‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 215 sur 236 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

si les riches et les nobles de la ville de Gand étoient battus de telles verges, on ne les en devoit pas plaindre et ils ne s'en pouvoient plaindre eux-mêmes, car ils étoient cause de tous les excès qu'ils n'avoient pas eu le courage d'empêcher dès le début, alors qu'il en étoit temps encore'. »

Le comte s'était retiré à Bruges laissant ses troupes devant Gand. Il intervint alors, par la médiation de quelques sages conseillers, une de ces conventions périodiques pour ainsi dire, qui témoignaient uniquement de la lassitude extrême des deux partis en lutte et qui n'étaient en réalité que des armistices ; car au fond la situation n'avait pas changé et la disposition des esprits restait malheureusement toujours la même. Le comte, cependant, avait le U novembre, en rappelant ses troupes^ promis de nouveau aux Gantois de leur pardonner, de leur accorder la vie sauve, de maintenir leurs lois, franchises et privilèges, de laisser enfin aux magistrats le soin de poursuivre les principaux fauteurs de la rébellion. Louis de Maie eut alors l'espoir et sans doute le désir sincère de rétablir l'ordre et la paix en Flandre, ainsi que le témoigne une lettre qu'il écrivit à la comtesse de Bar^.

Cet espoir et ce désir n'étaient point naturellement partagés par les chefs de l'insurrection gantoise. Van den Bossche, pas plus que naguère Jean Yoens, ne se faisait illusion sur le sort que lui présageait un accommodement sérieux et le rétablissement de la paix publique. Il savait qu'il y allait de sa tête, et ses amis ne laissaient pas que de trembler beaucoup aussi pour la leur. Aux élections qui suivirent immédiatement la paix du 11 décembre, l'un des frères de Jean Yoens, le mortel ennemi du comte, fut élu second échevin de la Keure, ce qui caractérise suffisamment les secrètes intentions des meneurs qui étaient, on l'a vu, de perpétuer la lutte en excitant sans cesse les passions d'un prince qui n'était déjà que trop vindicatif.

Louis de Maie, en effet, sans plus de ménagements dans sa politique qu'il n'en

(1) Chron. de J. Froissart, ii, 144.

(2) Arch. de FI. à Lille. 4e cart. de Flandre.

avait usé jusque-là, fit saisir à Bruges tous les biens des Gantois, et, une fois le printemps revenu, semit en mesure dereprendre les hostilités. Il rassembla de nouveau ses troupes auxquelles se joignirent les milices communales d'Ypres, de Courtrai, de Poperinghe, de Dam, de l'Ecluse, du Franc, et même celle de Bruges. Les villes de Lille, Douai et Audenarde lui envoyèrent aussi leur contingent et il confia toutes ces forces au commandement supérieur du sire d'Enghien, dont la bravoure éprouvée lui inspirait, à juste titre, pleine confiance. Quant à lui, il se retira momentanément à son château de Maie, pour aller bientôt rejoindre son armée. Il disposait alors d'environ vingt mille hommes.

La première expédition fut dirigée contre Gavres, oii se tenait Jean de Lannoy. Ce dernier se hâta de réclamer secours à Gand. Rasse d'Herzeele partit aussitôt avec six mille hommes. Il rencontra aux environs de Deynze Jean de Lannoy qui saccageait et pillait le pays au delà de la Lys. Ayant fait leur jonction, ils tombèrent sur un corps de troupes parties d' Audenarde et de Deynze pour rejoindre l'armée du comte et le mirent en pleine déroute après lui avoir tué six cents hommes. Le comte apprenant cet échec ordonna au sire d'Enghien de se porter avec quatre mille hommes vers Gavres, où l'on croyait que Jean de Lannoy s'était retiré ; mais ce dernier avait regagné Gand avec ses prisonniers et son butin. Il en ressortit cependant le lendemain avec Rasse d'Herzeele et dix mille soudoyers Gantois dans le but d'attaquer Deynze.

Quand ils furent aux champs et qu'ils apprirent que le sire d'Enghien et ses quatre mille hommes étaient près de Nevel, ils espérèrent en avoir bon marché. D'un autre côté, Pierre van den Bossche et Arnoul de Clerck étaient partis le même jour de Gand avec six raille hommes pour aller brûler les faubourgs de Courtrai, ainsi que les moulins à vent existant alors autour de cette ville. Après cette expédition, leur intention était de rejoindre leurs gens qui s'étaient portés sur Deynze. Mais dans l'intervalle, le comte avec toutes ses forces avait déjà pris position sous Nevel, oià Jean de Lannoy et Rasso

LOUIS DE MALE

d'Horzeele ne comptaient pas les rencontrer. II avait été convenu avant le départ de Gand qu'on n'attaquerait pas le comte à moins que les deux troupes ne fussent réunies et c'était le parti le plus sage, d'autant qu'on pouvait attendre cette jonction en se retranchant dans le bourg de Nevel. Mais le sire d'Herzeele eut la folle présomption de vouloir, sans plus attendre, en venir aux mains afin que tout l'honneur du succès qu'il espérait, ne fût point partagé par les autres capitaines gantois.

