‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 223 sur 236 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

aiitiux mourir par l'éjée que par la famine' ! "

Il lit incontinent monter à cheval trois de ses plus braves écuyers : Lambert de Lambres, Damas de Bussj et Jean de Bourg. Il leur ordonna de prendre les champs et de pousser une reconnaissance jusqu'au camp des Gantois afin de lui rendre compte de l'état de leurs forces. En même temps, toutes les dispositions étaient prises à Bruges pour un prochain combat.

Philippe van Artevelde, en ce moment-la même, faisait ses préparatifs. Au point du jour, il avait engagé ses concitoyens à se confesser et à se mettre en état de grâce afin d'obtenir la miséricorde de Dieu. Des Frères mineurs avaient suivi l'armée. Ils célébrèrent la messe en sept endroits du camp, et firent des sermons qui durèrent plus d'une heure et demie. Comparant les Gantois au peuple d'Israël que le roi Pharaon avait tenu longtemps en servitude, ils montrèrent comment ce peuple, par la grâce de Dieu, avait été délivré et conduit dans la terre promise par Moïse et Aaron, tandis que Pharaon et les Egyptiens frappés par la colère céleste étaient anéantis. « Ainsi , bonnes gens, ajoutaient-ils, vous (êtes tenu> en servitude par votre seigneur le comte de Flandre, et vos voisins de Bruges. Vous allez être combattus par des ennemis nombreux et puissants; mais ne regardez pas à cela, car, Dieu, qui sait et peut tout, aura merci de vous. Ne pensez plus à ce que vous laissez derrière vous, car vous savez qu'il n'y a plus de salut pour vous si vous êtes déconfits. Vendez votre vie bien et vaillamment, et mourez, s'il faut mourir, mais en tout honneur. Ne vous ébahissez pas si une grande multitude sort de Bruges pour vous attaquer, car la victoire n'est pas au plus grand nombre, mais là oîi Dieu l'envoie par sa grâce. Combien de fois n'a-t-on pas vu, par l'exemple des Machabées et des Romains, que petit peuple de bonne volonté déconfisoit grand peuple fier et orgueilleux de son nombre. Vous avez en cette querelle bon droit et juste cause par trop de raisons; c'est pourquoi, vous en devez être d'autant

(1) ChroH. de J. Frolsswl, n, 203.

plus hardis et mieux confortés^. „ Ces paroles produisirent un grand effet. Presque toute l'armée reçut la communion , puis s'assembla autour d'un tertre sur lequel le rewaert, du haut d'un chariot, lui adressa un suprême appel. « Et là de grand sentiment parla, dit Froissart » et leur remontra, de point en point, le droit que ils j)ensoient avoir en cette querelle. Comment par trop de fois la ville de Gand avoit requis et crié merci envers son seigneur le comte ; et point n'y avoit pu venir sans trop grande confusion et dommage. Or, s'étoient-ils si avant traits et venus que reculer ils ne pouvoient; et aussi au retourner, tout considéré, rien ils ne gagneroient, car nulle chose ne restoit derrière eux sinon misère et tristesse. Que nul ne devoit penser ni à Gand, ni à femmes, ni à enfants sinon après la victoire. Et plusieurs belles paroles leur remontra Philippe d'Artevelde, car moult bien fut enlangagé et moult bel savoit parler. Et sur la fin de sa parole il leur dit : " Beaux seigneurs, vous voyez devant vous toutes vos pourvéances. Si les veuillez, bellement départir l'un à l'autre; car quand elles seront épuisées, il vous en faut conquérir de nouvelles, si vous voulez vivre ^. »

Les chariots de vivres furent alors déchargés et les pains et le vin distribués à chacun. Puis on se mit en ordre de bataille, les rihaudequins sur le front. C'étaient de hauts affûts, montés sur deux ou quatre roues, portant de petits canons ou couleuvrines accouplés souvent par deux, par trois et même par quatre, suivant leur calibre. Les rihaudequins étaient, en outre, garnis sur le devant de fortes et longues piques de fer pour les protéger contre les charges de la cavalerie*.

Les écuyers dépêchés par le comte en reconnaissance et qui s'étaient avancés jusqu'auprès de la ligne des rihaudequins, sans que les Gantois eussent paru se soucier d'eux, vinrent rendre compte à Louis de Maie de ce qu'ils avaient vu, évaluant la force de l'ennemi à cinq ou six mille hom-

(2) Ibid. ■ (3) Ibid. 204.

(4) V. Froissart , Pierre de Fenin, Chatelau Mons- Irelet, etc.

