‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 38 sur 236 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

quence il l'entoura do murailles, l'appela du nom de Gérard-Mont (plus tard Grammont par corruption), puis lai donna des lois confirmatives sans doute de coutumes antérieurement en vigueur, mais qui n'en sont pas moins le plus ancien monument écrit du droit civil et criminel de la Flandre, la première garantie donnée dans ce pays par la féodalité à une classe d'hommes qui n'en possédaient jusqu'alors aucune. Voici le préambule et les principales dispositions de cet acte : ^

« Le comte Bauduin, considérant que la ville appelée Gérard-Mont, située sur les marches de la Flandre, du Hainaut et du Brabant, n'offrirait aucun attrait à ceux qui voudraient l'habiter s'ils n'j trouvaient l'importante garantie de la liberté ; après avoir réuni et consulté les barons de la Flandre, du Hainaut et du Brabant, constitua les droits suivants, que lesdits barons ont fait serment de maintenir à perpéluité :

« Toute personne, de quelque condition qu'elle soit, qui aura acheté un héritage dans la ville de Gérard-Mont, sera libre, à la condition d'observer ces lois selon le jugement des échevins.

» Elle pourra quitter la ville si bon lui semble, mais après avoir satisfait à ses deites et obligations.

" Aucun n'est forcé de recourir au duel judiciaire ou de se soumettre aux épreuves de l'eau et du feu,

» Un laïque en discussion avec un laïque pour une dette, une convention, un héritage, ne doit pas être cité devant le doyen ou l'évêque, s'il désire subir le jugement des échevins ; mais pour ce qui concerne le droit ecclésiastique, comme la foi, le mariage, ou autres matières semblables, il en doit répondre devant l'Eglise.

» Si quelqu'un se trouve sans héritier, il a le droit de donner sa fortune en aumônes, soit aux églises, soit aux pauvres.

» Si un enfant légitime vient à mourir aussitôt après sa naissance, sa succession appartiendra au survivant du père ou de la mère.

» Si les fils ou les filles reçoivent de l'argent ou des biens de leurs parents; quand l'un des parents viendra à mourir, ils remet-

tront en commun ce qu'ils auront reçu pour partager ensuite.

" Si quelqu'un ne veut pas payer ce qu'il doit à un bourgeois, et que la chose ait été notifiée aux échevins, le débiteur sera, par l'aide et le pouvoir du comte, forcé de satisfaire à son obligation.

» Si quelqu'un tue ou brise les membres hors le cas de légitime défense, il perdra tête pour tête, membre pour membre.

» Celui qui blessera, terrassera, prendra quelqu'un aux cheveux, pa.yera au comte soixante sols ; s'il recommence, il payera six livres.

» Celui qui dira des injures aux échevins ouàquelque serviteur du comte danslaville, payera soixante sols au comte ; s'il récidive, il payera six livres'. »

Droit public, droit civil, droit criminel, procédure, police, tout est, comme on le voit, confusément abordé dans cet acte, dont le laconisme énergique ne manque pourtant pas d'une certaine sagesse. Il est à remarquer que l'élection par le peuple, qui forme la base des privilèges municipaux en général, ne se montre pas encore ici. Mais nous la trouverons plus lard systématisée et organisée dans les chartes communales flamandes, mieux peut-être qu'elle ne le fut jamais dans aucune ville de France. Il est une autre observation qui ressort naturellement des circonstances au milieu desquelles fut octroyée la loi de Grammont par le huitième souverain flamand ; c'est que ce premier élément de liberté n'est point le fruit de la violence ou de l'insurrection, mais un acte spontanément consenti.

Atteint d'une maladie mortelle, tandis qu'il se trouvait à Audenarde, Bauduin fit apporter tous les corps saints et les reliques que possédait la Flandre ; il convoqua ses fidèles sujets, et, après les avoir consultés, il donna le marquisat à Arnoul, son fils aîné encore en enfance, et le comté de Hainaut à son second fils Bauduin, en décidant que, si l'un venait à mourir, le survivant aurait le gouvernement de l'unô^et de l'autre contrée ^. Les vassaux ayant touché les reliques des saints

(1) Archives de Flandre à Lille, chambre des comptes.

(2) GUb. Montensis Chron.

ARNOUL IIÎ. — ROBERT-LE-FRISON

selon la coutume, prêtèrent foi et hommage aux jeunes princes. Alors Bauduin confia Arnoul et la régence de la Flandre aux soins de Robert-le-Frison ; le second fut laissé sous la tutelle de sa mère Richilde. Robert prêta serment de fidélité à son jeune pupille ; et le père mourut bientôt après, rassuré peut-être sur le bonheur futur de ses enfants.

