‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 235 sur 236 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

ne voulait pas reconnaître la légitimité du pape d'Avignon. Cependant van denBossche, Ackerman et de Wintère s'étaient emparés à Gand du pouvoir que van Artevelde avait tenu d'une main si malheureuse et étaie t désormais les chefs de l'insurrection. La lutte recommença bientôt avec une animation nouvelle, car de nombreux secours étaient venus des provinces voisines où la cause des Gantois rencontrait une sympathie que l'invasic^ française et les derniers revers n'avaient fait qu'accroître. Elle se prolongea avec des alternatives diverses après le départ du roi. Louis de Maie s'était retiré ■en son hôtel de Rihour à Lille , d'où il ordonnait de nombreux supplices et des confiscations de toutes sortes. Il exigea que toutes les villes de Flandre lui remissent les chartes par lesquelles ses ancêtres leur avaient octroyé leurs libertés et privilèges. Bruges, Ypres, Cassel, Bailleul, Nieuport, Poperinghe, Warneton, vingt autres villes ou bourgs se virent contraints à déposer entre ses mains les titres de leur existence municipale. La plupart des documents authentiques furent par lui détruits, notamment les chartes octroyées par Philippe de Chiéti après la bataille de Courtrai; les traités d'alliance conclus en 1321 par les communes de Bruges et de. Gand ; enfin les lettres d'alliance avec l'Angleterre scellées quarante ans auparavant par Jacques van Artevelde. La Flandre ne perdait que les garanties de sa liberté, mais elle en gardait im sentiment qu'il n'était donné à personne d'étouffer jamais.

Un mois après sa rentrée à Paris, Charles VI confisquait également les franchises de cette cité qui à son arrivée avait montré les dispositions les plus menaçantes, et faisait mettre à mort l'héroïque Jean Desmarest et le sage Nicolas le Flamand.

Aux causes déjà si fatales qui fomentaient la guerre civile en Flandre, vint bientôt se joindre un aliment nouveau. Nous avons dit que les Flamands n'avaient jamais voulu reconnaître le pape d'Avignon. Leur obéissance à la suprématie romaine était d'ailleurs traditionnelle, et Louis de Maie s'était même toujours tenu, sur cette question, en complet désaccord avec la cour de France, ce qui

n'avait pas peu contribué à la disgrâce où il était tombé ; car la querelle religieuse s'envenimant, on le confondait dans une réprobation commune avec ses sujets, considérés comme schismatiques et rebelles tout à la fois. La soumission au pape d'Avignon, imposée aux villes flamandes, devint, pour les Gantois surtout, prétexte à une propagande nouvelle et à une reprise d'hostiliiés sous un doubL drapeau, celui de l'insurrection joint à la bannière du pape Urbain VI. Ackerman l'arbora bientôt à Ardenbourg, après en avoir chassé les Bretons. D'un autre côté, on avait publié en Angleterre la bulle du pape de Rome, qui ordonnait de prendre les armes contre les Clémentins, c'est-à-dire, les partisans du pape Avignonais, et chargeait l'évêque de Norwich, Henry Spencer, de diriger cette nouvelle croisade.

La domination française établie en Flandre et l'état d'anarchie où se trouvait ce malheureux pays engagèrent les croisés anglais à y porter leurs armes, sûrs qu'ils étaient d'y trouver un puissant concours dans la conscience des Flamands comme dans leur profonde antipathie contre leurs oppresseurs étrangers. L'évêque de Norwich, belliqueux prélat, qui avait déposé la mitre pour prendre le haubert et l'épée à deux tranchants, s'empara d'abord de Gravelines , puis se dirigea sur Dunkerque.

La raison politique, dominant ici la question religieuse, le comte Louis, qui se trouvait toujours à Lille, avait en toute hâte envoyé le Haze de Flandre avec quatorze raille hommes, dont environ deux mille' Français ou Bretons, pour s'opposer à l'invasion anglaise dans la Flandre maritime. Un héraut d'Henri Spencer vint les sommer de déclarer s'ils étaient Urbanistes ou Clémentins ; ils le tuèrent. Le combat s'engagea bientôt. Les croisés y apportèrent une fougue que le fanatisme exaltait encore. L'armée du comte mise en déroute s'enfuit vers Dunkerque où les Anglais entrèrent pêlemêle avec les vaincus. Berghes, Cassel, Bourbourg. Saint- Venant, Bailleul, Pogeringhe et Messines ne tardèrent pas à se rendre. Depuis Furnes jusqu'à Blankenberghe, les populations se soulevèrent pour se joindre

LOUIS DE MALE

aux croisés auxquels dans les premiers jours de juin Ackerman amena un secours de vingt mille Gantois. En même temps qu'elles secouaient le joug français, les villes flamandes arboraient la bannière de Saint Pierre sur laquelle brillaient les clefs pontificales et qui devint tout à la fois un signe de ralliement national et l'emblème de la véritable croisade qui se fit dès lors contre le pouvoir étranger, derrière lequel celui du comte semblait s'effacer, de plus en plus honni et détesté.

