CHAPITRE V
Le roi, après le sac de Saint-Omer, leva de nouvelles troupes en France, et s'occupa des moyens de reprendre les hostilités contre Robert. Parmi les prisonniers importants retenus par celui-ci lors de la bataille de Cassel, se trouvait Eustache, comte de Boulogne, frère de Godefroi évoque de Paris et chancelier du roi. Cette circonstance mit en rapport le comte Robert avec Gfodefroi. Ils finirent par s'entendre tellement que Robert promit à l'évêque la liberté de son frère et une forêt de vaste étendue appelée la forêt de Bethloo à condition qu'il déterminerait le roi à cesser la guerre, à abandonner complètement le parti de Richilde, et à retourner à Paris. Il fallut que Godefroi employât la ruse pour faire partir le roi, jeune prince capricieux et vif, mais d'un faible courage contre les obstacles sérieux. Il en avait déjà rencontré beaucoup depuis la guerre : son chancelier lui fit mystérieusement donner avis que Bernard, duc de Saxe, beau-frère de Robert-le-Frison, arrivait au secours de ce dernier avec de nombreux hommes d'armes, qu'ils avaient le projet de couper la retraite au roi et à son arméa, qu'enfin il était probable que beaucoup de barons français avaient déjà reçu de l'argent pour le trahir.
Emu de ces confidences, Philippe, sans attendre le lendemain, prit la nuit même le chemin de Paris, et dans son trouble, abandonna ses bagages aux Flamands ^ Le chancelier, craignant que le roi, remis de sa frayeur, ne revint en Flandre, se hâta de l'aller rejoindre, et lui conseilla de ne plus songer à poursuivre une guerre désastreuse. Il lui représenta que Robert-le-Frison lui était plus proche parent que le jeune Bauduin et que d'ailleurs celui-ci était irrévocablement abandonné des Flamands, c'està-dire de la majeure partie de ses sujets. Enfin, pour détacher tout à fait le roi de la cause wallone, Godefroi lui proposa d'épouser Berthe, fille de Florent, comte de Hollande, mort en 1061, et par conséquent belle-fille de Robert. Cette alliance se conclut et devint fatale à Richilde, qui resta dès lors dans l'isolement, abandonnée d'un allié sur lequel elle se croyait en droit de
(1) Chron. ap. Bouquet, xi, 391 et 392.
compter, et qui lui faisait défaut au moment où elle en avait le plus besoin.
Ces revers de fortune n'abattirent point le courage de l'opiniâtre comtesse. Moins désireuse de faire prévaloir la légitimité de son fils que de satisfaire un impérieux instinct de vengeance, elle eut recours alors à un expédient qui donne la mesure de ses intentions et de son caractère. Théoduin, évoque de Liège , était le seul des princes voisins qui pût ou voulût prêter son concours à Richilde. Elle s'adressa à lui; et, pour en tirer de l'argent et des hommes d'armes, car il lui en fallait à tout prix, elle consentit à devenir sa vassale. Voici les principales clauses de cette honteuse inféodation du comté de Hainaut à l'évêché de Liège :
« La comtesse Richilde et Bauduin son fils font hommage du comté -de Hainaut à l'évêque de Liège, dont ils deviennent hommes-liges, promettant de le servir de toutes leurs forces.
» Si quelqu'un veut faire la guerre au comte et assiège un de ses châteaux, l'évêque doit fournir à ce dernier cinq cents chevaliers; ce qu'il s'oblige à faire trois fois l'an, et durant l'espace de quarante jours chaque fois.
» L'évêque, outre l'hommage du comté de Hainaut, recevra encore celui des châtelains de Mons, Beaumont et Valenciennes.
» L'évêque s'engage à donner annuellement au comte, le jour de Noël, quatrepaires de robes de la valeur de six marcs la pièce, et à chacun des châtelains susnommés une robe d'égale valeur.
» Si le comte acquiert des alleux dans son comté, il tiendra le tout de l'évêché de Liège ^. "
Ce traité fut conclu à Fosses en présence de Godefroi, due de Bouillon, qui, bientôt après, devait prendre une si glorieuse part aux croisades; du comte Albert de Namur, de Lambert comte de Louvain, du comte de Chiny et de celui de Montaigu en Ardennes. En sanctionnant, par leur présence et l'appo-
(2) Cet acte, qui a été imprimé plusieurs fois, se trouve aux Arcliives des comtes de Flandre à Lille, 2e Carlul. de Hainaut, pièce 251.