Ce fut le 17 juillet de l'année 1071, qu'on l'ensevelit dans l'abbaje d'Hasnon qu'il avait rebâtie. Des regrets universels le suivirent au tombeau, et il n'est pas de prince parmi les anciens souverains de la Flandre sur le compte duquel les historiens se trouvent plus d'accord. Ils sont unanimes dans les louanges qu'ils en font : « Grâce à la prudence, à la justice, à l'équité, au courage, à l'énergie du comte Bauduin, dit l'un d'eux', les habitants du Hainaut, les Flamands et ses autres sujets jouirent durant sa vie de tant de paix, de concorde et de sécurité que dans ces contrées chacun allait sans poignard, sans bâton, sans armes offensives. Nulle crainte aux frontières du pays. Les poternes des villes et des châteaux ne se fermaient point ; on ne craignait même pas de laisser ouvertes les portes des maisons, des greniers et des celliers, car il n'existait ni roleurs, ni assassins. La situation de nos contrées était vraiment la confirmation de cette prophétie: Ils transformeront leurs épdes en socs de charrue et leurs lances en faux'*. »>

« Jamais il ne s'arma pendant toute la durée de son règne, dit un autre chroniqueur. On le voyait parcourir la Flandre, un faucon ou un épervier sur le poing, et il ordonna que ses baillis portassent dans ses seigneuries une verge blanche, longue et droite, en signe de justice et de clémence. Son gouvernement fut tellement pacifique qu'il n'était permis à personne de porter des armes... C'est pourquoi tout le peuple l'appelait d'une voix unanime le bon comte de Flandre »'.

(1) Ex communi historia Hannoniœ, ap. J. de Guise, XI. 24.

(2) Isale, 11, 4. (3) Corpus chronic. Flandriœ, i. 52.

ARNOUL III. RODERT-r.E-FRTSON. 1070-1093.

La comtesse Richilde s'empare de l'autorité souveraine au nom de son fils Arnoul. — Exactions et violences de cette princesse. — La Flandre tudesque se soulève et prend le parti de Robert-le-Frison. — Antipathie de race entre les Wallons et les Thiois. — Bataille de Cassel. — Assassinat du jeune ArnouL — Philippe, roi de France, saccage la ville de Saint -Orner.

— Il abandonne la cause de Richilde. — Celle-ci inféode le comté de Hainaut à l'èvéchô de Liège. — Ella reprend les hostilités contre Robert. — Bataille de Broqueroie. — Robert devient marquis des Flamands.

— La légitimité de son pouvoir est vivement contestée. . — Oppositions du clergé. — Le pape Grégoire VII envoie saint Arnoul en Belgique pour calmer les dissensions. — La paix se rétablit. — Robert associe soa fils au gouvernement. — Il fait le pèlerinage de Jérusalem. — Pénitence et mort de Richilde. — Miracles et prodiges en Flandre. — Le mal des ardents. — Organisation de la cour des comtes de Flandre. — Robert opprime le clergé. — Lettre du pape Urbain II à. ce sujet — Plaintes amères adressées par le clergé de Reims. — Robert se soumet aux injonctions du concile. — Il meurt

Chaque fois que sous un même sceptre se trouvent réunis des peuples différents d'origine et de langage, il se révèle tôt ou tard entre eux des antipathies plus ou moins vives, plus ou moins caractéristiques suivant les causes qui les viennent susciter. Parmi les portions de territoire primitivement confiées à la garde des forestiers, puis laissées en toute souveraineté aux marquis flamands, il en était chez qui les mœurs germaniques avaient irrévocablement pris racine : d'autres, au contraire, conservaient leur caractère primitif, gaulois ou celtique, modifié cependant par l'influence des conquérants romains dont elles avaient adopté le langage. Nous l'avons dit déjà, ces derniers pays se distinguaient sous les noms de Galls ou Wallons, des autres qu'on appelait Thiois ou Tudesques. Pour la première fois dans l'histoire de Flandre, nous allons voir éclater entre eux d'une manière bien distincte cette rivalité de race dont on eut si souvent à déplorer les fâcheux effets, et qui n'a jamais pu complètement s'effacer.

Au moment où Bauduin de Mons descendit au tombeau, Robert était en Frise occupé

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