‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 232 sur 236 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

sur les champs en vivres, bétail et autres choses restait à la disposition de l'armée. Les capitaines Gantois furent aussitôt décapités sur le Mont Saint-Eloi.

Au milieu de tous ces événements, il n'était pas plus question du comte de Flandre que s'il n'existait point. Jamais il n'était appelé aux conseils du roi, non plus que les seigneurs de sa cour. On n'en parlait même pas, et il en fut ainsi durant toute l'expédition. Ceux de ses gens qui, on l'a vu, n'étaient adjoints à l'avant-garde qu'en qualité d'auxiliaires, marchaient sous les ordres et par le commandement du grand maître des arbalétriers français et n'osaient déroger en rien à leur ordre de bataille, soumis qu'ils étaient à une humiliante surveillance en qualité de Flamands. De plus, et pour comble de dédain, il était défendu, de par le roi et sous peine de mort, à ces malheureux soudoyers entraînés malgré eux pour la plupart dans une guerre fratricide, de parler leur langue maternelle et de porter le hâton à viroles qui n'était autre que le scharmsax, la vieille arme nationale des races tudesques.

Lorsque l'armée française fut ainsi maîtresse de la Flandre maritime, on agita la question de savoir si l'on marcherait sur Bruges. Van den Bossche, remis de ses blessures et Pierre de Wintère y commandaient. Une grande perplexité régnait dans la ville, car il y avait sept mille Brugeois avec van Artevelde au siège d'Audenarde ; de plus, cinq cents otages pris parmi les plus notables citoyens étaient toujours détenus à Gand. Les capitaines du rewaert, maîtres de la vie de tout ce monde, étaient assez redoutables pour être encore écoutés. '■ Ne vous ébahissez pas, disaient-ils aux Brugeois, si le roi de France est venu jusqu'à Ypres. Vous savez comment anciennement toute la puissance de France envoyée par le beau roi Philippe vint jusques à Courtrai, et comment elle fut anéantie par nos ancêtres. Eh bien, ces Français qui s'approchent seront tous déconfits et morts, car Philippe van Artevelde s'avance contre eux avec toute la Flandre. Il n'en échappera pas un pour repasser la rivière. Le pays sera reconquis. La fortune est bonne pour ceux de Gand, et vous, comme bonnes et

loyales gens, restez avec nous pour la partager'. »

La prise de Bruges dont on connaissait d'ailleurs la situation fat ajournée, et l'on décida que, sans tarder, on se porterait audevant du rev^aert qui marchait vers Courtrai à la tête de soixante mille hommes.

Le connétable et les maréchaux avec l'avant-garde s'étaient avancés à une grande lieue et demie d'Ypres, entre Roulers et Roosebeke. Le lendemain, le roi y arriva avec le reste de l'armée. On était alors à la fin de novembre, époque oîi d'ordinaire le temps est très-mauvais et très-rigoureux en Flandre. Il pleuvait beaucoup ; les chevaliers, les hommes d'armes et les soudoyers, nuit et jour sous le harnais dans des terrains détrempés et humides, attendaient impatiemment l'heure de combattre. Si. Philippe van Artevelde, mieux inspiré, était resté sur la défensive dans son canip sous Audenarde, on n'eût pu l'y joindre sans des difficultés extrêmes Dans une autre hypothèse, il pouvait, restant à Courtrai sur le flanc de l'ennemi, épier le moment favorable de l'attaquer, sûr de ne pouvoir être abordé par lui qu'après un nouveau passage de la Lys qu'il aurait défendu, cette fois, avec une armée autrement .nombreuse et forte que celle de van den Bossche. Ce dernier, du reste, prétextant ses blessures récentes, était resté à Bruges, et le sire d'Herzeele, le meilleur capitaine gantois peut-être, n'avait pas voulu suivre non plus Artevelde et s'était retiré à Gand. Il est probable que ces deux hommes d'action et qui avaient une tout autre valeur que le rewaert, n'approuvaient pas son plan de campagne. Quoiqu'il en soit, toujours aussi présomptueux que mal habile et se croyant invincible depuis l'affaire de Beverhoutsveld, van Artevelde abandonnait les avantages d'une position sûre pour tenter les chances douteuses d'un plus grand triomphe, en exposant, au profit unique de sa vanité personnelle, la fortune et les destinées de son pays. Sur le terrain même du combat et avant l'action, il commit une faute dernière et capitale comme on va le voir. Il avait, dès le mercredi, pris auprès de

(1) Chron. de J. Froissarl, n, 214.

