‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 226 sur 236 · CHAPITRE XXYI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYI

ses routiers allèrent jusqu'à briser le riche bassin d'or et d'argent armorié aux armes de Flandre qui avait servi au comte lors de son baptême. Les chevaux du prince avaient monté ses écuries. Entouré d'une garde prétorienne et d'une multitude de valets, servi dans la vaisselle d'argent du comte et faisant, selon l'usage des souverains, sonner et corner par des ménestrels à l'heure des repas, il réunissait chaque jour à des tables somptueuses les dames et daraoiselles de sa cour improvisée. Il prit enfin des armes qui étaient de sable à trois chapeaux cCor '.

Cependant au milieu de la dissolution complète dont le comté de Flandre semblait menacé, une ville forte avait seule résisté à la puissance gantoise : c'était Audenarde, que l'on a vu déjà plusieurs fois tenir l'insurrection communale en échec et servir de boulevard au pouvoir féodal. Le lion de Flandre y avait trouvé un dernier refuge, grâce à l'héroïsme de Daniel d'Halluin et de ses frères qui, après avoir juré à Louis de Maie, leur seigneur, de défendre ses droits jusqu'à la mort, s'étaient enfermés dans la ville avec cent cinquante chevaliers de leurs amis. On comptait dans cette noble phalange les noms les plus glorieux de la Flandre, de l'Artois et du Hainaut : les sires de Moerkerkc, de Liedekerke, de Moorslède, d'Havet-kcrke, de Meetkerke, de Rasseghem, d'Hondschoote, de Wavrin, de Condé, de Galonné, de Montigny, de Poucke, de Ligny, de Rode, de la Hamaide et autres.

La possession d'Audenarde pouvait seule assurer au rewaert l'accomplissement complet de ses desseins ; mais ce dernier obstacle était le plus formidable de ceux qu'il avait jusqu'alors si heureusement surmontés. Déjà et avant l'arrivée du renfort amené par Daniel d'Iïalluin, Artevelde avait sommé Audenarde de se rendre comme il l'avait fait aux autres villes, menaçant de tout mettre à feu et à sang et de tout passer au fil de l'épée dans la ville si on n'obéissait pas à son injonction ; mais les trois seuls chevaliers qui avec leurs gens d'armes cccupaient la ville pour le comte avaient

(I) Meyer, ad ann. 1382.

répondu qu'ils ne tenaient aucun compte des menaces d'un valet, brasseur d'hydromel, et que, chargés par leur seigneur de défendre son héritage, ils résisteraient jusqu'à la mort*.

Lorsque van Artevelde apprît qu'Audenarde avait reçu de nouveaux défenseurs, il comprit l'importance de frapper un grand et dernier coup sans lequel la guerre allait se perpétuer sans qu'on en pût espérer la fin. Il publia un mandement général pour que toutes les villes rangées sous l'obéissance de Gand lui envoyassent leurs milices qui devaient être rendues sous Audenarde le neuvième jour de juin. Il décréta en même temps un impôt de quatre gros par feu payable chaque semaine. Des sergents envoyés par tout le pays étaient chargés de lever de gré ou de force cette taxe, qui produisit une somme énorme.

Lorsque toutes les dispositions furent prises, Artevelde investit Audenarde d'une armée qu'on disait être de plus de cent mille hommes. Un de ses premiers soins fut de barrer l'Escaut au moj'en de gros pieux en bois, de manière à empêcher la navigation et le ravitaillement de la place. De grandes mesures avaient été prises en outre pour assurer le bien-être et même l'abondance dans son armée, car il savait que c'était le plus sûr moj^en de retenir loin de leurs foyers les masses populaires et d'en tirer ainsi le meilleur parti possible. Bientôt l'on vit au camp sous Audenarde, des halles et des magasins amplement approvisionnés de toutes sortes de denrées : de draps, de pelleteries, de mercerie. Un grand marché était tenu tous les samedis, et l'on y trouvait des volailles, des légumes, des fruits, du beurre, du lait, du fromage et une infinité de comestibles divers. Enfin il y avait sur tous les points des cabarets et des tavernes où l'on se procurait à bon marché, non-seulement la bière, mais aussi les vins du Rhin, de France et même, d'Espagne, ni plus ni moins qu'à Gand et Bruxelles, dit le chroniqueur, de sorte que l'on pouvait se croire encore dans quelque grande ville et au sein de toutes les.doucours de la vie. Les marchands

(i; Chron. de J. Fioissart, ii, Ï12.

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