CHAPITRE V
la paix avec Robert que le sentiment national soutenait de plus en plus. L'oncle donna au neveu une forte somme d'argent, et lui assura en outre la possession paisible du Hainaut avec promesse de ne rien tenter contre cette province.
Ne négligeant aucun moyen d'assurer la stabilité de sa puissance tout en l'augmentant, Robert négocia dans la même circonstance le mariage d'une de ses filles avec le jeune comte de Hainaut. Bauduin et sa mère Richilde, qui jamais n'avaient vu la fille du Frison, attendu que jusque-là elle avait toujours vécu en Hollande, s'engagèrent par traité à conclure cette union, et donnèrent comme garantie de leur parole le château de Douai, qui depuis longtemps appartenait au comté de Hainaut. Quand Bauduin fut mis en présence de sa cousine, il la trouva tellement difforme et éprouva pour elle tant de répugnance, qu'il aima mieux retirer sa parole et renoncer à la ville de Douai 'que de conclure ce mariage'. H épousa Ida, sœur de Lambert, comte de Louvain, jeune fille qui joignait à de rares perfections physiques une grande piété et des vertus solides^.
Vers l'année 1076, l'autorité de Robert commençant à se consolider, ce prince résolut d'aller reconquérir la Hollande dont Godefroi de Lorraine s'était presque entièrement emparé a,u préjudice du jeune Thierri V. H équipa une flotte, leva une armée en Flandre, et la fortifia de troupes auxiliaires que lui avait envoyées d'Angleterre son beau-frère Guillaume-le-Conquérant. D'autre part, Godefroi réclama l'aide des évêques et des seigneurs lorrains, et se disposa à repousser vivement cette agression. Une guerre allait donc s'engager dont on ne pouvait prévoir l'issue. Mais la fortune secondait toujours les vues et les projets de Robert. Au moment où Godefroi organisait à Anvers ses moyens de défense, il fut, durant la nuit, trouvé dans son logis, empalé par une broche de fer. On ne put découvrir l'auteur de ce crime atroce^. Certains historiens ne manquèrent pas cependant
(1) Thomellus, ap. J. de G. xi, 184.
(a) Sigeberti Chron. ann. 1076.
(2) ma.
d'attribuer à Robert une mort qui venait si à propos favoriser ses intérêts. En effet, les Lorrains, privés de leur chef, furent bientôt expulsés de la Hollande, et le jeune Thierri réintégré dans tous ses droits, sans qu'il en etit coûté beaucoup à son beau-père .
A l'intérieur du pays, si Robert n'avait plus à soutenir des luttes sérieuses, il lui restait encore à vaincre la répugnance que les provinces wallones mettaient à subir son joug. Cette antipathie se révèle dans plusieurs faits dont le souvenir nous a été conservé par nos anciens historiens.
En 1079 mourut Drogon évêque de Térouane ou des Morins, comme on disait alors. Le marquis sachant que le clergé et le peuple de Térouane lui étaient hostiles, désigna pour successeur à Drogon une de ses créatures nommée Hubert. Ce dernier ne fut pas plutôt arrivé à Térouane, que les habitants se portèrent contre lui à de nombreux actes de violence, le chassèrent du diocèse, et le forcèrent à s'aller réfugier chez les moines de Saint-Bertin. Robert le remplaça aussitôt par un autre de ses protégés, Lambert de Bailleul, homme de haute naissance et d'un caractère plus énergique que son préJécesseur. En imposant de son chef un évêque aux Térouanais, le marquis des Flamands foulait aux pieds les lois, franchises et immunités de l'église de Térouane, où de temps immémorial, l'usage était que l'évêque fût élu par voie de libres suffrages. Les habitants, excités par leur avoué Eustache, se soulevèrent, prirent d'assaut le palais épiscopal, se saisirent de Lambert, et, après lui avoir coupé la langue et les extrémités des doigts, l'expulsèrent de la ville.
Robert ne tira pas immédiatement vengeance des cruautés dont son favori avait été victime; mais, à quelque temps de là, Arnoul, archidiacre de l'évêchéde Térouane et curé de Saint-Omer, fut par lui dépouillé de tous ses biens et banni de la Flandre, probablement parce qu'il avait été un des principaux instigateurs de la révolte. Robert agit avec plus de rigueur encore contre plusieurs personnages défavorables à sa cause, faisant emprisonner les uns, torturer et supplicier les autres.
