‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 233 sur 236 · CHAPITRE XXVr · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVr

vaient pas. ijeur ordonnance était si belle et leurs forces leur paraissaient si imposantes qu'en ce moment ils ne doutaient de rien et désiraient ardemment d'en venir aux mains, mécontents d'ailleurs qu'ils étaient de supporter depuis si longtemps dans leur immobilité le froid glacial du matin. « Nous perdons nos peines, disaient-ils, jamais les Français ne viendront nous attaquer ici; que n'allons-nous au-devant d'eux, tout au moins jusqu'au Mont-d'or, où nous aurions l'avantage de la montagne. » Le rewaert adopta cet avis qui était celui de toute l'armée. Alors les Flamands, pour éviter le ravin, firent une conversion durant laquelle le connétable, l'amiral et Guillaume de Poitiers montés sur de rapides coursiers eurent le temps de les passer en revue à une portée d'arc, sur la droite comme sur le flanc gauche. Van Artevelde et les Flamands avaient parfaitement remarqué cette inspection. Le rewaert se tournant tout à coup sur les capitaines qui l'entouraient : » Tout coi, tout coi! dit-il : mettons-nous ici en ordre de bataille et prêts à combattre, car l'ennemi arrive. » Alors les Flamands, au lieu de continuer à marcher sur le Montd'or, s'arrêtèrent dans le bas-fond, et Philippe van Artevelde leur donna le suprême et fatal conseil qui les devait perdre. « Souvenez-vous de la bataille de Bruges. Tenezvous serrés et enlacés par les bras, qu'on ne puisse pénétrer parmi vous ; chargez devant vous lesépieuxen avant, sans tourner à droite et à gauche, et, au moment du choc, faites feu de toutes vos bombardes et de tous vos canons pour ainsi ébahir nos ennemis ' . » Il dit alors à son page : « Va derrière ce buisson, hors du trait ^et quand tu verras la déconfiture et la chasse sur les François, amène-moi mon cheval au galop, en poussant mon cri pour qu'on te fasse place, car je veux être en tôle de la chasse^. »

En ce moment même, le connétable de France arrivait auprès du roi, et, s'inclinant sur son cheval, son petit chapeau de feutre en la main : « Sire, réjouissez-vous, dit-il, ces gens sont nôtres. Nos gros varlets les battroient. » « Connétable, dit le roi, Dieu

(1) Chr. de J. Froisiart, il, 240.

(2) ma.

vous entende. Or donc, en avant, au nom de Dieu et de monseigneur Saint Den-'s^! .. L'oriflamme alors fut déployée et l'on marcha sur l'ennemi. *

Un chroniqueur contemporain rapporte qu'avant d'engager la bataille, un héraut fut, suivant un usage souvent usité d'ailleurs en ce temps-là, envoyé vers les Flamands pour leur adresser, au nom du roi, une dernière sommation. Elle portait que pour éviter l'eff'usion du sang humain le roi les recevrait en grâce, « s'ils vouloient venir à merci au comte leur naturelseigneur, moyennant qu'ils amenderoient ce que forfait, par devers lui avoient au dit du roi et de son conseil. Et avec .ce seroient tenus à payer dedans un mois en argent comptant son armée qu'il avoit en Flandres pour demian, et pour ce faire et accomplir, ils baillerôient de suite bons et suflisants otages^. »

Philippe van Artevelde répondit que les Flamands n'étaient pas venus là pour traiter, mais que si le comte « leur vouloit franchement rendre leurs privilèges dont longtemps avoient usé, en la forme et condition que le comte Robert de Flandre leur avoit jadis données et dont ils avoient bonnes lettres, très-bien vouloient retourner à maison , mettre de côté leurs armures et faire chacun sa besogne, et qu'en autre manière, rien ne vouloient donner, ni en rien ne vouloient obéir au comte Louis ni à autre. Et que d'autant que le roi avoit pitié d'eux, c'étoit sans raison, car ils avoient bon droit et bonne querelle de défendre ce qu'on leur vouloit indûment enlever; et que si le comte voulut ainsi faire que plus ne revint ni autre pour lui sur les dits traités, ils n'en vouloient avoir mauvais marché. Sitôt que le héraut fut dépêché, il retourna devers le roi, et sa réponse ouïe, l'on vit bien que le mauvais sang encore dominoit, et que sans ouvrir les veines, le patient n'auroit pas de santé ^. »

Le brouillard du matin s'était dissipé et le soleil, s'élevant de l'horizon dans un ciel pur^, se reflétait sur les brillantes armures

{■■j) ma.

(4) Chron. inédite de Flandre. Msc. de la Bibl. Imp.