LOUIS DE MALE

mes. Bientôt les trompettes retentirent dans Bruges, la milice se réunit sur le marché, et le comte suivi de huit cents chevaliers vint passer dans ses rangs. Cette multitude armée et d'une fière contenance lui inspira un sentiment de grande confiance et de joie. L'ordre du départ fut alors donné. Près de quarante mille hommes étaient sous les armes.

Beaucoup de temps s'étant passé pour ranger en bon ordre celte troupe tumujy tueuse et peu disciplinée; le soleil était sur son déclin lorsqu'on arriva en vue des Gantois. Les gentilshommes qui chevauchaient aux côtés du comte lui firent remarquer qu'il n'y avait là qu'une poignée de gens qui ne pouvaient échapper; que la nuit approchait et qu'il valait mieux attendre au lendemain pour les attaquer ; que n'ayant point de vivres ils n'en seraient d'ailleurs que plus afi'aiblis. Le comte partageait cet avis; mais les gens (le Bruges, les métiers, surtout les bouchers, les poissonniers, les tailleurs et les pelle- •iers ou vairiers qui, en 1880, avaient déjà battu les Gantois sur la place du Vendredi, ne voulurent rien entendre. « Plus tôt nous les aurons déconfits, disaient-ils, plus tôt nous en serons débarrassés et pourrons rentrer chez nous. » En vain les gens d'armes essayèrent-ils de les arrêter ; ils s'élancèrent dans la plus grande confusion, et, pour aborder de front les Gantois, firent le tour du marais, de façon qu'ils avaient alors le soleil dans les yeux. A cette attaque désordonnée, les Gantois, jusque-là impassibles , ripostèrent par une décharge générale de leur artillerie; puis, profilant du trouble qu'elle avait causé, firent tous ensemble une trouée à travers la masse éparpillée des assaillants, renversant, tuant tous ceux qui s'offraient à leurs coups, s'animant par les cris de : Gand ! Gand ! en avant ! poussés avec une fureur unanime. Poursuivafit leur charge en avant ils passaient comme une trombe vivante. Alors une inexprimable panique s'empara des Brugeois. Atteints par la mitraille de fer et de pierre lancée par les ribaudequins, poursuivis la pique ou le godendag dans les reins, ils s'enfuirent jetant leurs armes, se ruant à travers les chevaliers qni faisaient

de vains efforts pour les arrêter et les rallier, entravant ainsi leur action, de sorte qfie le comte et toute sa chevalerie entraînés par le torrent furent refoulés jusqu'aux portes de Bruges, « le fils n'attendant point son père, ni le père l'enfant » comme dit Froissart. Au milieu de cette efl'royable débâcle, tin brave chevalier Alard de Poucke réussit à rallier quelques fuyards près de l'église d'Hazebrouck; mais succombant au nombre, il fut tué, les Gantois passèrent outre et arrivant aux remparts de Bruges pêle-mêle avec les vaincus et toujours aux cris de : Gand 1 Gand ! On essaya de fermer la poterne ; mais un gantois jeta sa pique entre les battants qui bientôt rouverts permirent à van Artevelde et à ses compagnons de pénétrer dans la ville bannière déployée. Ils allèrent aussitôt se ranger en bataille sur la place du Marché.

Il était nuit. Le comte rentré un des premiers suivi de quarante chevaliers qui lui avaient fait un rempart de leurs corps au milieu de cette déplorable fuite duraut laquelle il avait même été renversé de cheval, avait pu regagner son hôtel. En toute hâte, il s'était efforcé de convoquer tout ce que la ville pouvait contenir encore de défenseurs. Il leur avait fait assigner, pour rendeS-vous, cette même place où déjà les Gantois se tenaient triomphants. Un de ses chevaliers Robert Maerschalck était allé par ses ordres à la découverte. Apprenant que les Gantois étaient maîtres de la ville et n'entendant que le cri de : sauve qui peut ! il était revenu près du comte qu'il trouva sortant de son hôtel tout armé, à cheval, entouré d'un grand nombre d'écuyers et de valets qui portaient des falots , et se dirigeant vers la place du Marché aux cris de son escorte : Flandre au lion au comte! Robert essaya d'arrêter son seigneur, mais Louis de Maie passa outre fièrement. Cependant les piqueurs du comte au moment de déboucher d'une ruelle donnant sur la place, virent que tout le Marché était occupé par les Gantois en ordre de bataille. Ils se précipitèrent au frein du destrier de leur maître. « Monseigneur, pour Dieu, retournez, n'allez pas plus avant ou vous êtes mort ou pris. Voilà vos ennemis qui vous attcn-

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