ARNOUL III. — ROBERT-LE-FRISON
es
sition de leur sceaux, un accord de celte nature, les princes lorrains prouvaient qu'ils ne voyaient pas avec déplaisir l'affaiblissement simultané de la Flandre et du Hainaut. Ils s'y prêtèrent donc de très-bonne grâce; mais l'empereur Henri IV, à la ratification duquel le traité fut soumis, ne se montra pas aussi accommodant. Il en témoigna de la surprise, en faisant probablement cette réflexion : que siRichilde n'avait pu soumettre les Flamands avec toutes les forces du roi Philippe, elle le pourrait bien moins encore avec les cinq cents Liégeois que le prélat devait lui fournir. Le véritable motif qui le portait à refuser son adhésion, c'était la crainte de voir l'évêque de Liège, vassal déjà trop puissant à son gré, recevoir par cette convention un nouvel accroissement de domination et de force. La dernière révolte des seigneurs lorrains démontrait la nécessité d'enlever à ceux-ci tous les moyens de recommencer par la suite une lutte sérieuse contre l'empire.
Théoduin et Richilde , satisfaits l'un et l'autre de leur arrangement , ne désespéraient pourtant pas de vaincre l'obstination de Henri IV. Ils eurent recours à la médiation de l'archevêque de Cologne, des évêques d'Utrecht, de Verdun, de Cambrai et autres, se concilièrent par des présents la faveur des grands officiers de l'empire, et même, dit-on, celle de l'impératrice Berthe, de façon que ne pouvant plus résister aux obsessions qui l'entouraient de toutes parts, l'empereur finit par souscrire le diplôme qui consacrait définitivement la suzeraineté de l'évêque de Liège sur tout le Hainaut.
Une fois qu'elle se fut assuré l'appui de Théoduin, et qu'elle eut par là détruit tout ce qui pouvait rester de sympathie dans le cœur des Flamands pour le jeune Bauduin, Richilde se disposa à recommencer la guerre. Pour lui en donner les moyens, Théoduin lui envoya cent livres d'or et soixantequinze marcs d'argent qu'il avait enlevés aux églises de sou diocèse. Richilde put alors réunir de nouvelles troupes et soudoyer celles que lui avaient offertes les princes lorrains présents au traité de Fosses.
Mai$ avant qu'elle se fût mise en état d'envahir la Flandre, Robert-Ie-Frisi)n s'était
avancé au-devant d'elle. Il vint asseoir son camp près de Mons, dans un petit canton appelé Broqueroie. Richilde , pressée de venger sa défaite de Cassel, ne se donna pas le temps de réunir tous ses hommes d'armes pour attaquer son rival. On combattit de part et d'autre avec acharnement, mais à la fin, Robert resta maître du champ de bataille. Le souvenir de ce combat s'est perpétué jusqu'à nous, car le lieu où il s'est livré porte encore des noms lugubres : ce sont les haies de la mort, ou les bonniers sanglants ' . Robert dévasta tout le pays sur les deux rives de la Sambre, prit, entre Bouchain et Valenciennes, un château-fort nommé Wavrechin, baigné par- l'Escaut, et qui lui assurait le passage en Hainaut. Il y mit trois cents hommes d'armes et rentra en Flandre, dont la possession lui était désormais acquise par le droit del'épée, comme le dit un célèbre annaliste flamand^.
Telles furent les circonstances au milieu desquelles la Flandre, jusqu'alors possédée par or.dre de primogéniture et sans interruption depuis le chef de la dynastie, passa au second des fils de Bauduin de Lille, c'està-dire, à la branche cadette. Mais nous l'avons dit déjà, l'ambition d'un prétendant ne fut pas le seul mobile de cette révolution. Elle ne se fit ni pour lui ni par lui exclusivement; il ne sut que profiter avec habileté des causes qui l'avaient produite.
Quoi qu'il en soit, et nonobstant les services par lui rendus à la nationalité flamande, Robert ne put empêcher qu'on ne contestât souvent et longtemps la légitimité de son pouvoir. Son neveu Bauduin n'avait pas abdiqué toute prétention après la défaite de Broqueroie. De concert avec son infatigable mère, il protestait par des attaques multipliées, mais peu décisives, sur les frontières de Flandre. Tout ce qu'il put faire, ce fut de reprendre le château de Wavrechin. Quant à reconquérir la sympathie des Flamands , il ne devait plus y compter ; Richilde la lui avait à jamais aliénée.
Lorsqu'ils virent leur cause perdue sans retour, Richilde et le jeune Bauduin firent
(1) Le bonnier est uno mesure agraire locale.
(2) Jacques Meyer.