‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 224 sur 236 · CHAPITRE XXVr · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVr

dent. » Au même moment les Gantois apercevant les falots de l'escorte se disaient : " Voici monseigneur, voici le comte; il Se met entre nos mains. » Artevelde se hâta de faire passer entre les rangs. « Si le comte vient sur nous, cria-t-on, que nul lui fasse le moindre mal . Nous l'emmènerons vif et en santé à Gand, et là, nous aurons paix à notre volonté. » Le comte cependant poussait son cheval en avant. Il approchait de la place. « Ah! monseigneur, de grâce, arrêtez-vous, lui répétait-on. Si vous entrez au Marché, vous êtes mort. Déjà grand nombre de Gantois vont par les rues cherchant leurs ennemis de maisons en maisons. Toutes les portes de la ville sont gardées ; nul moyen défaite. Votre hôtel même est occupé par une forte troupe. »

Le comte voyant alors toute l'étendue du péril oii il se trouvait, prit une résolution subite. Il fit éteindre les falots, et se tournant vers tout son monde : « Je donne congé à chacun. Se sauve qui pourra ! » Lui-même s'esquiva dans une ruelle obscure, se fit en toute hâte désarmer par un de ses valets, prit sa houpelande et lui dit : <■ Va-t'en et sauve-toi, si tu le peux. Si tu tombes aux mains de l'ennemi, garde-toi de dire ce que je suis devenu. « « Monseigneur, dussé-je en mourir, je ne dirai rien. » Le "comte erra longtemps dans l'obscurité autour de la chapelle de Saint-Amand, le cimetière du Sauveur et le lieu dit le Pré', n'osant entrer dans aucun logis de peur d'être reconnu. Un peu après minuit, un homme passant à ses côtés lui dit à demi-voix : « Ah ! très-cher sire, pour l'amour de Dieu, que faites -vous ici? Que ne cherchez -vous à vous sauver? Si vous tombez aux mains de ceux qui vous poursuivent , tout l'or du monde ne vous sauverait pas. » « Ah! doux ami, répondit le comte étonné, je ne sais que devenir. Aide à me sauver, et si je vis, tu en seras récompensé. ». Comment as-tu nom? » » Régnier Campion, dit l'inconnu. Mais hâtons-nous. Entrez en ce petit logis, ne vous ébahissez de rien, et laissez-moi faire. Je vous sauverai au moins pour le moment. Mais, quand le grand effroi sera

(1) Meyer, ad ann. 13S2.

passé et, que les Gantois seront apaisés, faites au mieux pour fuir. »

L'homme qu'un hasard providentiel amenait à cette heure au secours du comte, était lui-même un bourgeois de Gand qui venait de se battre àBeverhoutsveld. Il tenait en sa ville natale une auberge où il recevait d'habitude les bateliers de la Lys, et appartenait, sinon au parti desLéliaerts, du moins à cette honnête fraction de la bourgeoise Gantoise qui, tout en défendant, au prix de son sang, les libertés communales, n'avait point abdiqué tout sentiment généreux et répudiait au fond du cœur les violences démagogiques pour n'aspirer qu'après la concorde et la paix.

Régnier Campion entraîna le comte dans une pauvre maison, n'ayant qu'une seule chambre servant de cuisine. Un feu de tourbes brûlait dans l'àtre. Quelques lambeaux' de toile garnissaient le manteau de la vaste cheminée sans empêcher une épaisse fumée d'envahir cette chétive demeure dans le fond de laquelle était une soupente où l'on montait par une courte échelle. Une femme, tenue sans doute en éveil jusqu'à cette heure avancée de la nuit par l'agitation qui régnait dans la ville, était assise au coin du feu, soignant un enfant au berceau, tandis que deux autres gisaient endormis sur le grabat de la soupente. La subite et brusque entrée de deux hommes l'effraya, mais avant qu'elle eût le temps de leur demander ce qu'ils voulaient d'elle. « Femme, sauve-moi, dit l'un d'eux , je suis ton sire le comte de Flandre. » La pauvre femme qui souvent avait été demander l'aumône au palais du comte reconnut son seigneur, et tremblante lui dit : « Sire, montez à ce grenier, et boutez-vous sous le lit où dorment mes enfants. » Sans perdre une minute, le comte alla se blottir dans la paille du grabat. Régnier Campion dit alors à cette femme qu'on appelait la veuve Bruynaert^ : « Ne t'émeus de rien quoi 'que tu voies ou entendes, et fais tout à l'heure ce que je te dirai et sans souffler mot. « Elle le promit, et se remit dans l'àtre berçant son enfant

(2) D'après uue Chronique flamande, citée par M. Kervyn de Lettenhove, Hist de Flandre, 1. 12.

