‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 221 sur 236 · CHAPITRE XXA · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXA

notables des bonnes villes et un très-sage chevalier, le sire de Perne. La duchesse de Brabant avait envoyé son conseil et les plus honorables bourgeois de Bruxelles et du duché. Le duc Albert avait chargé son grand bailli, le seigneur Simon de Lalaing, de le représenter avec tout le conseil du Hainaut. Les Gantois, de leur côté, avaient investi de tout pouvoir le rewaert Philippe van Artevelde el douze de leurs concitoyens les plus considérables.

Unanimes sur l'étendue du mandat confié à leurs députés, ils étaient autorisés à souscrire à toutes les conditions qu'on leur imposerait, quelque dures qu'elles fussent, même au bannissement à perpétuité du comté de Flandre et de la ville de Gand de tous ceux que le comte désignerait. Artevelde avait offert lui-même le sacrifice personnel de ses droits au foyer domestique et au séjour de la cité natale et de la patrie ; aussi à son départ pour Tournai vit-il toute la population agenouillée par les rues lui tendre des mains suppliantes, le remerciant à l'avance d'une paix qu'elle conjurait de tous ses vœux. On était résolu à tout souffrir, à tout endurer pour l'obtenir ; mais à la seule condition qu'il ne tombât point une seule tête gantoise.

Il y avait trois jours que le parlement était réuni sans qu'on ne vit paraître aucun délégué du comte. Une députation des plus nobles personnages dij Brabant, du Hainaut et du pays de Liège lui fut envoyée à Bruges. Il l'accueillit courtoisement, lui dit qu'il ne se souciait nullement de paraître ou d'envoyer à Tou» Vài; mais que, par honneur pour madame sa sœur, le duc Albert et l'évêquf de Liège, il ne tarderait pas à envq7<.)k' à Tournai des gens de son conseil chargés de fairv connaître sa volonté, La députadon n'en put tirer d'autre réponse. Six jours i<^près, e.i effet, les sires de Ramsefllej, le la Gruthuse, Jean Vilain et le prévôt d'Hai'^'ebeeke, arrivèrent à Tournai e' firent savoir aux conseils des trois pays quelles étaient les intentions de leur seigneur.— Files portaient que pour être admis à soliciter a paix, tous les Gantois quels qu'il>: fussent, depuis l'âge de quinze jusqu'à ?eh^ de soi?^a,nt( ans, devaient sortir de

Gand et venir à sa rencontre, tête nue, en chemises et la corde au cou, sur le chemin de Bruges, et que là il ferait d'eux « à sa' pure volonté, du mourir ou du pardonner'. .»

Quand Artevelde et les députés Gantois connurent cette décision par le bailli du Hainaut, chargé de la leur notifier, ils furent frappés de stupeur. « Beaux seigneurs, leur dit le sire de Lalaing, vous êtes tons en grand péril et chacun de soi-même. Songez-y bien. Une fois que vous vous serez mis en la volonté de votre seigneur, il ne vous fera pas tous mourir, mais quelques-uns de ceux qui l'ont le plus courroucé ; et encore y aura-t-il tant de si bons moyens avec pitié qui s'y mettra, que ceux qui se croient en danger de mort viendront à merci. » « Sire, répondit Artevelde, nous ne sommes pas autorisés à mettre si avant les bonnes gens de Gand en ce parti, et nous ne le ferons pas. Une fois revenus à Gand et quand nous aurons fait connaître les intentions de monseigneur, si le peuple le veut, ce n'est pas nous qui le détournerons. Nous vous remercions grandement de la bonne diligence et du grand travail que vous avez eus pour nous en cette besogne-. »

Lorsque la députation rentra à Gand, le peuple se porta à sa rencontre, et chacun cherchait à s'enquérir au plus tôt d'une décision dont allait dépendre le sort de la cité tout entière. « Ah! cher sire Philippe, criait-on au rewaert, réjouissez-nous, ditesnous comment vous avez exploité! » Artevelde passait outre sur son cheval et baissait la tête. Comme on le pressait trop de parler, il leur dit : « Allez, retournez bellement en vos logis; Dieu nous aidera. Demain matin, à neuf heures, venez en la place du Vendredi ; là vous saurez toutes les nouvelles. » Philippe était à peine descendu à son hôtel, que van den Bossche y accourut, et ils s'enfermèrent en une chambre. « Par ma foi, Pierre, dit le rewaert, à ce que monseigneur a fait savoir par ceux de son conseil, il ne prendra de la ville de Gand âm,e du monde à merci, non plus l'un que l'autre. » » Ah! par Dieu, fit Pierre, il est bien en droit et bien avisé de tenir ce propos, car les Gan-

(1) Chr.deJ. Froiss'irt, ii, 199.