Aussitôt que François Ackerman eût fait sa jonction avec l'évêque de Norwich, le siège d'Ypres fut résolu. Cette ville avait ouvert avec ses portes l'entrée de la Flandre tudesque aux Français et il était important de la reconquérir. Une garnison peu nombreuse y avait été laissée par Charles VI ; mais elle renfermait dans son sein les chevaliers intrépides qui naguère avaient sauvé Audenarde. Ils opposèrent aux Anglais et aux Gantois réunis la résistance la plus opiniâtre et une bravoure telle qu'après neuf semaines de luttes acharnées et d'alternatives diverses, le fougueux évoque de Norwich brûla son camp et que François Ackerman ramena son armée à Gand.

Dans son impuissance à lutter seul contre tant d'éléments hostiles, le comte avait de nouveau imploré le secours de son gendre. Une nouvelle armée française s'était approchée de la Flandre. La croisade des Urbanistes se dispersa devant elle. Cependant les Gantois poursuivaient la lutte avec plus d'acharnement que jamais. Ackerman s'était emparé d'Audenarde par ruse et tandis que dans l'excès de confiance inspiré par la victoire de Roosebeke on avait laissé cette ville dégarnie de forces suffisantes. Vers le mois de décembre 1383, une nouvelle armée gantoise avait passé la Ljs, menaçant la Flandre wallonne, tandis que d'autres milices communales s'avançaient vers Calais pour rallier les Anglais. En France et en Angleterre, on était également fatigué de luttes stériles que l'enthousiasme religieux avait un instant ravivées, mais qu'on avait hâte de voir cesser après tant de trésors et de sang vainement prodigués. Louis de Maie espérait que la réconciliation des deux

pays priverait l'insurrection gantoise de tout secours et la laisserait dans l'isolement, [l s'efforça d'intervenir comme médiateur entre Charles VI et Richard II, et les plénipotentiaires des deux rois s- j réunirent à Lelinghem près de Wissant. C'étaient les ducs de Berry et de Bretagne pour la France ; le duc de Lancastre et le comte de Derby pour l'Angleterre. Une paix réelle ne put sortir de ces négociations, car les Français demandaient qu'on leur rendit npn-seulement Guines et Calais, mais tous les ports et toutes les villes fortes du littoral jusqu'à la Garonne : entr'autres, Cherbourg et Brest. On convint, en désespoir d'un accord définitif, d'une trêve au moyen de laquelle chacun conserverait les positions qu'il occupait. Tous les efforts du comte de Flandre tendirent alors à faire exclure de la trêve les Gantois rebelles qui détenaient encore, outre leur ville, Audenarde et Gavre, et poursuivaient le cours de leurs hostilités. Les Anglais s'opposèrent énergiquement à ces prétentions que d'ailleurs les ducs de Berry et de Bretagne ne crurent point devoir appuyer. De vives discussions s'en suivirent et Louis de Maie déclara que comprendre Gand dans la trêve c'était lui faire une mortelle injure. « Mon cousin, lui dit le duc de Berry, je vous voudrais plus modéré. Les Gantois ne seront pas exclus. Si vous et les vôtres avez tant souffert dans vos biens et dans votre honneur, votre peu de prudence en est cause. Aussi serait-il à propos de mettre enfin de côté tout ressentiment et de prendre d'autres voies'. » Cette insulte atterra le comte. Navré de colère et de douleur, il se retira à Saint-Omer où il apprit bientôt qu'une trêve qui consommait la ruine de toutes ses espérances avait été conclue le 26 janvier.

Louis de Maie, qui avait un moment connu les enivrements de la fortune pour n'en ressentir que plus vivement ensuite toutes les aijiertumes, ne put survivre au dernier coup qui le frappait. Il se voyait abandonné de tous en présence de l'implacable animadversion de ses sujets, et dans l'impossibilité absolue de ressaisir jamais le

(1) Meyer, ad ann. 1383,

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