LOUIS DE MALE

ou vaquant naturellement comme si rien no s'était passé à ses occupations habituelles. Régnier était sorti et avait été au bout de la rue se joindre à une troupe de Gantois, dont les voix lointaines s'étaient fait entendre,et qui poursuivaient leurs perquisitions de maisons en maisons afin de trouver le comte dont on avait perdu la piste. Le brave gantois ne se montrait pas le moins ardent et ce fut lui qui le premier pénétra chez la veuve Bruynaert. « Femme, lui dit-il brusquemeht, oîi est un homme que nous avons vu entrer céans, puis fermer la porte. » « Par ma foi, dit la femme qui tenait son petit enfant, il n'est entré personne chez moi cette nuit. Si vous avez vu l'huis se fermer, c'est que je viens de jeter un peu d'eau sur la rue, et qu'en rentrant, j'ai tiré la porte. Mais, "voyez, s'il se peut cacher quelqu'un ici. Voici mon lit, là à terre, et au-dessus gisent mes petits enfants. « Régnier demanda une chandelle. La femme la lui donna, et gravissant la petite échelle de la soupente, il se mit à regarder et fureter en tous sens. « Allons, allons, dit-il à ses compagnons, nous perdons ici le plus pour le moins. Il n'y a personne. Allons-nous-en. « A ces paroles, la troupe sortit et bientôt le silence et l'obscurité de la nuit vinrent envelopper le misérable réduit qui abritait à cette heure la fortune d'un prince naguère encore l'un des plus puissants de la terre.

« Or regardez, dit à cette occasion le sage historien qui nous a laissé sur cette dramatique période de nos annales de si précieux détails; or regardez, vous qui ojez cette histoire, les merveilleuses aventures ou fortunes qui adviennent par le plaisir de Dieu, car autrement il n'en fut rien, sur ce grand seigneur et prince, le comte de Flandre Louis, qui au matin se vojoit et étoit l'un des plus grands princes de la terre des chrétiens, par lignage et par puissance de pays, et au soir, réduit à se cacher dans la pauvre maison d'une pauvre femme. Ces merveilleuses aventures de fortune donnent grand exemple à tous princes et toutes autres gens, que les dons de fortune mondaine ne sont point stables et que nul ne s'y doit fier — Donc chacun doit prendre en patience les fortunes que

Dieu lui envoie; car, au be>oin, Dieu ne fait pas défaut à ceux qu'il aime^ »

' François Ackerman avait été chargé par le rewaert de fouiller la ville de Bruges dans tous les sens, tandis qu'Artevelde et van den Bossche garderaient le Marché ainsi que les portes et les positions les plus importantes. Il était enjoint à Ackerman et à ses routiers ainsi qu'on disait alors, de ne porter aucun dommage aux marchands et bourgeois étrangers qui, étant de passage à Bruges, n'avaient point pris part à la lutte. Mais les quatre métiers des bouchers, poissonniers, tailleurs et pelletiers étaient signalés par leurs éternels ennemis les tisserands à la vindicte particulière des Gantois, comme s'étant toujours montrés partisans du comte et comme ayant figuré en première ligne à l'attaque de Beverhoutsveld. Il était ordonné de les tuer tous sans quartier, au fur et à mesure qu'on les découvrirait. On en massacra dans la nuit plus de douze cents. Les riches bourgeois de Bruges avaient à leur service quantité de domestiques et valets étrangers, du Brabant, des pays de Liège et de Gueldres, de Hollande, de Zélande, de Westphalie et autres pays voisins. Dès qu'ils virent la ville forcée, ces hommes que rien ne contenait plus, se jetèrent au milieu des ténèbres sur leurs maîtres et les poignardèrent, pillant et dérobant tout ce qu'ils avaient sous la main et se livrant à d'affreux excès sur des mères de famille et de jeunes filles livrées sans défense à leurs outrages.

Le lendemain, dimanche, les égorgeurs ne se reposèrent point. Les nobles, les magistrats, leséchevins, tous les fonctionnaires furent pourchassés , saisis et massacrés. Jean Bowin , bourgmestre actuel et son frère Gautier périrent des premiers, ainsi que deux des plus grands seigneurs de la ville également frères : Thillon et Gilles de Lichlervelde. L'hôtel du comte fut saccagé de fond en comble. On défonça quatre-vingts barriques de vin rouge dans les celliers qui en furent inondés. Ce vin fut abandonné aux quatre ordres mendiants, à la condition d'enterrer les cadavres dont la ville était

(1) Chron. de J. Froissart, ii, 3i7.

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