‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 229 sur 236 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

défendre contre nos ennemis, car nous espérons avec l'aide de Dieu avoir victoire, ainsi, comme autrefois, l'avons eue contre vous. » Faisant allusion aux négociations entamées avec l'Angleterre, Artevelde ne les niait pas et alléguait pour raison le refus du roi de France de daigner répondre au message qui lui avait été adressé à Senlis et l'arrestation de l'envoyé flamand. Il ajoutait fièrement que si les envoyés français avaient été . également arrêtés c'est qu'ils étaient venus à Gand, Bruges et Ypres sans son consentement et sans sauf-conduit. " Nous leur apprendrons à porter lettres, disait-il en terminant, tellement que autres y prendront exemple. Car nous sentons que trahison cherchez, spécialement pour moi Philippe van Artevelde et aussi pour faire et mettre discorde au pays. Pourquoi nous vous faisons savoir que de traiter ne vous travailliez plus, si ce n'est que les villes devant dites soient ouvertes, ce que elles seront brièvement à l'aide de Dieu, lequel vous ai en sa sainte garde.

'. Ecrit devant Audenarde, le vingtième jour du mois d'octobre, l'an mil trois cent quatre-vingt-deux.

" Philippe van Artevelde, Reioaert de Flandre et ses compagnons . »

Cette lettre fut portée à Tournai par un valet d'Artois pris dans les escarmouches devant Audenarde et auquel on avait promis la vie sauve à la condition de se charger de ce message.

Comme on le voit, elle avait été écrite sous l'inspiration d'un dépit personnel trop mal dissimulé, et contenait avec des exigences exorbitantes, un défi qu'il était mal habile de porter avant de connaître le résultat des négociations avec l'Angleterre. Après avoir essayé déjà de conjurer la guerre avec la France, le rewaert devait poursuivre son œuvre avec le calme et la modération dont son père lui avait jadis donné l'exemple, et se ménager toutes les chances qui pouvaient rester encore d'éviter une lutte désastreuse. Mais pour être maladroite et brutale, on ne saurait disconvenir que sa politique, dans toute sa présomption et sa rudesse, ne manquait pas de franchise. On n'en pouvait dire autant de celle du roi de France qui

rappelait trop les tergiversations calculées et toutes les astuces de Philippe-le-Bel. La force seule allait donc encore une fois essayer de trancher des diflScultés que la sagesse humaine n'avait pu prévenir et qu'elle eût été malheureusement impuissante à résoudre dans les conditions fatales où elles se produisaient.

Il n'est point nécessaire de dire l'irritation que causa dans les conseils du roi le manifeste de Philippe van Artevelde. Si quelque hésitation à entreprendre la guerre y avait pu exister, le défi du rewaert était bien de nature à la faire cesser. Rien ne pouvait servir plus à souhait les intérêts du comte de Flandre. « Beau cousin, lui avait dit le roi, s'iT plaît à Dieu et à saint Denis, nous vous remettrons bientôt en votre héritage de Flandre, et nous abattrons tellement l'orgueil de cet Artevelde et de ces Flamands que jamais ils n'auront ni volonté nipuissancede se rebeller encore'. .. Il est néanmoins probable que si Louis de Maie n'avait eu pour gendre et 'héritier le duc de Bourgogne, et si la rébellion des Flamands ne fût devenue d'ailleurs pour la France une grande question de salut public, il eût été abandonné à ses propres forces, car sa cause prise isolément n'excitait aucune sympathie. Un mandement général de la couronne fut immédiatement adressé à tous les vassaux grands et petits de s'armer et de venir se ranger sous la bannière du j roi à Arras. Comme s'il se fût agi d'une 1 nouvelle croisade, cet' appel relentit jusque dans les provinces les plus éloignées du royaume, de l'Auvergne, du Rouergue, du Quercy, de Gascogne, du Limousin, du Poitou, de la Saintonge, de la Bretagne, du Bourbonnais, du Forez, de la Bourgogne, du Dauphiné, de la Savoie, de la Lorraine et autres contrées, d'où l'on vit bientôt des milliers de chevaliers suivis de leurs hommes d'armes affluer vers l'Artois, où toutes les dispositions étaient prises pour la concentration d'une grande armée.

