CHAPITRE III
Ce châtiment terrible effraya les barons qui, en assez grand nombre, avaient pris le parti du jeune Bauduin; ils l'abandonnèrent aussitôt, et, pour gage de leur soumission, envoyèrent d'importants otages au duc de Normandie. De son côté, le fils insoumis, se voyant délaissé, adressa une ambassade à Robert pour le supplier d'intercéder en sa faveur auprès du marquise Cette demande fut accueillie avec bienveillance par le Normand, qui s'occupa d'opérer une réconciliation entre le père et le fils.
Le comte Bauduin-Belle-Barbe, tout courroucé qu'il était, céda aux instances du duc. Il convoqua à Audenarde une assemblée à laquelle se trouvèrent la plupart des évêques et des barons flamands. On apporta dans la salle, où le fils repentant devait demander pardon à son seigneur et père, toutes les reliques que possédaient les églises et les monastères du pays : les corps des bienheureux Gérulphe, Wandrille, Ansbert, Wulfran, Bavon, Amand, Pharaïkle, Donatien, Amalberge, Walburge, Landoald, Vindicien, Winoc étaient là réunis pour imprimer à cet acte la solennelle autorité de leur présence. Le jeune Bauduin et ses adhérents firent amende honorable et jurèrent la paix du pays.
Vers le même temps, mourut le roi de France , Robert. De son vivant il avait associé à la royauté Hugues son fils aîné, en le faisant couronner à Compiègne dès l'an 1017 ; l'histoire attribue de très-belles qualités à ce jeune prince, qui malheureusement ne monta pas sur le trône ; car il précéda de deux ans son père dans la tombe. Henri, deuxième fils de Robert, succéda à celui-ci et fut sacré roi devant la plupart des grands feudataires et des prélats du royaume. Mais, nonobstant l'ordre de primogéniture qui s'observait toujours alors. Constance, veuve de Robert, la plus belle mais aussi l'une des plus méchantes femmes de son siècle, voulut faire proclamer son quatrième fils, Robert, qu'elle chérissait plus que nul autre. Elle s'était ménagé des partisans nombreux et puissants parmi lesquels se trouva Bauduin-
(1) Li Estore des ducs de N. et des rois d'Angleterre, msc. de la bibl. Imp. no 455. fol. 145, 2« col.
Belle-Barbe : cette ligue fut bientôt dissoute ; et Henri se maintint sur le trône des Francs, qu'il devait occuper pendant plus de trente ans.
Quant à Bauduin-Belle-Barbe , après un règne de près d'un demi-siècle, il mourut, le 30 mai 1036, laissant son pays en paix et son sucesseur en bonne amitié avec l'empereur et le roi de France tout à la fois, ce qui ne s'était guère vu jusque-là. Un ancien chroniqueur flamand fait en peu de mots le panégyrique de Bauduin. <• Il était illustre et courageux, célèbre par sa renommée, distingué pas sa piété : ses richesses étaient immenses. Il marcha à la tête de ses armées, et sema la terreur parmi ses ennemis. Aux triomphes du glaive, il ajouta ceux de l'intelligence. Il honora la justice, corrigea les lois iniques, défendit la patrie et protégea l'Eglise. Sévère pour les déprédateurs et les orgueilleux, il était vis-à-vis des personnes humbles et douces également humble et doux^. L'on raconte qu'il érigea plusieurs seigneurie^ afin d'en faire des apanages à ses hommes d'armes ; qu'il créa de nombreux chevaliers et prépara ce valeureux bjironage qui bientôt devait prendre une si glorieuse part aux croisades : on ajoute aussi qu'il institua des baillis pour rendre en son nom la justice dans les bourgs et les châteaux, qu'il établit un système d'échange, « afin que ceux qui n'avaient point de monnaie pussent donner un coq pour deux poules, une brebis pour deux agneaux, une vache pour deux veaux, un veau pour deux brebis^. » Enfin l'on assure que la ville de Bruges doit à ce prince les premiers éléments de ces libertés communales sous l'influence desquelles elle devait arriver un jour à tant de grandeur et d'opulence.
(2) Corpus chrome. Flandriœ, i, 275.
(3) Brève geneal. Corp. chr. Fl. i, 13.