(5) Chron. de J. Froissart, n, 249. (6j Ibid. 25,/.

LOUIS DE MALE

de l'armôe française s'avançant en ordre de bataille, avec ses mille bannières et ses pennons au vent, au devant de la masse sévère des Flamands, pelotonnés et enlacés, suivant la tactique de leur chef, n'offrant point l'appareil militaire du temps, mais l'aspect d'un énorme et formidable amas d'hommes, hérissé d'épieux à pointe de fer et de lances, et sur le front duquel les ribaudequins, bombardes et canons s'apprêtaient à vomir la mitraille.

Une décharge générale accueillit en effet la bataille du roi qui s'avançait la première, et aussitôt la masse des Flamands se rua sur elle d'un seul élan et avec une impétuosité terrible » se boutant de l'épaule et de la poitrine , ainsi comme sangliers tout forcenés, et étoient si fort entrelacés ensemble que on ne les pouvoit ouvrir ni dérompre ^ » Ebranlé par le premier choc, le corps d'armée du roi recula d'un pied et demi^. Les sires d'Halluin, de Wavrin et plusieurs autres étaient tombés morts. Mais â l'instant et, par une manœuvre aussi prompte qu'habile, le connétable avait fait envelopper l'ennemi par les deux corps d'armée des ducs de Berry et de Bourbon, qui, la lance en arrêt, chargèrent à droite et à gauche sur les flancs, et enserrèrent les Flamands qui avaient perdu toute la liberté de leurs mouvements dans une étreinte horrible. Alors commença une véritable boucherie. Tandis que les lances et les longues épées de Bordeaux plongeaient dans cette masse qui, en se refoulant sur ellemême devenait de plus en plus compacte, les valets de l'armée ne pouvant pas la pénétrer se glissaient sur le gazon sous les pieds des malheureux écrasés dans la presse et les achevaient. Cependant ceux qui étaient aux premiers rangs et sur les flancs se défendaient avec la fureur du désespoir. Ils tombaient à grands coups de hache ou de massue sur les chevaliers et hommes d'armes brisant leurs armures, leurs bassinets et leur fendant la tête. Le corps d'armée du roi, qui un moment avait plié, était revenu à la charge; son choc fit encore refluer les

1^1) Chroji. (la J. Froissart, u, 250, (2) Juvenal des Urslns, 1 3S2

Flamands sur eux-mêmes, en les soulevant pour ainsi dire, et les repoussant dans les terrains marécageux situés au bas de la colline qu'ils avaient occupée la veille. En moins d'une demi-heure il ne restait de toute leur armée qu'une masse inerte , asphyxiée ; qu'un immense monceau de vingt six mille cadavres entassés pêle-mêle sur le sol et dans tous les replis du terrain. Il n'y avait pas un homme sur dix atteint par le fer, et jamais moins de sang ne coula dans une bataille. L'armée roj^alene perdit qu'une centaine de chevaliers, écuyers, et hommes d'armes des premiers rangs qui s'étaient jetés dans la presse avec trop d'ardeur. Quelques fuyards échappèrent. On leur donna la chasse à travers les bruyères et l'on en égorgea bon nombre. La tuerie sur le champ de bataille continua jusqu'au soir, et tous ceux qui respiraient encore virent leur agonie cesser sous les coups qui tombaient sur eux avec une aveugle furie.

Philippe van Artevelde cause de ce lamentable désastre n'avait même pas eu la satisfaction de pouvoir donner un coup d'épée au service de son pays dont il venait de sacrifier les destinées à son vaniteux orgueil. Englobé au milieu de ses Gantois et d'une vaillante armée que sa folle tactique et son ineptie avaient complètement paralysée, il succomba étouffé comme le dernier de ses soldats. Son page avait fui sur ce même coursier qui lui devait servir à donner la chasse aux Français.

Il j avait une heure et demie que l'action était commencée lorsque dans l'armée royale les trompettes sonnèrent la retraite. Les chevaliers, les écuyers et les hommes d'armes, abandonnant la proie que la fortune venait de leur livrer à la rapacité cruelle des soudoyers bretons et autres, rentrèrent dans leur tente. Déjà le roi de France en son pavillon de soie vermeille recevait les félicitations de ses oncles, du connétable et des hauts barons de l'armée. Ce monarque de quatorze ans, qu'on exposait si jeune et au péril de sa raison déjà affaiblie aux émotions et aux spectacles sanguinaires des champs de bataille, demanda ce qu'était devenu le rewaert de Flandre, disant qu'il le voudrait bien voir. Aussitôt il fut crié

Page 1