‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 234 sur 236 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

par toute l'armée qu'une récompense de dix francs serait donnée à celui qui découvrirait le corps de Philippe van Artevelde. Des centaines de varlets se répandirent aussitôt, fouillant parmi ces monceaux de morts, et l'un d'eux qui avait connu Philippe le découvrit sous un amas de Gantois et le traîna devant le pavillon royal. Le roi sortit avec les seigneurs de son entourage pour contempler ces tristes restes. Le cadavre fut sous sesj^eux dépouillé et retourné pour voir s'il n'avait pas reçu de blessures. On n'en trouva nulle trace. Au bout d'un moment, il fut tiré de là pt le roi ordonna qu'on le pendit à un arbre qui depuis lors fut longtemps célèbre dans la contrée.

Le comte de Flandre, toujours en disgrâce et tenu à l'écart , n'avait pris aucune part au triomphe de l'armée royale sur ses propres sujets. Dès la veille du combat on lui avait signifié qu'il devait se borner à faire le guet avec quelques hommes d'armes et le grand Coppin, son premier bourreau accompagné de ses seize valets', ravalant ainsi son rôle aux plus tristes et plus basses fonctions. Ce n'était pas la dernière humiliation que le malheureux prince devait subir.

Le désastre de Roosebeke retentit dans toute la Flandre comme un coup de foudre. D'abord Audenarde et ses braves défenseurs virent aussitôt le siège levé par les Gantois. A Bruges, le premier mouvement des habitants fut tout à la fois d'envoyer implorer la grâce du roi, puis d'enterrer leur or et leur argent et de charger en même temps sur des chariots ou des bateaux leurs meubles, leurs provisions et tout ce qu'ils avaient de plus précieux pour fuir en Hollande et en Zélande. Deux franciscains, dès le lendemain de la bataille, arrivaient au camp du roi qui s'était porté à Thourout, avec mission de mettre la ville à la discrétion du vainqueur. Déjà on y avait secoué le joug des Gantois et relevé la bannière du comte sur la place du Marché. Par l'intercession du duc de Bourgogne, protecteur naturel de son futur héritage, le roi fit grâce aux conditions suivan-

(1) Archives de Flandre à Lille. Charte du mois de novembre 2382.

tes : « Il exigeait que les Brugeois comme tous les Flamands rattachés jusqu'à ce jour à l'obédience du pape de Rome Urbain VI, ce qui les faisait considérer par les Français comme des schismatiques et devenait une cause nouvelle de réprobaiion, renonçassent à cette obédience pour reconnaître le pape d'Avignon Clément VII. Qu'ils se soumissent à la juridiction du parlement de Paris. Qu'ils jurassent de ne faire désormais aucune alliance avec les Anglais et autres ennemis du roj'aume. Qu'ils remissent entre ses mains toutes leurs chartes de privilèges, franchises et libertés pour en être ordonné à discrétion par le roi et le comte de Flandre. Il enjoignait en outre aux Brugeois d'indemniser le comte leur seigneur de tous dommages ; de livrer tous gens poursuivis par la justice réfugiés en leur ville ; de lui fournir des otages à son bon plaisir; de payer soixante mille francs comptant et soixante mille francs sous huit jours; enfin d'amener à l'armée cent voitures de pain et cent tonneaux de vin^. »»

Van den Bossche s'était fait mettre dans une litière à la première nouvelle de r9,néantissement de l'armée flamande et porter à Gand. Quand il y arriva, la ville était dans un tel désarroi, qu'il trouva les portes toutes ouvertes et sans gardes tant on y était abattu et désespéré. « Ah! folles gens, s'écria-t-il, vous vous ébahissez pour cela ! La guerre n'est pas finie et Gand n'est point encore tant renommée comme elle sera. Si Philippe est mort c'a été par sa faute et pour son outrage. Faites clore vos portes et songez à vous défendre. Vous n'avez garde que le roi vienne ici cet hiver et nous aurons le temps de lever des troupes en Hollande, en Zélande, en Gueldre, en Brabantet ailleurs. François Ackerman va revenir d'Angleterre. Lui et moi serons vos capitaines et recommencerons la guerre plus forte et meilleure que jamais^! "

« Ainsi, et de telles paroles réconforta les ébahis de Gand, qui se fussent rendus simplement au roi de France, s'il n'y eût été. Or, regardez combien il y a de confort

(2) Arch. de FI. à Lille. 7e cart. de Flandre.

(3) Chron. de J. Froissart, ii, 256.

