CHAPITRE XXVI
encombrée. De grandes fosses furent à cet effet creusées, l'une au couvent des Dominicains, l'autre dans le vieux cimetière, et la troisième près de la porte de Bramberg, où l'on jeta les corps des notables bourgeois, indépendamment de ceux que leurs proches purent recouvrer et qui reçurent une sépulture plus honorable en diverses églises et abbayes. Enfin, l'on fit ouvrir une immense tranchée dans la plaine en dehors des murs pour y enterrer quatre mille morts. On compta que, dans l'intérieur de la ville, le nombre des victimes avait dépassé trois mille, et qu'en outre, près de six mille Brugeois avaient succombé dans la plaine de Beverhoutsveld ^
Cependant le rewaert et van den Bossche, maîtres désormais de Bruges par la terreur, jugèrent à propos d'en suspendre le cours et d'essayer de rétablir un peu d'ordre^dans cette malheureuse ville. Un héraut la parcourut proclamant cette sommation : « Que quiconque veut avoir la vie sauve et contracter alliance avec les Gantois se rende a Sainte-Catherine, hors des murs, pour y prêter' serment au Rewaert de Flandre!." Une afïluence énorme se soumit, on le conçoit, à cette terrible injonction. Il y eut cependant encore des Brugeois qui, à leur éternel honneur, préférèrent la mort à une telle humiliation. Ackerman les fit égorger sans pitié.
Les étrangers qui se trouvaient dans la ville et les marchands de toutes nations, principalement les marchands anglais avaient été mis déjà, nous l'avons dit, sous la sauvegarde du rewaert. Il rendit une ordonnance afin d'arrêter le pillage et les meurtres sous peine de mort pour les contrevenants et fit même à ce sujet un mémorable exemple. Un de ses cousins germains ayant continué de piller après la publication de l'ordonnance fut, par les ordres du rewaert, précipité du haut d'une fenêtre sur les piques de ses compagnons d'armes. Cet acte de sévérité produisit un grand effet. « Il y a en Philippe bon justicier, se disaient les Gantois, et il mérite bien d'être notre capitaine. «
(1) Meyer, adann. 1382
Artevelde, une fois la possession do Bruges assurée, s'était empressé d'envoyer à Dam et à l'Ecluse, afin d'y faire prendre, pour le ravitaillement de (rand, tous les blés et les vins qu'on pourrait trouver dans ces ports.
D'immense^ convois furent aussitôt expédiés par terre et par eau, et bientôt l'abondance succéda aux cruelles privations dont les Gantois soufi'raient depuis si longtemps. Leur trésor s'accrut en outre du butin prodigieux pris à Bruges, entre autres de tout ce qui avait été pillé au palais du comte renfermant une quantité considérable de vaisselles d'or et d'argent, de pierreries, de joyaux, de tapisseries et d'objets d'art de toute sorte dont la majeure partie fut cepen- ' dant retenue par van Artevelde pour son usage personnel. Durant cinq jours, on vit la Lys couverte de bateaux, et la route de Bruges à Gand sillonnée de voitures et de chariots encombrés de dépouilles^.
Au milieu de l'indicible confusion qui régnait à Bruges et de toutes les scènes d'horreur qui s'y accomplissaient, on ne savait ce qu'était devenu le comte. Ses serviteurs et ses amis, poursuivis et traqués, n'osaient point le chercher, et, d'un autre côté, il est probable que les Gantois, enivrés de leur victoire, n'attachaient plus à sa capture la même importance. Artevelde et van den Bossche ne se dissimulaient pas non plus les embarras nouveaux que leur susciterait la possession d'un tel prisonnier. Toujours est-il que, dès le lendemain de la prise de Bruges, la surveillance ne s'exerçait plus aux portes et aux barrières avec la même rigueur, et que le bruit était déjà fort accrédité partout que le comte s'était échappé dès le soir même de l'entrée des Gantois.
Louis de Maie cependant était resté caché chez la veuve Bruynaert toute la nuit du samedi et toute la journée du dimanche. Dans la soirée, le bruit et les clameurs ayant cessé par la ville, le comte profitant de l'isolement où était le quartier et de l'obscurité qui y régnait, s'esquiva, toujours revêtu de la souquenille de son valet, et
(2) Ibid.
