CHAPITRE XXVI
Quant à lui, il avait heureusement auprès de sa personne et comme gardes du corps trente gros et robustes compagnons qui le tirèrent hors de la mêlée. Ebranlés et rompus par l'impétuosité du choc, les Flamands reculèrent mais résistant toujours. Toujours aussi les chevaliers poursuivaient leurs charges et paraient de leurs longues épées les coups de massues et de godendags, embrochant les ennemis à travers leurs cottes do maille, jonchant la terre de cadavres, et parvenant ainsi jusque sur la chaussée et la tête du pont dont ils étaient maîtres désormais. Les Flamands, déroutés et terrifiés, résolurent alors de se jeter dans Comines et d'y mettre le feu pour protéger leur retraite. Les chevaliers traversant la ville à leurs trousses les poussèrent l'épée dans les reins, les tuant jusque dans les églises.
Alors ils prirent les champs et se disséminèrent pour aller donner l'éveil et sonner le tocsin dans les villes et les campagnes en appelant les populations aux armes. Bientôt l'on vit des multitudes de femmes, d'enfants, de vieillards abandonnant leurs foyers et pourchassant devant eux leurs troupeaux et des convois de meubles, de grains et de provisions de toutes espèces fuir vers Ypres et Courtrai, tandis que les hommes valides armés à la hâte, accouraient vers le pont de Comines. Mais il était trop tard. Dans l'intervalle le passage avait continué au moyen de petits bateaux ; le pont avait été rétabli à la hâte et, dès le mardi dans la matinée, toute l'avant-garde était sur le territoire flamand et prenait à Comines même une formidable position. Les Bretons se répandaient déjà dans le pays d'alentour où ils mettaient tout au pillage.
Le roi de France, informé à l'abbaye de Marquette du succès inespéré de ses troupes, partit aussitôt pour Comines avec le reste de l'armée. Déjà l'avant-garde s'était portée en avant et avait campé sur le Mont Saint- Eloi, à une lieue d'Ypres.
Van Artevelde apprenait peu d'heures après, en son camp devant Audenarde, que l'invasion française qu'il considérait comme de longtemps impossible, était un fait accompli. Il en fut atterré. Sur-le-champ, il con-
sulta le sire d'IIerzeele sur ce qu'il y avait à faire. Herzeele le pressa d'aller à Gand, de. ne laisser dans cette ville que le nombre d'hommes nécessaire pour la garder, et d'accourir avec le reste afin d'attirer l'armée française vers Courtrai et dans l'intérieur du pays. « Pendant ce temps, dit Herzeele, nous aurons bien nouvelles de nos gens qui sont en Angleterre. Peut-être que le roi Richard ou ses oncles passent déjà la mer avec une forte armée qui nous sauveroit. - « Je m'émerveille, dit Philippe, comment ils tardent tant, car ils savent bien qu'ils ont entrée en ce pays-ci, et cependant ils n'arrivent pas ! A quoi pensent-ils donc et nos gens aussi? Enfin, je vais aller à Gand chercher l'arrière-ban et je viendrai tenir tête au roi de France. Je suis informé qu'il a bien vingt mille hommes d'armes ; ce sont soixante mille têtes armées. Je lui en mettrai autant en bataille devant lui. Si Dieu me donne par sa grâce que je le puisse . déconfire, je serai le plus honoré sire du monde ; si je suis déconfit, eh bien ! pareille fortune est arrivée à plus grand seigneur que je ne le suis^ •>
Il se dirigea aussitôt vers Gand avec une escorte de trente hommes. En s' arrêtant pour regarder dans un champ, en dehors du chemin, les cadavres de quelques soudoyers de la garnison d'Audenarde, tués dans une escarmouche de la nuit précédente, il aperçut un héraut aux armes d'Angleterre, appelé Chandos ou le Roi d'Irlande, venant du côté de Gand II galoppa aussitôt à sa rencontre et le cœur joyeux, car il ne doutait pas qu'il n'apportât l'annonce du débarquement de l'armée anglaise. « Eh bien ! quelles nouvelles? " s'empressa-t-il de lui dire. « Sire, répondit Chandos, cinq de vos bourgeois do Gand sont débarqués avec un chevalier d'Angleterre, messire Guillaume Fyrnton, lequel par l'accord du roi et de ses oncles, apporte lettres, suivant ce qu'il m'a dit à Douvres, adressées à vous Rewaert de Flandre. Lorsque vous aurez lu ces lettres, considéré, examiné et scellé les projets d'alliance qu'elles renferment ; que les bonnes villes Je Flandre en auront fait autant et que vos
(1) Chron. de J. Froissarl, ii, 240.