ARNOUL III. — ROBEUT-LE-FRISON
Cepaiiclaut rarchidiacre Arnoul s'était réfugié à Rome après son exil. Il détailla ses griefs au pape Grégoire VII, en y joignant i'exposé des plaintes de tous ceux qui souffraient pour la cause du jeune Bauduin. Le pape envoya en Belgique un prélat d'origine flamande, Arnoul, évêque de Soissons, homme d'une grande sainteté, qui ne craignit pas d'aller trouver le marquis à son château de Lille, en compagnie des Wallons, prêtres ou laïques, qui avaient encouru la disgrâce du vainqueur do Cassel. Introduit seul en présence de Robert, l'évêque de Soissons lui lisait les brefs pontificaux, lorsque les bannis se précipitèrent dans la salle, et, tombant aux genoux du marquis, lui baisèrent les pieds en signe d'obéissance et de vassalité. Robert se montra d'abord plein de colère, mais, cédant bientôt à d'autres sentiments, il les reçut en grâce sur les instances du vénérable Arnoul ' . Pour achever son œuvre de réconciliation, Arnoul, à la prière du marquis et des autres principaux seigneurs flamands, visita les villes du pays wallon, où ses prédications, la sainteté de sa vie et ses pieux conseils contribuèrent à calmer l'eff'ervescence et les dissensions, résultat naturel de tout bouleversement politique.
Robert, devenu enfin paisible possesseur d'une principauté qui lui avait coûté tant de luttes et de travaux , crut nécessaire, pour en assurer la transmission à ses descendants, d'associer Robert, son fils aîné, au gouvernement. Un second motif le déterminait aussi à prendre celte mesure. Malgré sa vieillesse et ses infirmités, il n'avait pas abandonné le projet par luLconçu depuis maintes années de faire un pèlerinage en Palestine.
Le désir d'aller au tombeau du Sauveur expier de grandes fautes ou satisfaire un impérieux besoin de dévotion avait déjà attiré vers ces lointains parages de nombreux pèlerins flamands, en attendant que les populations entraînéas par l'enthousiasme religieux et guerrier qui produisit les croisades s'y portassent les armes à la main.
(!) Yita S. Arnoldi Sucssionensls, ap. Bened. p. 2, ann. 1084.
En l'année 1048 un chevalier nommé Pôppo était parti pour l'Orient, accompagné de deux de ses compatriotes, Robert et Lause. Après bien des aventures et des périls ils en étaient revenus porteurs de précieuses reliques, et racontant merveilles des paj's qu'ils avaient parcourus. Six ans plus tard le bienheureux évêque Liébert, dontnous avons souvent parlé , entreprit le même voyage, suivi de plus de trois mille pèlerins des provinces de Flandre et de Picardie. Tous ces gens s'étaient donné rendez-vous à Cambrai. Quand ils partirent, une foule innombrable de peuple les suivit au loin dans la campagne, pleurant et priant pour le succès de cette pieuse expédition. Liébert et ses compagnons traversèrent l'Allemagne sans encombre, et recueillirent partout sur leur passage des marques de respect et de sj'mpathie ; mais arrivé dans la Bulgarie, ils eurent à lutter contre un peuple barbare, habitant les forêts et ne vivant que de rapines. Plusieurs périrent massacrés par ces sauvages, ou tués au milieu des désert s par la famine et les maladies.
Ce fut dans le plus triste état que Liébert et sa troupe arrivèrent à Laodieée, oîi ils s'embarquèrent. La tempête les jeta sur les rivages de Chypre, d'où ils furent contraints de regagner Laodieée. Là, décimés par des misères de toute nature, ils purent envisager la grandeur des nouvelles souffrances qui les attendaient avant d'arriver à Jérusalem. Liébert crut alors que Dieu s'opposait à son dessein, et, découragé, revint à Cambrai. Il y bâtit un monastère et une église en l'honneur du Saint-Sépulcre qu'il ne lui avait pas été donné de voir'^ D'autres pèlerinages s'effectuèrent encore pendant le onzième siècle avec des vicissitudes plus ou moins malheureuses ; et chaque fois les récits qu'on en débitait, tout en répandant la terreur chez 1-es uns, ne faisaient qu'exciter chez d'autres ce zèle ardent dont Jes croisades devaient être le prodigieux résultat.
Robert subit donc un des premiers cette impulsion qui bientôt allait précipiter l'Europe contre l'Asie. Il partit, en 1085, escorté
(2) Vita S. Lietberti a Radulfo. Bollandistes, t. iv, mois de juin ; p. 595-605.