CHAPITRE V
impatients qu'ils étaient d'obtenir enfin vengeance. A la tête de tout ce monde Robert traversa la Flandre, se faisant ouvrir les villes et les forteresses où Richilde avait mis des châtelains wallons, soulevant et entraînant à sa suite les populations armées. Il arriva de la sorte devant Lille, la plus prochaine des villes wallones sur la frontière des pays de langue thioise, et où Richilde continuait à séjourner, attendant les secours qu'elle s'était empressée de réclamer du roi de France.
Lille, singulièrement fortifiée depuis sa fondation par le père du comte Robert, était sur un pied de défense formidable. Mais, à la nouvelle de l'arrivée des Flamands, Gérard de Bue, le même qui avait sauvé les députés de Gand et de ÎSruges, ouvrit pendant la nuit les portes du château à Robert, qui y entra avec une partie de ses gens d'armes. Richilde quitta précipitamment la ville, et prit la route d'Amiens afin de hâter la venue du roi Philippe de France. Robert, de son côté, pénétra aussitôt dans Lille, où fut trouvé, entre autres personnages importants, le sire de Maillj^ l'un de ces conseillers de Richilde auxquels les Flamands portaient la plus grande haine. En vain Robert voulut-il le garder comme otage ou comme prisonnier; on ne l'écouta point. Le sire de Maillj, saisi entre ses mains, est à l'instant massacré, son corps mis en lambeaux et trainé à travers les rues de la ville avec tous les raffinements d'outrage et de cruauté que savent seules inventer les fureurs populaires.
De Lille Robert et les Flamands s'avancèrent vers Cassel, l'ancien cliàteau des Ménapiens'. Ce bourg, plusieurs fois détruit au temps des invasions normandes, avait été rebâti et consolidé par Arnoul-le-Vieux. Situé au sommet d'une montagne d'où l'on découvre, dit-on, trente-deux villes à clochers, il est surmonté d'une tour qu'on aperçoit de Laon quand le ciel est pur ^ ; il domine donc tout le pays et offre une excellente position stratégique. Robert s'y installa sans peine, le châtelain Boniface s'étant em-
(1) V. les Préliminaires.
(2) Li estore des C. de Fl., fol. 53 vo.
pressé de lui livrer l'entrée de la ville et du château.
C'est là que de tous les points de la Flandre se réunirent les chevaliers, les hommes d'armes, les milices des villes, et jusqu'aux pauvres gens des campagnes mus par un même sentiment de patriotique indignation. Robert-le-Frison ne fut plus dès lors considéré comme un seigneur auquel on obéit par devoir ou par habitude; il devint pour les Flamands de pure origine le défenseur de leurs droits, le protecteur de leur nationalité; et l'on conçoit combien il devait puiser de force et peut-être d'orgueil dans la nouvelle situation politique que les circonstances lui faisaient.
Cependant le jeune roi Philippe, séduit par l'or et les instances de Richilde, s'avançait au-devant de la Flandre insurgée. Son armée nombreuse et aussi bien organisée qu'elle pouvait l'être pour l'époque, se composait d'hommes d'armes venus des différentes provinces soumises à la suzeraineté du roi de France. Elle partit de Saint-Omer; et ayant fait sa jonction avec les troupes levées par Richilde dans les pays wallons, elle parvint en bon ordre à Bavinckhove, au pied du mont Cassel, le dimanche de la Septuagésime, 20 février 1070.
Il ne reste sur la bataille célèbre qui fut livrée ce jour-là, que des détails assez confus et assez contradictoires. De tous les historiens qui en ont parlé, il n'en est pas, selon nous, qui l'aient fait mieux et en aussi peu de mots qu'un très-ancien chroniqueur dont les récits sont quelquefois empreints d'une poétique véracité. Après avoir dénombré les guerriers qui composaient l'armée du roi de France et celle de Richilde : « Tous ces gens, dit-il, s'assemblèrent pour déconfire le Frison dessous Cassel. Le Frison n'eut pas si grande multitude de monde, mais il eut plus forts gens à bataille; et ses soldats vinrent armés non pas tant seulement d'armes de fer, mais aussi des armes de la foi. Ils ôtèrent le linge de leur corps et ne conservèrent que des langes sous leurs armures. Se prosternant à terre et priant Dieu, ils attendirent leur salut d'en haut; et pour ce qu'en si petit nombre ils se devaient combattre contre le roi de la terre,