Le rewaert toujours au milieu de la sienne au siège d'Audenarde ne paraissait pas trop s'émouvoir de ces menaçants pré-

(1) Chron. de J. Frois^ari, ii, "221

LOUIS DE MALE

paratifs. Il comptait encore sur le secours des Anglais. « Mais par où ce roitelet pense-t-il entrer en Flandre ? disait-il , en parlant du roi de France. Je ferai tellement garder les passages de la Lys que d'ici un an il n'aura mis le pied chez nous. Pendant ce temps, nous serons bien réconfortés des Anglais qui ne peuvent tarder à venir •. Il manda le sire d'Herzeele, le frère de celui qui avait été tué à Nevel, et lui confia le commandement de l'armée devant Audenarde, puis partit pour Ypres et Bruges, en grand appareil, faisant porter son pennon armorié de sable à trois chapeaux d'or, afin de réveiller l'enthousiasme dans ces villes au sujet de la guerre qui se préparait. A Bruges il se concerta avec les deux lieutenants qu'il y avait laissés : van den Bossche et de Wintère. Il prescrivit au premier d'aller garder le passage de la Lys à Comines ; et au second de se porter à Warneton dans le même but, ordonnant da rompre tous les ponts sur cette rivière, en amont Jusqu'à la Gorgue, Estaires et Merville ; en aval jusqu'à Courtrai. Son plan était de forcer l'armée française à remonter au-dessus d'Aire pour tenter l'invasion, car il savait qu'elle rencontrerait de ce côté beaucoup d'obstacles tenant à la nature du terrain, marécageux et difficile surtout pour la cavalerie.

.. Tandis qu'il prenait ces dispositions, la nouvelle lui vint au moment même oii il arrivait à Ypres, que le Hase de Flandre et un certain nombre de chevaliers ayant voula franchir la Lys à Menin avaient été repoussés avec perte par les paysans flamands accourus sur ce point en grand nombre au son du tocsin.

Il en eut une grande joie, car cette aff'aire venait à point pour lui permettre d'exciter la confiance des bourgeois. Il le fit avec sa présomption habituelle. " Tous viendront à cette fin, disait-il à son entourage, et si le roi de France passe la rivière de la Lys jamais il ne retournera en France ^. « Il réunit le peuple sur la place du Marché et lui remontra comme quoi le roi marchait contre eux sans droit ni raison pour les détruire. « Bonnes gens, ajoutait-il, ne vous

(1) Chr. do J. Froisam-l. n, 228-229. (2) Ilid. 230.

ébahissez pas si les Français viennent sur nous. Jamais ils ne pourront passer la Lys. Pierre van den Bossche qui est un loyal homme et aime l'honneur de la Flandre est à Comines avec une forte troupe. Pierre de Wintère garde Warneton. Tous les autres passages du haut de la rivière sont rompus. J'ai de bonnes nouvelles de nos gens qui sont en Angleterre. Nous aurons bientôt un grand confort des Anglais qui se sont alliés avec nous pour nous aider dans notre guerre contre la France. Vivez donc en cet espoir loyalement ; tout l'honneur nous en demeurera ; et tenez ce que vous avez promis et juré à moi et à la bonne ville de Gand, et que tous ceux qui veulent demeurer avec moi ainsi qu'ils l'ont juré, lèvent la main vers le ciel en signe de loyauté. « Des milliers de bras se levèrent. Le rewaert alla ensuite à Courtrai où il fit le même appel au peuple.

Cependant l'immense armement préparé en Artois était achevé et l'armée se préparait à entrer en campagne. Le roi s'avança d'Arras sur Lens et vint de là dans la chatellenie de Lille, à Seclin, où fut tenu un grand conseil de guerre. Le connétable, les maréchaux de France, dé Bourgogne et de Flandre et les principaux seigneurs en faisaient partie. L'opinion commune dans l'armée était, qu'en raison du mauvais état des terrains détrempés en ce moment par des pluies continuelles et des abords particulièrement marécageux de la Lys, il était impossible , tous les ponts étant rompus d'ailleurs et les passages gardés par des multitudes de Flamands, de tenter l'entrée en Flandre de ce côté, et beaucoup d'hommes sages ajoutaient même qu'il était fort imprudent d'aventurer le roi dans cette expédition qu'on aurait dû en tous cas ajourner à l'été. Le sire de Clisson maréchal de France demanda s'il n'y avait pas quelque gué en dehors des passages ; on lui répondit qu'il n'existait sur tout le parcours de la Lys que des terres marécageuses , impraticables à la cavalerie. Il émit alors l'avis de remonter la Lys vers la Gorgue, la Ventie, Saint-Venant ou Estaire, pour essayer de^trouver un endroit guéable. Ceux qui connaissaient le pays estimaient que

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