LOUIS DE MALE

et de conseil en un seul homme. Et quand ceux de Gand virent que cinq ou six jours se passoient et que personne n'approchoit de leirr ville et qu'on ne faisoit nul apprêt de siège, ils furent grandement réconfortés et plus orgueilleux que devant'. »

En effet , le roi ou plutôt ses oncles avaient commis la faute capitale et irréparable de ne point profiter de leur victoire, pour terminer la guerre en s'emparant de la ville qui en était le foyer principal, et sur laquelle ils n'avaient qu'à étendre la main, aussitôt après la bataille de Roosebeke. Ils s'imaginaient dans leur imprévoyance que van Artevelde mort et la majeure partie des forces du pays anéantie, il n'y resterait plus assez de patriotisme et de vie pour recommencer la lutte. D'un autre côté l'hiver approchait, la saison devenait de plus en plus rigoureuse. La plupart des seigneurs, surtout ceux des provinces éloignées, avaient hâte de regagner leurs manoirs. On résolut si les hostilités devaient recommencer de les ajourner au printemps.

Le roi cependant et ses oncles ne voulurent pas quitter la Flandre sans y laisser une dernière et terrible marque de vengeance. En l'église Notre-Dame de Courtrai étaient conservés, on s'en souvient, cinq cents éperons d'or pris sur les chevaliers français à la bataille de Groninghe et tous les trophées d'une victoire qui venait d'être si chèrement expiée. Le vainqueur devait se contenter d'enlever ces vivants témoignages de la valeur flamande , mais ce n'était ni par le feu ni par le sang qu'il en pouvait effacer le souvenir à jamais glorieux pour le pays. Excités, sans doute, par les descendants des barons français qui avaient succombé à Groninghe et, dit-on aussi, par la découverte dans les archives de Courtrai d'une correspondance des Maillotins de Paris relative à une ligue projetée entre eux et les Chaperons blancs^, le roi se rendit le l®"" décembre dans cette ville occupée déjà par ses troupes et y prononça une sentence d'extermination que la soldatesque bretonne s'empressa de mettre à exécution

(1) Chron. de J. Froissart, u, 256.

(2) Meycr, ad ann 1.382.

malgré les supplications de l'infortuné comte de Flandre plus que jamais honni et tenu à l'écart. La ville fut livrée au plus affreux pillage, puis aux flammes. Le duc de Bourgogne sauva du sac de Courtrai une merveilleuse horloge qui décorait la tour des halles et qu'il fit transporter à Dijon. Mais les malheureux habitants, femmes, enfants, jeunes filles, poursuivis, égorgés, outragés jusque dans les monastères et dans les églises oij ils s'étaient réfugiés, péisirent en grand nombre.

Après cette odieuse exécution, le roi, ses oncles et les principaux seigneurs de sa cour se retirèrent à Tournai pour y passer les fêtes de Noël, et toute la chevalerie ainsi que les hommes d'armes furent congédiés, tandis que la Flandre restait livrée à la dévastation des pillards bretons et autres qu'on avait lâchés sur elle comme sur une proie et qui commirent sur tous les points d'épouvantables excès.

Charles VI durant son séjour à Tournai fit sommer les Gantois de se soumettre. Ils répondirent par un dédaigneux refus et la Flandre ne tarda pas à connaître de nouveau toutes les horreurs de la guerre civile. Le seigneur de Ghistelles avait été nommé rowaert de Flandre ; Jean de Ghistelles, son cousin, capitaine de Bruges ; le valeureux sire de Sempy, capitaine d'Ypres; le sire de Leeuwerghem, capitaine d'Audenarde où l'on mit cent lances de garnison ; enfin Jean de Jeumont, capitaine de Courtrai.

Toute la Flandre, à l'exception de Gand. passait donc sous la domination française, et Louis de Maie, pour prix d'un concours dont il ne devait pas profiter, fut obligé de solder sur son trésor les principaux chefs de l'armée. Le connétable de Clisson reçut de lui dix mille francs d'or; l'amiral Guillaume de Vienne et Guy de la Trémouille chacun trois mille francs; d'autres seigneurs des sommes plus ou moins fortes^. Tournai qui avait été si souvent le boulevard de la monarchie, fut en outre, nonobstant sa neutralité et l'hospitalité qu'y recevait le roi, rançonnée pour la somme énorme de deux cent mille francs, sous prétexte qu'elle

(3) Archiv. de FI. à Lille, 7e cart. de FI. \<. 30.

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