De son côté, le comte était heureux de voir que sortant de Nevel, Rasse acceptait le combat. Il prit ses dispositions en conséquence et partagea ses troupes en cinq petits corps, plaçant les milices de Bruges en première ligne ; celles du Franc en la seconde ; les gens d'Ypres et de Courtrai au troisième rang ; ceux de Poperinghe, Berghes, Cassel et Bourbourg au quatrième; gardant par devers lui les hommes de Lille, Douai et Audenarde. Toujours en défiance contre ses sujets , même contre ceux qui venaient lui prêter le secours de leurs bras, il adressa cette outrageante et mauvaise parole aux miliciens. « Soyez sûrs que si vous fuyez, vous serez morts mieux que devant; car sans merci je vous ferai à tous trancher les têtes K «

Rasse d'Herzeele avait disposé son monde en trois divisions composées d'hommes déterminés et sur lesquels il savait pouvoir compter jusqu'à la mort. Le choc s'engagea furieux, aux cris de: Flandre au lion! d'une part; et de : Gand, Gand! de l'autre. Herzeele et les Gantois se jetèrent d'abord sur les Brugeois que commandait le sire de Ghistelles et se battirent avec un tel acharnement qu'on crut un moment qu'ils allaient avoir le dessus. Mais la mêlée devint bientôt générale; les milices communales de l'armée du comte soutenues par l'élite des chevaliers de Flandre et des contrées voisines tinrent bon, et les Gantois enveloppés par la jonction des cinq corps de troupes ducomte, furent écrasés et presque anéantis. Ceux qui échappèrent à cette tuerie, Rasse d'Herzeele et Jean de Lannoy en tête se

(1) Chron. de J. Froissart, ii, 139.

réfugièrent dans l'église du bourg de Nevel où on les poursuivit aussitôt. De Lannoy et nombre de fuyards espérant se sauver, montèrent dans la grosse tour du clocher, tandis que le sire d'Herzeele plus intrépide restait devant la porte recueillant ses gens éperdus et se défendant héroïquement. Au milieu de cette lutte désespérée, il eut la corps transpercé d'une longue pique, puis une fois à terre, il fut haché en morceaux. Le comte arriva bientôt devant l'église qu'il fit cerner et entourer de matières inflammables de manière à l'embraser avec tous ceux qu'elle renfermait.

Le feu eut bientôt gagné tout l'édifice jusqu'à la toiture. Les malheureux Gantois n'avaient d'autre alternative que d'être brûlés vifs ou massacrés en sautant par les ouvertures, puis rejetés aussitôt dans le brasier de l'incendie. Jean de Lannoy du haut du clocher où les flammes allaient bientôt l'atteindre se mit à crier : « Rançon ! rançon ! » et il offrait une bourse remplie du florins. « Sautez, sautez, vous qui en avez fait sauter tant d'autres » lui répondit-on. Il s'élança dans le vide au milieu des piques et des glaives tendus pour le recevoir. 1! respirait encore quand son corps palpitant, fut comme ceux de ses compagnons rejeté dans le foyer qui devait les consumer tous.

Van den Bossche, à la nouvelle du désastre de Nevel, avait réussi à regagner Gand aveo les six ou sept mille hommes dont il n'ava't pu opérer la jonction avec la troupe si témérairement exposée par Herzeele. Il en restait à peine trois cents hommes qui avaient rapporté l'épouvante dans la ville. Les murmures s'accrurent. De tous les chefs Gantois, il n'existait plus que de Clerck, puis van den Bossche dont l'expédition avait échoué au grand péril de sa popularité déjà fort compromise. Il s'excusa néanmoins en prouvant qu'il avait recommandé à Rasse d'Herzeele de ne pas engager l'action avant son arrivée, et que si la jonction n'avait pu s'opérer, cela tenait à une cause de forcG majeure que tout le monde qui était avec lui avait pu reconnaître. « Sachez, dit-il à ses concitoyens, que je suis aussi courroucé de la mort de Rasse et aussi dolent que nul peut-être, car la ville de Gand a perdu on

Page 1