‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 230 sur 236 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

dans la saison où l'on était ce n'était pas chose facile. « Et quelle voie prendre? dit alors le connétable. » Le sire de Coucy exprima une idée que Froissart appelle une " moult haute parole. » « De mon avis, dil-il, je conseille que nous allions à Tournai pour y passer l'Escaut, et nous porter de là sur Audenarde. De ce côté, nous ne trouvons nul obstacle, nous allons droit à l'ennemi et sommes sûrs de pouvoir tirer du Hainaut tout le long de la route vivres et munitions qui de Tournai nous suivroient par le fleuve. » Ce conseil était des plus judicieux et des plus sages au point de vue stratégique. Beaucoup l'approuvèrent, mais le connétable et les maréchaux inclinaient pour l'entrée directe en Flandre quelque difQcile qu'elle fût, en essayant le passage de la Lys par Comines, afin de ne pas laisser le temps aux Flamands de recevoir un secours des Anglais , car leurs ambassadeurs étaient toujours en Angleterre et l'on ignorait encore l'insuccès de leur mission. Un mouvement de conversion par le Tournaisis, en ajournant les hostilités, eût d'ailleurs permis au rewaert de recueillir de nouvelles forces , de réduire Audenarde peut-être, et dans tous les cas de prendre des dispositions de défense qu'il importait d'empêcher par une brusque invasion et une soudaine attaque. Ce sentiment prévalut et l'armée reçut immédiatement son ordre de bataille. Un corps de dix-sept cent soixante hommes sous la conduite de Josse d'Halluin et du sire de Rambure fut chargé de se porter en avant pour aplanir les routes, couper les haies et combler les fossés, A l'avant-garde furent placés les maréchaux de France, de Bourgogne et de Flandre avec six mille quatre cents hommes d'armes, quatorze mille arbalétriers et cinq mille hommes de pied fournis par le comte de Flandre et recrutés en Artois. Lui-même datait avec seize mille hommes, chevaliers, . écuyers, gens d'armes et gens de pied, appuyer cette avant-garde sur les ailes. Venait ensuite la bataille du roi de France où se tenaient avec le monarque ses trois oncles les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon, le comte de la Marche, Jacques de Bourbon son frère, le comte de Clermont, dauphin d'Auvergne, le comte de

Dampmartin, toute la fleur de la chevalerie enfin avec douze mille hommes d'armes choisis et dix-huit mille arbalétriers génois et autres. L'arrière-garde se composait de quatre mille hommes d'armes et huit mille archers sous la conduite de Jean d'Artois, comte d'Eu, de Guy, comte de Blois, Waleran, comte de Saint-Pol, Guillaume, comte d'Harcourt, les seigneurs de Châtillon et de la Fère. L'oriflamme était confiée à Pierre de Villiers accompagné de quatre chevaliers. Les sires de Coucy, de la Breth, et de Châlons avaient charge de mettre : « Arroy , paix et bonne ordonnance dans les batailles; » les sires Guillaume de Masmines et de Champ- Remy, de préparer en qualité de maréchaux les logis du roi et de sa bataille. Il avait été réglé qu'au jour du combat, le jeune roi seul, avec son escorte, serait à cheval entouré de huit des plus vaillants chevaliers et pour chevaucher devant lui et éclairer la marche de l'armée, devaient marcher messire Olivier de Clisson, connétable de France, messire Jean de Vienne, amiral de France et messire Guillaume de Poitiers.

Une fois l'ordre des batailles ainsi organisé, le roi vint de Seclin et sans s'arrêter à Lille, loger près de cette ville en l'abbaye de Marquette, et l'avant-garde, précédée par les sapeurs, se dirigea vers Comines et Warneton. Le pont sur la Lys était rompu, et Pierre van den Bossche, une hache à la main et à la tête de neuf mille hommes, se tenait de l'autre côté de la rivière dans une position où il était impossible de l'aborder sans que le pont fût rétabli. Le connétable envoya des éclaireurs à cheval pour chercher s'il n'y aurait pas en amont ou en aval quelque endroit où les chevaux pussent avoir pied. Ils revinrent n'en ayant trouvé aucun. Il fut alors décidé qu'on enverrait à Lille chercher, par la rivière, des bateaux et le bois nécessaire pour essayer de jeter un pont ; mais ce moyen fut bientôt reconnu impraticable, car les Flamands avaient eu le soin de barrer toute la rivière en aval, de sorte que les transports y étaient impossibles. Le connétable et les maréchaux de France et de Bourgogne étaient dans une grande perplexité et se demandaient s'il ne vaudrait pas mieux remonter la Lys jusqu'à Aire.