LOUIS DE MALE
gens elle chevalier Fjrnlôn seront retournés en Angleterre, vous pouvez être sûr d'être grandement réconforté du roi notre sire et des Anglois^ » Cette réponse, en un pareil moment, pouvait être considérée comme une véritable dérision. « Ah! dit Artevelde, en interrompant le héraut, vous me contez trop de devises. Ce sera trop tard. Allez, allez à notre logis devant Audenarde^. » Et il poursuivit sa route vers Gand, tellement pensif et triste, qu'on ne pouvait lui tirer une parole.
Cependant le roi de France n'avait pas tardé à se porter de Comines sur le Mont Saint-Eloi. Là, une fois toute l'armée réunie, on tint conseil de guerre et l'on délibéra si l'on se dirigerait sur Ypres, sur Courtrai ou sur Bruges, Avant que les opérations futures fussent arrêtées, et dès l'arrivée même de l'avant-garde, une grande agitation s'était produite à Ypres. Les bourgeois notables et riches, toujours enclins naturellement à éviter la lutte et ses suites, voulaient que, sans tarder, l'on allât se mettre à la merci du roi et lui porter les clefs de la ville, disant qu'il n'était point en la puissance de van Artevelde ni de tout le pays de Flandre de résister au roi de France, sans le secours des Anglais, sur lequel on ne pouvait plus compter. Pierre Wanselaer, Gantois et gouverneur de la ville pour le rewaert, s'opposait violemment à toute pensée de soumission. Une émeute éclata au milieu de laquelle Wanselaer fut massacré, et la haute bourgeoisie, maîtresse de la situation, envoya une députation au roi qui reçut la ville d'Ypres et lui fit grâce moyennant une somme de quarante mille francs qui fut aussitôt comptée; les Yprois se félicitant hautement d'en être quittes à si bon marché. Ils supplièrent même le roi de venir se reposer en leur ville avec tous ses seigneurs ; ce qui fut accepté. Charles VI y séjourna cinq jours et s'y trouvait encore lorsqu'il reçut de Paris des nouvelles de nature à troubler la joie que lui devaient causer ses premiers succès en Flandre.
Les Parisiens s'étaient de nouveau soulevés et armés au nombre de soixante mille
(1) Chr. de J. Froissart. ii, 241.
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et avaient projeté la destruction du magnifique château de Beauté au bois de Vincennes, de toutes les maisons seigneuî'iales fortifiées autour de Paris et même du château du Louvre. Un de leurs chefs, Nicolas Je Flamand, leur avait conseillé, avant de rien tenter, d'attendre le résultat de l'expédition dirigée contre ses compatriotes. « Beaux seigneurs, avait-il dit, abstenez-vous de rien faire avant de savoir comment l'affaire du roi notre sire se portera en Flandre. Si ceux de Gand viennent à leur entente ainsi que nous l'espérons, bien alors sera-t-il temps d'agir. Ne commençons pas chose dont nous puissions nous repentir. » Ce conseil était aussi prudent que sage. En attendant, les Parisiens ne cessaient de fabriquer des armes jour et nuit et de se préparer à tout événement. « Or, regardez la grande diablerie que c'eût été, dit toujours Froissart, si le roi de France eût été déconfit en Flandre et la noble chevalerie qui étoit avec lui en ce voyage. On peut bien croire et imaginer que toute gentillesse et noblesse eût été morte et perdue en France et autant bien dans les autres pays la Jacquerie n'eût été plus horrible et plus grande; car pareillement à Reims, à Châlons en Champagne, comme à Orléans, Blois et Rouen en Normandie, et en Beauvoisis, les vilains serebelloient et menaçoient les gentilshommes et dames et enfants qui étoient demeurés derrière, et leur étoit le diable entré dans la tête pour tout occire, si Dieu n'y eût pourvu de remède^. »
En apprenant la redilition d'Ypres, les gens de Cassel, BtTghes, Bourbourg, Gravelines, Furnes, Dunkerque, Poperinghe, Thourout, Bailleul et Messines s'étaient hâtés de s'emparer des capitaines Gantois que van Artevelde leur avait imposés, de leur lier les bras et les jambes et de les envoyer en cet état au roi de France, en le suppliant de vouloir bien prendre leurs villes en son obéissance et protection. Il y consentit à la condition qu'ils paieraient un subside de soixante mille francs pour frais de guerre, et leur promit de n'être ni brûlés, ni pris, mais tout ce qu'on trouverait
(3) Ibli. 242.