CHAPITRE V
à défendre les intérêts de ses beaux-fils. L'occasion se montrait favorable à Richilde pour s'emparer d'un pouvoir dont elle avait toujours été avide: elle la saisit avec empressement. Depuis longtemps elle s'était ménagé dans les provinces wallones un puissant parti, en tête duquel figuraient deux barons français, les sires de Mailly et de Coucy, dont elle avait fait ses conseillers intimes. Cette faction débuta par déclarer nul et non valide le testament du prince défunt, détruisant ainsi de prime abord le plus sérieux des obstacles que pouvaient rencontrer les prétentions de Richilde.
Cependant, c'était pour s'opposer à ces prétentions que Bauduin de Mons avait formulé ses dernières volontés d'une façon si précise. Le caractère ambitieux et remuant de Richilde n'était pas de nature à lui inspirer beaucoup do confiance : jeune encore, elle pouvait d'ailleurs se marier une troisième fois ; et il était à craindre qu'agissant à l'égard des enfants de Bauduin comme elle l'avait fait au préjudice de ceux d'Herman, elle ne livrât la Flandre aux mains de quelque étranger. Tels étaient sans doute les motifs pour lesquels Bauduin de Mons avait, au lit de la mort, confié le gouvernement de la Flandre à Robert-le-Frison, à l'exclusion de sa femme Richilde,
Lorsque Robert, toujours retenu en Hollande, apprit qu'on venait de le dépouiller des droits que son frère lui avait conférés, il somma Richilde de lui remettre le gouvernement de la Flandre. Mais celle-ci ne tint nul compte des protestations de son beaufrère. Prévoyant les suites que devait avoir cette affaire, et jugeant que le Frison allait devenir son implacable ennemi, elle s'empressa de diminuer sa puissance en saisissant les domaines qu'il possédait, savoir le comté d'Alost, la terre "nommée les Quatre- Métiers et les îles de la Zélande.
Cette expédition, favorisée par l'absence de Robert, s'exécuta promptement et avec énergie. Jean, sire de Gavre , châtelain d'Ypres, ayant voulu s'opposer par la force à ce que Richilde s'emparât des Quatre- Métiers, elle lui fit couper la tête ; puis, dans la crainte que le roi des Francs, auquel Robert avait déjà porté ses plaintes, ne vit
toute cette conduite d'un mauvais œil, elle lui dépêcha des députés chargés de lui offrir quatre mille livres d'or'. C'était, aux yeux . du roi, une raisonbeaucoupplus péremptoire que toutes celles qu'on aurait pu lui donner; et, dès ce moment, il abandonna Robert pour embrasser sans réserve la cause de la libérale comtesse.
Malheureusement, il était alors impossible à Robert de venir défendre ses droits en personne. A peine maître des Frisons révoltés, il avait à combattre de plus dangereux adversaires. Le comté de Hollande fut, en 1071, envahi tout à la fois par Guillaume, évêque d'Utrecht, et par Godefroi-le-Bossu, duc de Basse-Lorraine, le même que nous avons vu naguère allié avec Bauduin de Lille, pour faire la guerre à l'empereur. Peu après la mort de Florent, comte de Hollande, l'évêque d'Utrecht, profitant de la minorité du jeune Thierri V, pupille de Robert, avait obtenu de l'empereur l'investiture féodale de la Hollande méridionale ; comme il ne se trouvait pas assez fort pour se mettre en possession d'un pays sur lequel Robert de Flandre était venu planter son étendard, il le concéda à Godefroi, à charge de le tenir de lui en fief. L'évêque s'unit donc à Godefroi aussitôt que celui-ci fut en paix avec l'empire ; et, afin de rendre efficace l'arrangement conclu entre eux, ils entrèrent simultanément en Hollande.
Tel était le motif de cette guerre. Le résultat n'en fut pas heureux pour Robert. Vaincu auprès de Leyde, il fut contraint de battre en retraite et de se réfugier avec sa femme et ses enfants dans la ville de Gand.
Lorsqu'il y arriva, les choses avaient pris en Flandre une tournure beaucoup plus favorable à sa cause qu'il n'aurait pu l'espérer. Enhardie par l'invasion de la Hollande qui la délivrait d'un rival dangereux, Richilde s'était livrée sans ménagement à l'exercice d'un pouvoir qu'elle avait longtemps ambitionné. Les actes se publiaient en son nom; elle n'admettait que des Wallons dans son conseil, et les Flamands se demandaient en murmurant si le jeune Arnoul, fils de leur seigneur, n'existait plus. Par le conseil des
(1) Li eslore des C. de Fl. fol. 53. v».