LOUIS DE MALE

Roosebeke une excellente position. Elle commandait la route d'Ypres à Bruges et s'appuyait à la fois sur Roulers, Thourout etDixmude. Toute son armée réunie campait sur une colline couverte de genêts et de broussailles, au bas de laquelle un ravin présentait pour la cavalerie un sérieux obstacle. L'armée flamande s'y était fortement retranchée. Dans la soirée , le Rewaert réunit à souper tous ses capitaines pour leur faire ses dernières recommandations, et ne dissimulant point les folles illusions qui lui fascinaient l'esprit en lui troublant la raison : « Avec le roi de France est toute la fleur de son royaume, s'écria-t-il. Dites à vos gens qu'on tue tout sans miséricorde. C'est le moyen d'en finir. Je veux et commande à • chacun sur sa tête qu'on ne fasse aucun prisonnier si ce n'est le roi. C'est un enfant et je veux bien lui faire grâce. On doit lui pardonner : il ne sait ce qu'il fait et va comme on le mène. Nous le conduirons à Gand pour lui apprendre à parler et à être flamand '. « Vers minuit, une femme de Gand, qu'il avait amenée avec lui, sortit de sa tente où, enveloppée d'une couverture, il dormait à côté d'un feu de charbon de terre, afin de voir ce qui se passait au dehors. Elle regardait du côté de Roosebeke, où de rougeâtres fumées constellées d'étincelles s'élevant dans l'obscurité annonçaient les feux de bivouacs de l'armée française. Tout à coup elle crut entendre de ce même côté des clameurs et des bruits qui semblaient indiquer une prise d'armes. Elle rentre tout effrayée dans la tente et éveille le rewaert. Celui-ci saisit une hache, sort et écoute. Il lui semble aussi que les Français s'apprêtent et, dans son trouble, fait sonner les trompettes. Tout le camp est sur pied en un instant ; mais Artevelde seul avait eu cette panique, car les avant-postes qui avaient eux aussi entendu des rumeurs lointaines s'étaient bien gardés de réveiller l'armée. Ils avaient envoyé sur le Mont-d'or des éclaireurs qui étaient bientôt revenus dire que tout était parfaitement calme du côté des Français, et qu'on ne songeait nullement encore à cette heure de la nuit à prendre les

(1) Chron. de J. Fromart, u, 245.

armes. Dès ce moment, le rewaert se crut toujours sur le point d'être trahi et surpris, et cette crainte il la communiqua à ses gens. Il les fit armer avant le jour et dit : « Il serait bon de nous tirer sur les champs afin de nous ordonner pour la bataille qui ne peut tarder. " Il régnait alors un fort brouillard. Artevelde prit toutes ses dispositions. Un page se tenait près de lui avec un coursier de grand prix, qu'il voulait monter pour donner la chasse aux Français après le combat. Autour de sa personne, il avait réuni neuf mille Gantois, choisis parmi les anciens Chaperons blancs des plus déterminés et dans lesquels il avait une confiance absolue. Les milices de la chàtellenie d'Alost et de Grammont venaient ensuite, puis celles de Courtrai, Bruges, Dam et l'Ecluse. Les gens du Franc de Bruges venaient après, portant maillets, casques en fer, hoquetons, gants de baleine, et de plus portant en main un épieu à pointes de fer. Chaqc» ville et chaque chàtellenie avait ses cottes à couleurs distinctives : les unes jaunes et bleues, les autres rouges avec une bande noire ; d'autres chevronnées de blanc et de bleu, ondoyées de vert et de bleu, échiquetées de blanc et de noir,- écartelées de blanc et de rouge, etc. Toutes les bannières des métiers étaient là, et à chaque ceinture pendait le grand couteau ou godendag.

Dans l'armée royale, les apprêts avaient commencé avec le jour. Quand ils furent achevés et que le roi eut entendu la messe, le connétable messire Olivier de Clisson, que le jeune monarque avait voulu retenir près de sa personne, mais qui avait obtenu de faire son office au premier rang et au plus fort du danger, partit accompagné de Jean de Vienne, amiral de France et de Guillaume de Poitiers, pour reconnaître par lui-même la position et la force des Flamands et en venir rendre compte au prince et à ses oncles. Ils pensaient trouver l'ennemi sur le terrain où il s'était primitivement placé et où il avait passé la nuit mais il venait d'en déloger. Voici ce qui s'était passé. Sur pied une heure avant le jour comme nous l'avons dit, les Flamands y étaient encore à huit heures , attendant toujours les Françai-^ qui n'arri-

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