CHAPITRE XXV
chose. » A ces mots, la multitude applaudissant suivit Pierre au logis de van Artevelde. Il y entra en compagnie de plusieurs notables et de dix ou douze doyens des métiers. La députation, ignorant le secret accord intervenu la veille, commença par exposer à Philippe comment la bonne ville de Gand était en grande nécessité d'avoir un souverain capitaine auquel on se pût rallier ; que l'amour et le souvenir de son bon pèreétoient dans tous les cœurs et dans toutes les bouches, et que son nom seul était un drapeau ; c'est pourquoi ils le priaient affectueusement que, de bonne volonté, il voulût bien prendre le gouvernement de la ville et le fardeau des affaires du dedans et du dehors, promettant de lui jurer foi et loyauté entière comme à leur seigneur, et de forcer tous les citoyens, quelque grands qu'ils fussent en la ville, devenir à son obéissance. » Philippe leur répondit : « Seigneurs, vous me requérez là de bien grande affaire ; peut-être n'y songez-vous pas assez en voulant me charger du gouvernement de la bonne ville de Gand. Vous me dites que l'amour que vos prédécesseurs portoient à mon père vous y attrait. Avez-vous songé qu'en récompense des grands services qu'il leur rendit, ils le tuèrent? Si en prenant aujourd'hui le pouvoir, pareil sort m'arrivoit, vous avouerez que j'en aurois petit loyer et pauvre guerdon. " « Philippe, interrompit van den Bossche, le passé est passé et on ne le peut recouvrer. Mais vous agirez par conseil, et vous serez toujours si bien conseillé, que chacun n'aura qu'à se louer de vous. » » Je ne le voudrois mie faire autrement, repartit modestement Philippe. » On l'emmena ensuite au Marché où il prêta 'serment au peuple. Il reçut ensuite celui des magistrats, échevins et doyens de tous les métiers. Dès ce moment il devint, sous le titre flamand de rewaert, un véritable dictateur. Quatre capitaines furent placés sous ses ordres. C'étaient d'abord van den Bossche, puis Rasse van de Voorde, Jacques Derycke et Jean d'Heyst.
Son premier soin fut de conquérir une popularité plus sérieuse que celle dont son nom seul venait de l'investir. Il reçut quantité de citoyens auxquels il parla doucement
et sagement, s'étudiant à donner satisfaction à chacun. Il attribua au frère de Rasse d'Herzeele dont le souvenir était resté cher aux Gantois, une partie des biens que le comte possédait à Gand en compensation de ceux que sa famille avait perdus pendant les troubles. Afin de rétablir un peu d'ordre dans la ville, il édicta de son autorité privée une loi portant de sévères prescriptions, qui furent cependant approuvées du peuple en raison de leur urgence.
Tout homicide sera puni de mort. — Toutes inimitiés privées seront suspendues jusqu'au quatorzième jour après la paix à faire avec le comte. — Celui qui se battra sans qu'il en résulte de blessures, sera tenu quarante jours en prison au pain et à l'eau.
— Même peine sera infligée à celui qui, dans les cabarets, proférera des blasphèmes, jouera'aux jeux de hasard, ou excitera du tumulte. — Riches et pauvres devront plaider également devant le conseil commun,
— Un seul changeur, homme de probité dans son office, sera établi pour toute la ville. — Les comptes de la République seront rendus chaque mois. — Tout bourgeois, tout habitant de Gand, se pourvoira d'une manche de couleur blanche sur laquelle sera écrit : " Dieu nous aide ' ! » C'était là des mesures de sécurité publique fort utiles ; mais il fallait encore pourvoir à l'approvisionnement de la ville menacée de disette. Le rewaert chargea Barlhélémi Coolman de partir avec une flottille de transports pour aller chercher des vivres en Hollande et en Zélande, tandis que François Ackerman recevait dans le même but l'ordre de courir les campagnes avec trois mille fourrageurs.
Artevelde n'avait pas jusque-là mis en pratique les maximes de son patron van den Bossche. Aucun sang n'avait encore coulé par ses ordres. Il débuta par faire, sous ses yeux, couper le cou à douze de ses concitoyens qui passaient pour avoir pris part au meurtre de son père. Peu de temps après, il fit également trancher la tête au doyen des tisserands sous prétexte qu'on avait trouvé de la poudre chez lui. D'autres exécutions sanglantes devaient bientôt suivre celles-là,
(1) Meyer, ad ann. 13S0.