LOUIS DE MALE
parvint à gagner les champs. Arrivé à Saint- Michel, près du château de Craenenburg, mais ne sachant quelle direction prendre, il errait à l'aventure, lorsqu'entendant une voix d'homme, il se blottit derrière un buisson. Il écouta. Cette voix ne lui était pas inconnue. Il lui sembla que c'était celle de RobeiH Maerschalck, ce même chevalier qu'il avait envoyé à la découverte lors de l'irruption des Gantois dans Bruges. Robert avait épousé une de ses filles et lui était profondément dévoué. « C'est toi, Robert? <» fit le comte. « Oui, monseigneur, dit le chevalier. Ah ! vous m'avez donné bien de la peine; je vous ai cherché tout le jour autour de Bruges. Mais comment en étesvous sorti? » « Allons, allons, Robert, fit le comte, ce n'est pas ici l'heure de se raconter ses aventures. Tâchons de trouver un cheval, car je suis las d'aller à pied, et prenons le chemin de Lille, si tu le sais. " '< Oui, monseigneur, je le connais ^ >•
Ils cheminèrent toute la nuit, et, au jour, arrivèrent dans un village appelé les Trois- Sœurs, oîi ils trouvèrent un fermier qui leur vendit une jument sur laquelle le comte du^ monter sans selle. Ils gagnèrent ainsi Roulers où ils descendirent à l'auberge du Cornet. L'hôtelier connaissait le comte son seigneur; il lui donna le meilleur cheval de son écurie et l'accompagna jusqu'à Lille, où il arriva enfin sain et sauf, mais dans le plus complet dénuement, à tel point que, pendant trois semaines, il n'eut pas de sceau à lui et qu'il fut obligé de se servir de celui du sire de Ghistelles^. La plupart des chevaliers fiamands qui avaient échappé aux massacres de Bruges, vinrent bientôt rejoindre leur seigneur à Lille ; ceux qui appartenaient aux contrées voisines s'étaient réfugiés dans leurs domaines pour y attendre les événements.
Le désastre que venait d'essuj^er le comte de Flandre eut un grand retentissement, non-seulement dans le pays et dans les régions de l'ancienne Belgique où les instincts d'émancipation municipale et de liberté étaient si vivaces, mais aussi en France et
(1) Chron. de J. Froissart, u, 210.
(ï; .A.ryblves* (le Flaudro à Lille. 7» cari, de Fl,
j notamment à Paris et à Rouen, où la révo- I lution communale, un moment comprimée, menaçait à chaque instant de reprendre son cours. A Gand, l'enthousiasme était à son comble, et cette grande cité prétendit alors plus que jamais à l'omnipotence dans toute la Flandre, sans souffrir de rivalités; voulant, après avoir conquis sa propre indépendance, que toutes les autres villes lui fussent asservies ; substituant enfin, au nom de la liberté , le despotisme de sa domination exclusive à celui du pouvoir féodal qu'elle venait de briser.
Artevelde et van den Bossche commencèrent par faire abattre, dès le 7 mai, les portes et raser les murs de Bruges du côté de Gand, pour que cette ville, dont les Gantois avaient toujours jalousé l'industrieuse opulence fût désormais à leur merci. Cinq cents des principaux citoyens furent en outre envoyés à Gand comme otages. Ils firent ensuite sommer les villes d'Ypres, Courtrai, Bergues, Cassel, Poperinghe et Bourbourg, de même que toutes les villes et châtellenies de la Flandre maritime de se ranger à leur obéissance et de leur apporter les clefs des cités et des châteaux^. Cette soumission fut obtenue d'autant plus facilement, que les villes secondaires ne se sentaient plus protégées par un prince pour lequel elles n'éprouvaient d'ailleurs qu'une antipathie trop légitime, car il avait toujours cherché plutôt à se faire craindre qu'à se faire aimer. Elles ne pouvaient songer non plus à résister à la puissance gantoise sous laquelle la grande cité de Bruges elle-même avait été obligée de se courber.
Le rewaert de Gand , devenu bientôt comme il s'intitulait lui-même : Rewaert de Flandre, présidait aux élections échevinales; instituait partout des magistrats, officiers et collecteurs ; se faisait prêter foi et hommage comme souverain seigneur et menait a Bruges, où il avait pris momentanément sa résidence, puis bientôt à Gand, une existence princière. Son hôtel était meublé comme celui du comte lui-même dont il avait recueilli les dépouilles en les complétant par tout ce qu'il fit enlever du château de^Male, où
(3) Chrnn, di J, Pi-ois.i