CHAPITRE XXV
cité, jadis si florissante et si heureuse était, par suite des horreurs de la guerre civile, tombée dans la plus affreuse misère au milieu de l'abondance dont jouissaient les contrées voisines, le Brabant surtout oîi la paix et le travail régnaient encore. C'est de ce côté que les Gantois jetaient des regards anxieux. Ils résolurent d'y envoyer, sous la conduite de François Ackerman, douze mille hommes tout désarmés, dans l'espoir d'en tirer quelques soulagements et du moins de se débarrasser d'un surcroît de population. Ces malheureux arrivant aux portes de Bruxelles les trouvèrent fermées. Ils supplièrent qu'on eût pitié d'eux, car ils mouraient de faim. Les habitants, émus de compassion, leur firent passer des vivres et les sustentèrent durant environ trois semaines.
De Bruxelles cette troupe famélique se dirigea sur Louvain où elle fut également secourue pour quelque temps. François Ackerman, accompagné de douze délégués, se rendit en la cité de Liège où il fut accueilli avec une sympathique commisération par les habitants, de même que par leur seigneur, ^'évêque Arnoul d'Ercle, qui promit d'interoêder autant qu'il le pourrait auprès du comte de Flandre pour rétablir la paix. « Si le pays de Liège était aussi près de vous que le sont Brabant et Hainaut, leur dit-on, vous seriez mieux réconfortés que vous n'êtes, car nous savons bien que tout ce que vous faites, c'est pour garder vos droits et franchises. Mais nous vous aiderons du mieux que nous pourrons. Vous êtes marchands, et marchandises doivent et peuvent par. raison aller en tous pays. Acheté? et levez en ce pays jusqu'à la somme de cinq ou six cents chars de blés et de farines, nous vous l'accordons à condition que les bonnes gens qui vous les vendront soient satisfaits. On laissera bien passer nos marchandises par le Brabant, car le pays ne nous veut mal ni nous à lui. Quoique Bruxelles vous soit close, nous savons bien que c'est plus par contrainte que de bonne volonté, car les Bruxellois ont de vos ennuis grande compassion ; mai-s le duc de Brabant et la duchesse, par prière de leur cousin, le oomto de Flandre, s'inclinent plus à ]ui qu'à vous,
et c'est raison, car toujours sont les seigneurs l'un pour l'autre'. »
Au moment où se passaient ces événements, et dans les derniers jours de février 1381, (vieux style), de grandes commotions populaires éclataient en France et la révolution communale poursuivait son cours sous le faible successeur de Charles V. Paris s'était soulevé au sujet de nouveaux impôts que le duc d'Anjou voulait rétablir et qui, sous le nom d'aides, fouages, gabelles et assises, avaient été abolis par Charles V. Armés de maillets de plomb qu'ils avaient saisis en s'emparant des prisons de Fhôtel-deville, les Parisiens avaient enfoncé les portes de l'évêché, du châtelct, de tous les logis habités par les riches bourgeois et les juifs, tout pillé et tout saccagé, délivrant en outre Hugues Aubriot, ancien prévôt de Paris, détenu pour divers grands méfaits. On sait que l'héroïque sagesse et l'éloquence du vénérable avocat général, Jean Desmarets, qui se fit porter en litière dans les rues de Paris, au milieu des émeutiers, apaisèrent cette insurrection dont le contre-coup s'était fait sentir à Rouen et dans d'autres villes, et que les oncles du roi, moyennant une amende de cent mille francs, confirmèrent les franchises municipales. « La renommée publique, dit un historien du temps, (le religieux de Saint-Denis,) rapportait que presque tout fe peuple de France avait été poussé à ces téméraires excès par les messages et les excitations des Flamands , infestés euxmêmes de la peste révolutionnaire^.» • Or, regardez, ajoute Froissart, la grande diablerie qui se commençoit à élever en France; et tous prenoient pied et ordonnance sur les Gantois ; et disoient alors les communautés par tout le monde, que les Gantois étoient bonnes gens, et que vaillamment ils se soutenoienten leurs franchises, dont ils dévoient de toutes gens être aimés et honorés^. «
Cependant Ackerman, en quittant Liège, réconforté par les bonnes dispositions qu'on lui avait montrées, et plus encore par les six cents chariots de blé qu'on avait con-
(1) Chro7i. de J. Froissart. ii, 197.
(2) Qui peste similis rebellionis, laborabant, m, 1.
(3) Chron. de J. Froissart, n, 177.