(2) Ibid. 200.

LOUIS DE MALE

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(ois sont de fait tous participants à la guerre autant l'un que l'autre. C'est l'heure de prendre le mors aux dents, et l'on verra où sont les sages et^es hardis. Dans peu de jours Gand sera la plus honorée ville de la chrétienté ou la plus avilie. Au moins si nous mourons en cette lutte, nous ne mourrons pas seuls ! Maintenant, Philippe, il s'agit de faire à nos gens relation du parlement de Tournai, et de telle manière que chacun soit content de vous. Vous êtes grandement en la faveur du peuple par deux voies; d'abord à cause du nom que vous portez, car votre père Jacquemart étoit bien aimé de tous, vous le savez ; puis à cause que vous agissez doucement et sagement, ainsi que tous le proclament. On a telle confiance en vous, que le conseil que vous donnerez, soit pour vivre soit pour mourir, on le suivra. » " Pierre, dit Philippe, vous dites vrai. Je vais parler au peuple de telle façon, que nous qui en sommes les chefs, nous mourrons ou vivrons avec honneur ^» Le lendemain à neuf heures, Philippe van Artevelde, Pierre van den Bossche, Pierre deWintère, François Ackerman et les capitaines des Chaperons blancs vinrent en la Halle et montèrent en la salle haute. Le rewaert s'avança sur le balcon d'où naguère le comte avait harangué vainement les Gantois, et s'adressant au peuple : « Bonnes gens de Gand, dit-il, il est bien vrai que à la prière de très-honorée, haute et noble dame, madame de Brabant et de nos chers et nobles seigneurs, monseigneur le duc Albert, bailli de Hainaut, de Hollande et de Zélande, et de monseigneur l'évêque de Liège, un parlement fut accordé et assigné à Tournai les jours passés. Là devoit venir personnellement monseigneur de Flandre et l'avoit certifié aux dessus dits, lesquels s'en sont grandement acquittés, car ils ont là envoyé notablement de leurs plus sages et spéciaux conseillers , chevaliers et bourgeois des bonnes villes, et "nous y sommes venus de par la ville de Gand. Là nous avons attendu tous les jours monseigneur de Flandre, et comme il ne venoit pas, des députés des trois pays allèrent à Bruges pour connoitrc

(1) Chron. de J. Ffoissart, ii, 201.

son bon vouloir, Six jours après, monseigneur envoya le sire de Ramseflies, de la Gruthuse, Jean Vilain et le prévôt d'Harlebeeke déclarer qu'il n'entendroit nulle parole de paix avant que les Gantois de l'âge de quinze à soixante ans, les prêtres et les religieux exceptés, sortent de Gand et viennent jusqu'à Deynze à sa rencontre, têtes et pieds nus, en cliemise et la corde au cou. Là et en cet état, tous à genoux et les mains jointes et criant merci, il aura pitié de nous, s'il lui plaît; mais je n'ai pu savoir par la relation de son conseil s'il ne fera pas mourir honteusement par punition de justice ou de prison la majeure partie du peuple qui sera venu là en ce jour. Voyez si vous voulez la paix à ce prix. »

Les cris, les sanglots, les lamentations des femmes, des enfants, de tous ceux qui frémissaient à l'idée de voir périr sous la hache ou par la corde, leurs pères, leur.s frères, leurs maris, accueillirent les paroles du rewaert. « Paix, paix ! •• s'écria Philippe, et aussitôt le silence se rétablit. « Bonnes gens de Gand, poursuivit-il, vous êtes en cette place la majeure partie du peuple, et vous avez ouï ce que j'ai dit. Il n'y a d'autre remède que du conseil. Vous savez à quelle extrémité nous en sommes. Il y a trente mille de vous qui n'ont mangé de pain depuis plus de quinze jours. Nous n'avons que trois partis à prendre. — Le premier est de nous enclouer en cette ville, enterrer nos portes, nous confesser et nous enfermer dans les églises et les moutiers pour y mourir confessés et repentants, comme des martyrs dont on ne veut avoir nulle pitié. Dieu fera miséricorde à nos âmes, et l'on dira partout le monde que nous sommes morts vaillamment et comme loyaux chrétiens. — En second lieu, nous pouvons, hommes, femmes et enfants aller crier merci, la corde au cou, en chemise, nu-pieds et nu-têtes à monseigneur de Flandre, qui, nous voyant en cet état, n'aura pas le cœur si orgueilleux et si dur pour n'avoir pas pitié de son pauvre peuple. Moi tout le premier, pour l'amollir je lui présenterai ma tête, car je veux bien la donner pour l'amour de vous. — Enfin, comme dernier point, il nous reste à choisir cinq ou six mille hommes des plus valides

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