LOUIS DE MALE

Tandis que ce projet se discutait parmi les chefs do l'armée, plusieurs des chevaliers de l'avant-garde en méditaient un autre sous l'inspiration d'un des leurs, le sire de Sempy gentilhomme d'Artois qui connaissait parfaitement les bords de la Lys. Ces seigneurs, sans en rien dire, avaient envoyé acheter à Lille trois batelets munis de cordes et les avaient fait apporter sur des chars à quelque distance de Comines, en aval, sur les bords de la Lys. Là, sans que les Flamands s'en pussent douter, ils firent nuitamment planter un fort pieu en terre, une corde y fut attachée et trois varlets, passant avec une des nacelles, portèrent le bout de cette corde qu'ils fixèrent sur l'autre bord à un autre pieu de façon à établir un va et vient pour les bateaux. Le sire de Sempy s'aventura le premier. En un instant, quantité de chevaliers et d'hommes d'armes passèrent. Le connétable apprit cette audacieuse entreprise. Il envoya son cousin le sire de Rieux pour savoir de lui si, en effet, un passage s'était établi ; mais le jeune chevalier ne put résister au désir de traverser comme les autres gentilshommes et de partager leur sort. Il se jeta dans un bateau et ne revint pas. Le connétable effraj'é des conséquences de ce qu'il considérait comme un coup de tête aussi héroïque qu'insensé, ne perdit pas une minute en réflexions et, pour détourner l'attention des Flamands qui, s'ils eussent appris ce qui se passait, auraient pu anéantir les chevaliers jusqu'au dernier en leur coupant toute retraite, il ordonna à ses arbalétriers et gens de pied d'attaquer la troupe de van den Bossche sur laquelle on fit aussitôt pleuvoir une quantité de quarreaux d'arbalètes et de projectiles de fer lancés par des bombardes portatives et qui portaient jusqu'à l'intérieur de Comines.

Cependant quatre cents chevaliers sans aucun varlet avaient traversé la rivière et s'étaient cachés dans un petit bois d'aulnes. D'autres vinrent bientôt les rejoindre et, sans plus tarder, ces vaillants gentilshommes laçant leurs armures, le bassinet en tête et leurs bannières et pennons flottant au vent, s'avancèrent vers Comines. Le sire de Sempy marchait à leur tête.

. Van den Bossche et les Flamands aper-

çurent bientôt cotte troupe cheminant par les prés vers Comines. Ils n'en pouvaient croire leurs yeux. De son côté, le connétable qui voyait ses gens s'exposer à une mort certaine, était au désespoir. « Ah Rohan ! Ah Mauny ! Ah Malestroit ! Ah Conversant ! Ah tels et tels! je vous plains, quand sans mon conseil vous vous êtes mis en tel parti ; pourquoi, pourquoi suis-je connétable de France? car si vous perdez, j'en serai tout inculpé et dira-t-on que je vous ai envoyés en cette folie ^ ! » Mais le sort en était jeté, et l'on ne pouvait plus reculer. Olivier de Clisson permit alors le passage à tous ceux qui le voudraient tenter. Un grand nombre traversèrent la Lys. Le jour baissait; les Flamands, toujours tenus en échec par le tir incessant des arbalétriers et le feu des bombardes portatives, avaient résolu d'attendre la troupe qui s'avançait, en se tenant sur le haut de la chaussée plutôt que de descendre au-devant d'elle dans les prairies marécageuses où elle paraissait devoir rester longtemps embourbée. Et, en efl'et, elle demeura là de longues heures dans l'obscurité, les pieds dans la boue et sous des torrents de pluie dont les chevaliers avaient à peine la tête et le haut du corps garantis par leurs bassinets. La sire de Sempy se détachait souvent de la troupe pour épier le moment où les Flamands s'ébranleraient enfin. Vers l'aube il accourut : « Or, avant seigneurs, les voici, ils arrivent. Les larrons viennent à petits pas croyant nous envelopper et nous surprendre. Montront!leur à qui ils ont à faire ! » A ces mots, les chevaliers et écuyers tirèrent leurs longs glaives de Bordeaux et, pour tromper l'ennemi sur leur nombre, se mirent à pousser cent cris de guerre diff'érents. Le choc commença bientôt, à l'arme blanche et corps à corps. Chargeant en masse compacte le fer à la main, les chevaliers pénétrèrent dans la ligne des Flamands, éventrant tous ceux qui se trouvaient sur leur passage. Van den Bossche fat un des premiers atteints d'un coup d'épée à la tête et d'un autre qui lui traversa l'épaule, mais sans le tuer. Son frère avait succombé en voulant le défendre.

(1) Chron. de J. Froissart, ii, 236.

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