LOUIS DE MALE
senti à lui vendre, était revenu trouver sa troupe, campée alors aux environs de Vilvorde. Dans l'espoir d'un succès plus grand encore dans la poursuite de son entreprise, il émit le sage avis de tenter à Bruxelles une lémarche auprès de la duchesse de Brabant, Afin d'exciter sa pitié et l'engager à inter- :;éder en faveur de la paix. En ce moment, le duc était dans le Luxembourg. Ackerman ayant sollicité et obtenu la faveur d'entrer lui troisième dans Bruxelles, et d'être adnais en présence de la duchesse, en son hôtel du Caudelberghe, s'agenouilla devant elle avec ses deux compagnons : « Très-honorée et très-chère dame, lui dit-il, par votre grande humilité, plaise vous avoir pitié et compassion de ceux de la ville de Gand qui ne peuvent venir à merci devers leur seigneur ni nuls moyens n'en cherchent. Et vous trèschère dame, si par un bon moyen, il vous plaisoit à entendre par quoi notre sire le comte voulut descendre à raison et avoir pitié de ses gens, vous feriez là grande aumône et nos bons amis et voisins de Liège y entendroient volontiers aussi là où il vous plaira vous en employer. »
La duchesse répondit avec douceur que personne au monde n'était plus qu'elle affligée de la discorde qui régnait entre son frère et ses sujets de Gand, et que de grand cœur elle l'aurait depuis longtemps fait cesser, si elle l'avait pu. " Mais vous l'avez tant de fois courroucé, ajouta-t-elle, que c'est ce qui le maintient en son ressentiment. Nonobstant tout ce, pour Dieu et pour pitié, je m'y emploierai encore volontiers et enverrai devers lui, le priant qu'il veuille venir à Tournai. Là, je députerai des gens de mon conseil spécial, et vous ferez en sorte d'avoir aussi le conseil de Hainaut en même temps que celui de Liège que vous dites vous être favorable. Enfin j'exploiterai tant que vous vous en apercevrez. » « Madame, que Dieu vous en puisse récompenser dans votre corps et dans votre âme M » fit Ackerman en prenant congé.
Lorsqu'on apprit à Gand sa venue avec un convoi de six cents chars de blé, ce fut par toute la ville une explosion de joie, bien
(1) Chron. de J. Froissart, u, 197.
que cet approvisionnement suflîît à peine pour quinze jours. L'on vit alors un touchant spectacle. Toute la population se rendit processionnellement au-devant du secours inespéré qui arrivait, puis se rangeant des deux côtés de la roule s'agenouilla et joignit les mains durant le passage du convoi. Le blé fut amené sur la place du Vendredi et distribué dans le plus grand ordre aux plus nécessiteux.
Le comte, toujours à Bruges, connaissait la détresse des Gantois, et, loin de s'en affliger, calculait le temps qu'elle pouvait durer encore, avant que la faim ne les réduisît lout à fait. Il résolut de frapper un dernier coup en mettant de nouveau le siège devant la ville et prit toutes ses dispositions en conséquence. Tandis que les mandements pour convoquer les chevaliers, les gens d'armes et les milices étaient expédiés sur tous les points, la duchesse de Brabant, le duc Albert et l'évêque de Liège unissaient leurs efl'orts pour rassembler un parlement à Tournai, ainsi que la duchesse Marguerite l'avait promis à Ackerman.
Les Gantois, aussitôt l'arrivée de ce dernier, avaient dépêché au gouverneur du Hainaut, des lettres pressantes et une ambassade pour le supplier d'intervenir en faveur d'une réconciliation que l'extrémité dans laquelle ils se trouvaient rendait plus désirable encore. « Je veux bien intercéder de nouveau pour vous, avait répondu le duc Albert, mais vous avez tant de merveilleuses opinions que, quand on a tout fait, on n'a rien fait. » « Mon très-redouté seigneur, nous n'avons pu, il est vrai, céder jusqu'à ce jour; mais pour le présent, nous sommes en autre propos. « C'est bien, avait reparti le duc, on y avisera^. »
Le comte de Flandre feignit d'adhérer à ces nouvelles tentatives d'arrangement par déférence pour sa sœur et les autres princes souverains de Hainaut et de Liège. Ce fut au jour de Pâques closes de l'an 1382, que le parlement fut assigné en la ville neutre de Tournai. Les députés y étaient arrivés dès la semaine de Pâques. C'étaient -pour l'èvêché de L'ége, douze citoyens des plus
(2) Ibid. 357.