BAUDUIN DE LILLE. BAUDUIN DE MONS
BAUDUIN DE LILLK. — BAUDUIN DE MONS. 1036-1070
Trêve an Seigneur. — Guerre contre l'empereur. — Le château de Gand pris par ruse. — Guillaume-le-Butard, duc de Normandie , épouse Mathilde, fille de Bauduin de Lille. — Bauduin, fils de ce dernier, épouse Richilde, comtesse de Hainaut. — Démêlés entre saint Liébert, évêque de Cambrai, et Jean, avoué de cette ville. — L'empereur envahit de nouveau la Flandre. — Relations avec la France. — Bauduin de Lille est nommé régent du royaume et tuteur du jeune roi Philippe. — Aventures de Robert, second fils do Bauduin. — Ses expéditions en Frise. — Il épouse Gertrude, veuve du comte de Hollande. — Bauduin fonde le chapitre de Saint-Pierre à Lille. — Sa mort et celle de sa femme Adèle. — Bauduin VI, dit de Blons. -~ Première franchise octroyée à une ville flamande. — Bauduin VI partage sls Etats et meurt. — Situ tion du pays au temps de ce prince. — Jugement des contemporains sur Bauduin de Mons.
Le premier soin de Bauduin V, quand il eut succédé à son père fut de consolider la paix proclamée à Audenarde en faisant publier dans la Flandre la trêve du Seigneur : « Que les moines et les clercs, les marchands et les femmes, et tous les hommes généralement, à l'exception des gens de guerre, vivent en paix pendant tous les jours de la semaine. Que tous les animaux jouissent de la même protection, sauf les chevaux qui servent à la guerre. Pendant trois jours, c'est à savoir le lundi, le mardi et le mercredi, l'attaque dirigée contre un homme de guerre ou contre celui qui n'observe point la trêve, ne sera point considérée comme une infraction de la paix ; mais si, pendant les quatre autres jours, quelque attaque a lieu, celui qui l'aura tentée sera regardé comme violateur de la paix sainte et puni selon le jugement qui sera prononcé*. " « Ne songez plus, ajoutaient les évêques, à venger votre sang ni celui de vos proches; mais pardonnez à vos ennemis^. »
Peu d'années s'étaient écoulées depuis que Bauduin avait reçu l'investiture du
(1) Leges pacls et trevlœ Dei, ap. Script. Rer. Franc. XIV, 389. (2) Oiron. S. Bav. an. 1032.
marquisat, lorsque le comte de Hollande, Thierri IV, refusa de reconnaître sa suzeraineté sur la partie de la Zélande donnée jadis par l'empereur à Bauduin-Belle-Barbe. Ce refus devint motif de guerre. Bauduin envahit la Frise et triompha partout ; mais l'on ne dit pas quel fruit il retira de son expédition : il est probable cependant que le comte do Hollande fut contraint alors au serment de vassalité.
Une lutte bien plus longue et bien plus importante s'engagea l'année suivante entre Bauduin et l'empire d'Allemagne. Voici quelle en fut la cause : Gothelon, duc de Lorraine, était mort en 1043, laissant trois fils : Godefroi , quatrième du nom , qui reçut le duché de Basse-Lorraine ; Gothelon II, qui fut investi de la Haute-Lorraine, appelée aussi duché de Moselle ou Mosellane ; et Frédéric, le troisième, qui embrassa l'état ecclésiastique, et parvint plus tard à la papauté sous le nom d'Etienne IX. Godefroi, en sa qualité d'aîné, espérait jouir de l'héritage paternel dans toute son intégrité ; aussi fut-il fort désappointé de voir qu'une part seulement de cette succession lui était dévolue. Ses droits lui semblaient lésés; il se révolta, et entraîna dans son parti quelques seigneurs ; mais, bientôt abandonné par eux, il tomba au pouvoir de l'empereur Henri III, qui le retint pendant un an et ne le laissa partir qu'en gardant son jeune fils pour otage.
Sur ces entrefaites, Gothelon vint à mourir sans enfant. Son frère croyait alors recevoir par droit d'hérédité le duché de Haute-Lorraine. Ses espérances furent déçues pour la seconde fois ; car l'empereur donna ce duché au comte Adalbert d'Alsace^ Henri III savait que Godefroi était remuant et ambitieux^. En séparant ainsi les deux Lorraines, il affaiblissait le pouvoir d'un prince dont les ancêtres avaient été souvent en hostilité contre l'empire, et il empêchait que les deux duchés ne se rendissent un jour indépendants et héréditaires.
Godefroi se crut encore une fois victime d'une spoliation , et , résolu de recourir
(3) Sigebert. Gembl. ann. 1044, ap. Bouquet, xi, 163.
(4) Lambert, Schafn. ann. 1044, ap. Bouquet, xi, 59.