CHAPITRE XXV
lui un très-vaillant et sage capitaine. Il nous en faudroit chercher un autre, ou nous mettre du tout en la volonté du comte qui nous fera tous mourir de maie mort. » On ne répondit rien, et ce silence le fit profondément réfléchir.
Le comte était rentré à Bruges après avoir congédié les milices et ses hommes d'armes, pensant peut-être que les Gantois, privés de la plupart de leurs chefs et déconcertés de leur dernier revers, resteraient pour quelque temps du moins en repos. Mais la paix ne faisait point l'affaire de van den Bossche el ce n'était qu'en entretenant l'agitation qu'il pouvait espérer reconquérir son influence et, au moyen de quelque succès éclatant, s'emparer peut-être de la dictature. Il suggéra une expédition contre Courtrai, et réunit à cet effet quinze mille hommes qui débutèrent par saccager de nouveau les faubourgs de cette ville ainsi que les campagnes environnantes, pillant et brûlant partout. "Le comte alors réunit en toute hâte ses hommes d'armes pour courir sus aux Gantois. Ceux-ci se replièrent aussitôt sur Deynze et Nevel. Louis de Maie ne jugea pas à propos de les suivre dans leur mouvement de retraite. Il renforça la garnison de Courtrai, et envoya le sire d'Enghien et un de ses fils à Audenarde avec une nombreuse chevalerie pour garder la ville.
Arnoul de Clerck vint escarmoucher jusqu'aux portes, mais sans d'autres résultats que quelques hommes tués de part et d'autre. Trois jours après, le même Arnoùl alla s'enfermer avec douze cents Chaperons blancs dans le fort de Gavres, pour tenir tête à la garnison d'Audenarde. Une partie de cette garnison s'étant imprudemment aventurée loin des murs sous la conduite des sires d'Escornay, de Steenhuyse, Jean Vilain et autres, les Chaperons blancs l'assaillirent et la mirent en déroute. Le sire de Steenhuyse fut poursuivi jusqu'à l'abbaye d'Eenham.
Cerné dans ce cloître et saisi par les Gantois, il fut précipité du haut d'une fenêtre sur le fer des piques tendues pour le supplicier.
De leur côté, les chevaliers et hommes d'armes du comte usaient de représailles envers les Gantois, chaque fois qu'ils en trouvaient l'occasion. La déroute des che-
valiers sous Audenarde, la mort afireuse du sire de Steenhuyse ne pouvaient rester sans vengeance. Un des gentilshommes réfugiés à l'abbaye d'Eenham, avait réussi à gagner ^udenarde et à prévenir Walier d'Enghien qui y commandait. Dès l'aurore du l^demain, six cents chevaliers et de nombreux hommes d'armes entouraient l'abbaye et y massacraient tout ce qui s'y trouvait de Gantois, Arnoul de Clerck en tête. On lui perça le corps de deux piques, et on le fixa en cet état contre une haie.
Quand le comte de Flandre apprit à Bruges cet exploit de ses chevaliers il en fut fort réjoui, et montrant le sire d'Enghien qui avait comme toujours payé bravement de sa personne : « Par ma foi, dit-il, il y a en lui un bon enfant et. qui sera encore un vaillant homme. » « C'était tout le cœur du comte, ajoute Froissart. Il ne l'appelait plus son cousin, mais bien son beau-fils*. »
Cependant lorsqu'on sut à Gand le sort d'Arnoul de Clerck et de ses Chaperons blancs, une extrême confusion succéda aux illusions qu'on s'était faites. Le mécontentement et les murmures y éclatèrent plus violemment que jamais. De tous les chefs ardents et courageux qui avaient jusqu'alors soutenu la lutte, il ne restait plus que van den Bossche, et celui-ci sentait qu'il était désormais impuissant à contenir les courants tumultueux de l'opinion au sein d'une multitude implacable pour tous ceux dont la fortune ne favorisait plus l'audace. Au moment de tout perdre, c'est-à-dire, la vie peut-être en même temps que le pouvoir, il eut l'habileté d'échapper à la plus grave de ces deux alternatives en suscitant, sous le prétexte du salut de la patrie, une individualité qui, eff'açant complètement la sienne, assumât seule la responsabilité terrible qui l'écrasait. Il avait souvent entendu parler par son maître Jean Yoens de Jacques van Artevelde et savait tout le prestige dont le nom de ce grand et malheureux citoyen était toujours entouré à Gand. « Ah! si Jacques vivait encore, y répétait-on sans cesse, nos choses seraient en meilleur état et le comte notre sire serait assez heureux de nous ac-
(1) Chron. de J. Froissart, ii, 143.