ARNOUL III. — ROBERT-LE-FRISON
barons français qui l'entouraient, des faits nombreux de tyrannie, des exactions de toute nature se commettaient journellement. L'avide comtesse augmentait les impôts outre mesure. Elle alla jusqu'à mettre une taxe de quatre deniers sur chaque lit, et à s'emparer du trésor d'un grand nombre d'églises'.
Cependant le Haînaut, l'Artois, la Flandre wallone, les provinces de langue romane ou française, enfin, étaient moins durement traités que les pays de langue tudesque, sur lesquels Richilde se plaisait à faire peser tout le poids de son despotisme. Elle les ménageait afin de s'en créer un appui au besoin ; et les Wallons se montraient favorables à sa cause et à ses projets, moins par affection pour elle que par une sorte d'inimitié instinctive contre des voisins dont ils dédaignaient le rude langage, et à la prospérité desquels ils commençaient à porter envie.
De leur côté les Flamands de race, qui conservaient encore cet esprit d'indépendance puisé dans les vieilles mœurs germaniques, s'étaient émus de la dure position que Richilde leur avait faite et supportaient impatiemment ses oppressions. Aux griefs qu'ils nourrissaient contre la veuve de Bauduin de Mons vinrent bientôt s'en joindre d'autres. Richilde épousa Guillaume Osbern, comte d'Essex et d'Hereford, et trésorier d'Angleterre depuis la conquête, lequel descendait des anciens ducs de Normandie dont la mémoire en Flandre était détestée. On prétend même qu'elle eut la hardiesse de donner à ce nouvel époux le titre de marquis ou comte des Flamands, titre qui seul devait appartenir au fils de Bauduin. Cette union froissa vivement le sentiment national des Flamands ^; mais ce qui mit surtout le comble à leur haine contre Richilde, ce fut un acte de cruauté tel que les annales du pays n'en avaient point jusque-là enregistré de semblable.
La ville d'Ypres, jugeant à propos d'adresser des remontrances à la comtesse, lui envoya des députés qui la rencontrèrent à Messines, proche de la Lys. A peine lui
(l)-fflsf Com. Ardensinm, a.p. Bouquet, ii, 298. — Li estore des C. de Fl. fol. 53. v". (2) Ibia.
avaient-ils appris l'objet de leur message, qu'elle les désigna du doigt à ses hommes d'armes et ordonna qu'on leur tranchât immédiatement la tête, à eux et à leur suite, composéede plusdesoixante personnes. Aussitôt que cette sanglante exécution fut terminée, Richilde, pour ajouter encore à la terreur qu'elle voulait inspirer, fit mettre le feu à la ville et au monastère de Messines ; puis, à la lueur de l'incendie, prit le chemin de Lille. De nouveaux députés des villes de Gand et de Bruges, ignorant le sort de leurs malheureux compatriotes, vinrent trouver Richilde à Lille pour lui porter également leurs doléances. Comme ils étaient nombreux, la comtesse les avait faitloger séparément dansdiff'érents quartiers de la ville, afin de les pouvoir plus facilement saisir et mettre à mort. Mais avertis du péril où ils se trouvaient par le gouverneur du château nommé Gérard de Bue, homme dévoué en secret au parti flamand, ils parvinrent, au milieu des ténèbres de la nuit, à s'échapper tous de la ville par des issues dérobées que le châtelain leur fit ouvrir.
La nouvelle du massacre des députés d'Ypres, et de la trahison préparée à ceux de Bruges et de Gand souleva en Flandre un sentiment unanime d'indignation. Une insurrection contre le pouvoir de Richilde était imminente, quand l'arrivée de Robertle-Frison. vint donner une impulsion plus large et plus forte à ce mouvement national. Alors éclata dans toute son énergie cette antipathie de race assoupie depuis longtemps, et que la tyrannie d'une femme venait de réveiller si brutalement. Robert, assuré désormais du concours unanime des Flamands, prit sans désemparer les mesures nécessaires pour anéantir l'autorité de Richilde et reconquérir ses droits de régent. Il s'entendit avec les barons et les villes, combina ses moyens, et partit ensuite pour la Hollande afin d'en ramener tous les hommes d'armes qui voudraient bien le suivre.
Peu de temps après, il débarqua à Mardike avec une assez forte armée de Hollandais et de Frisons, gens dont les Flamands connaissaient l'idiome et auxquels ils ne tardèrent pas à venir se joindre en foule,