LOUIS DE MALE
Le comte ne pouvait rester impassible en présence de la tournure nouvelle que prenait l'insurrection gantoise. Il résolut de recommencer le siège de la cité rebelle et, dans ce but, il convoqua tous ses hommes d'armes ainsi que la chevalerie nombreuse qui de la Flandre, comme de toutes les provinces voisines, n'était jamais restée sourde à son appel. Par la mort récente de sa mère, la comtesse Marguerite d'Artois, fille du roi Philippe-le-Lorig, il était devenu comte d'Artois, et pouvait ainsi joindre aux forces dont il disposait déjà, les barons et vassaux de ses nouveaux domaines. Le sire d'Enghien n'avait pas manqué d'accourir avec tous les gentilshommes du Hainaut, afin de prêter encore au lion de Flandre l'aide de sa valeureuse épée.
Gand fut cette fois investie du côté de Bruges d'une part, et de l'autre du côté du Hainaut, autant que pouvaient le permettre les obstacles dont nous avons parlé déjà. Ce blocus partiel étant établi, Watier d'Enghien fut chargé d'aller avec quatre mille lances faire le siège de Grammont, ville appartenant tout entière aux Gantois. Il l'avait tenté jadis, mais sans résultats, et il avait juré cette fois de prendre une éclatante revanche. Il fit donner l'assaut, un dimanche, sur quarante points des fortifications à la fois, et, payant comme toujours de sa personne, alla planter lui-même sa bannière au haut des murs. Entraînées par son exemple, ses troupes pénètrent bientôt sur ses pas dans la ville à travers laquelle elles se répandent furieuses, le fer et la flamme à la main. Rien ne fut épargné : hommes, femmes, enfants, vieillards furent égorgés ou brûlés vifs, car le feu avait été mis en plus de deux cents endroits. Vingt-six des principaux agitateurs furent en outre sur les ordres du comte, décapités peu de temps après par Hanekin, le bourreau de Bruges ^
Le sac de Grammont fut un des plus affreux épisodes de ces temps désastreux. Quand le sire d'Enghien reparut à l'armée du siège de Gand : « Beau fils, lui dit le comte, il y a en vous un vaillant homme,
(1) Arch. de Flandre à Lille. Compte de la recette générale des finances.
et s'il plaît à Dieu, un bon chevalier, car vous avez dignement commencé^. »
Pendant un mois et durant le siège, il y eut de nombreux faits d'armes auxquels le sire d'Enghien prenait la meilleure part avec une fougue chevaleresque qui faisait l'admiration de chacun.
Mais cette bouillante ardeur devait bientôt lui devenir funeste. Il sortit un jour avec son frère, son cousin le sire de la Hamaide, le seigneur Eustache de Montigny et plusieurs autres chevaliers, afin d'aller suivant son habitude escarmoucher à l'aventure, et tomba au milieu d'une forte embuscade de Gantois et de gens de Grammont qui épiaient l'occasion de tirer une sanglante vengeance du sac dô leur ville.
Entouré par un ennemi dix fois supérieur en nombre, et poussant le cri : A la mort! A la mort! le jeune sire d'Enghien se tourna vers le seigneur de Montigny qui se tenait à ses côtés, et lui demanda conseil sur ce qu'il y avait à faire en cette périlleuse occurrence. « Conseil, répondit messire Eustache : sire, il est trop tard. Défendonsnous, et vendons nos vies ce que nous pourrons^. « Alors le sire d'Enghien et ses chevaliers firent le signe de la croix et se précipitèrent sur leurs ennemis qui les enveloppaient de toutes parts. Ils en tuèrent tant qu'ils purent; mais, écrasés par le nombre, et atteints par les longues piques des Gantois, ils finirent par être presque tous abattus et tués, entr'autres le sire d'Enghien, son frère, le sire de Montigny et Gilles du Trisson. Michel de la Hamaide fut grièvement blessé, mais sauvé par l'héroïsme de Hustin-du-Lay, qui l'enleva du milieu des Gantois. Ces derniers emportèrent dans la ville les cadavres des chevaliers comme trophées de leur victoire.
La mort de Watier d'Enghien causa au comte une vive douleur, en augmentant encore, s'il était possible, sa colère contre les Gantois. « Ah! "Watier! Watier beau fils, s'écria-t-il, comme il vous est bientôt mésavenu en votre jeunesse ! Votre mort me fera maint ennui. Mais je veux que chacun sache que jamais ceux de Gand n'auront
(2) Chron. de J. Froissart, n, 171. (3) Ibid. 172.