LOUIS DE MALK.
corder la paix'. » Jacques van Artevelde avait un fils nommé Philippe, le même que la reine d'Angleterre, Philippine, épouse d'Edouard III, avait tenu jadis sur les fonts baptismaux en lui donnant son nom. Ce fils résidait à Gand avec sa mère, et ces deux victimes des discordes civiles et de l'ingratitude des hommes y vivaient aussi paisiblement qu'on le pouvait faire dans une ville en révolution. Le souvenir de son infortuné père avait toujours tenu Philippe en dehors de toutes les intrigues, bien qu'il n'eût jamais refusé le secours de son bras à ses concitoj'cns lors de leurs diverses expéditions pour le salut et l'honneur de la cité.
Un soir, van den Bossche, sans avoir confié son projet à personne, l'alla trouver. « Philippe, lui dit-il, si vous voulez entendre n mes paroles et croire à mon conseil je vous ferai le plus grand de toute la Flandre. » '. Et comment cela? » fit Artevelde. « De telle manière, dit van den Bossche , que vous auriez le gouvernement et administration de la ville de Gand ; car nous sommes de présent en très-grande nécessité d'avoir un souverain capitaine, de bon rom et de bonne renommée ; et votre père Jacques ressuscite maintenant en cette ville par la bonne mémoire qu'il a laissée. Et disent toutes gens, et ils disent vrai, que oncques le pays de Flandre ne fut tant aimé, tant craint et honoré que de son vivant. Facilement je vous mettrai en son lieu et place, . si vous le voulez, et quand vous y serez, vous vous ordonnerez par mon conseil, tant que vous aurez appris la manière et le style du fait, ce que vous saurez bientôt. » « Pierre, vous m'offrez là une grande chose, poursuivit Philippe; si vous réussissez, je vous jure par ma foi, »que je ne ferai rien que de votre conseil. » " Mais, ajouta van den Bossche, saurez- vous bien faire le hautain et le cruel? Car parmi le commun et pour ce que nous avons à faire, on ne vaut rien si l'on ne sait être redoutable et cruel. Ainsi veulent être Flamands menés, qu'avec eux on ne doit pas plus tenir compte de la vie des hommes que de celle des alouettes qu'on prend en la saison pour manger. » « Par
(1, Chron. de J. Froissart, ii, 144.
ma foi, dit Pliilippe, vous avez raison, et je saurai tout faire. » « C'est bien, fit Pierre, vous serez bientôt souverain à Gand^. «
Van den Bossche rentra chez lui, et le lendemain matin s'en vint sur la place du Marché oîi plus de trois mille citoyens étaient réunis pour ouïr des nouvelles, et s'entendre surtout en ce qui concernait le gouvernement de la ville et des affaires, point capital en ce moment. Pierre écoutait tout sans rien dire, et comme dans les groupes on citait quelques personnages qu'on pût élire en remplacement des capitaines récemment tués à la guerre : « Seigneurs, dit-il élevant l;i voix, je crois que ce que vous dit^es, c'est par grande affection et délibération de courage que vous avez à garder l'honneur et le profit de la ville de Gand, et que ceux que vous nommez sont bien aidables et bien capables de prendre part au gouvernement de la ville; mais j'en sais un qui point n'y vise, ni n'y pense, qui s'il s'en vouloit charger, il n'y en auroit pas de plus propice et de meilleur nom. « Comme on lui criait de le nommer : « C'est Philippe van Artevelde, poursuivit-il, qui fut tenu sur les fonts à Saint-Pierre de Gand de la noble reine d'Angleterre qu'on appelle Philippine et qui fut sa marraine, en ce temps que son père, Jacques van Artevelde se tenoit devant Tournai avec le roi d'Angleterre, le duc de Brabant, le duc de Gueldres et le comte de Hainaut; lequel Jacques gouverna la ville de Gand et le pays de Flandre de telle façon, qu'il ne fut jamais si bien gouverné à ce que j'ai ouï dire et entends dire encore tous les jours par les anciens, que depuis elle ne fut plus jamais si bien gardée et tenue en droit que de son temps ; car Flandre étoit perdue et par son grand sens et son bonheur, il la recouvra. Or, .nous devons plus aimer les membres qui viennent de si vaillant homme que de nul autre ! » Cette parole habile trouva un unanime écho. « Qu'on l'aille chercher tout de suite, cria-t-on de toutes parts, nous n'en voulons pas d'autre! » <• Oh ! pour cela, non, dit van den Bossche, ne l'envoyons point chercher, allons plutôt vers lui, car encore ne savons-nous pas comment il prendra la
(2) Ihid. 145.