CHAPITRE VJ
De leur côté, les habitants, qui avaient si mal traité la garnison turque, ne voyaient de salut pour eux que clans la victoire du comte de Flandre. Sortis en armes de la ■ ville, leur apparition causa d'abord de la frayeur parmi les Flamands. Ceux-ci craignaient qu'ils ne voulussent expier leurs torts à l'égard des Turcs en massacrant à leur tour les Latins et en se soumettant de nouveau au joug musulman.
Cependant l'ennemi s'eiforçait de couper la retraite des Flamands vers la ville, et déplo^-ait dans ce sens les deux ailes de son armée. Tout à coup une grande clameur s'élève; les Artasiens s'élancent avec impétuosité et tombent sur les Turcs, qui déjà avaient pris à dos la chevalerie du comte de Flandre. Alors les Turcs se replient pour concentrer leurs forces; et le comte Robert, qui voit ses chevaliers ardents à les poursuivre, fait sonner le rappel, de peur que de nouvelles troupes ne viennent d'Antioche l'appeler à de nouvelles luttes. En effet, la troupe légère des infidèles aurait eu dans ce cas trop d'avantage sur la lourde chevalerie flamande. Le comte avait raison. Les Turcs revinrent comme il l'avait prévu, et refoulèrent au dedans de la ville les Flamands qui en étaient sortis. Les chefs de l'armée chrétienne, informés de ce qui se passait, hâtèrent leur marche pour ne pas laisser plus longtemps en péril un si vaillant guerrier; mais déjà l'ennemi avait disparu.
Vers le 20 octobre, on dressa les tentes sous les murs d'Antioche. Cette ville antique et fameuse était depuis seize ans au pouvoir des Turcs, qui l'avaient prise par famine. Défendue par un double mur d'enceinte et par trois cent soixante tours qui formaient autant de forteresses, protégée par une montagne dont le fleuve Oronte baigne la base, elle avait en outre une formidable garnison que commandait le célèbre Baghisian, nommé par d'autres Akbysyan et par les historiens français des croisades Cassien ou Accien. Le marquis des Flamands établit son camp à l'orient de la ville, ayant près de lui Bohémond, prince de Tarente, et Robert de Normandie. Godefroi de Bouillon, qui, en sa qualité de vassal de l'empire, commandait tout à la fois aux Lorrains, aux Saxons,
aux Bavarois et autres tribus germaniques, prit place au midi. Cet investissement dura tout l'hiver. C'étaient des combats continuels contre la ville, contre les assiégés, contre les troupes auxiliaires qui venaient au secours des Turcs; et, pour comble de misère, des pluies abondantes ne cessèrent de tomber durant cette triste saison.
Au mois de février la disette était si grande que beaucoup de croisés moururent de faim. Quand les racines des Jierbages manquèrent, on se nourrit de la chair des chevaux ; et quand la chair des chevaux fut épuisée, on en vint à dévorer les cadavres des ennemis qui succombaient ^ Un grand nombre de guerriers périrent par le fer dans les combats ; mais beaucoup plus encore par la misère, la faim, l'inondation et le froid ! Bientôt l'on compta à peine dans l'armée deux mille chevaux vivants, tout le reste avait disparu dans les attaques ou avait servi à la nourriture des malheureux croisés. Dans ce douloureux état de choses, le comte Robert de Flandre et Bohémond de Tarente prennent une grande résolution. Ils veulent aller au loin attaquer l'ennemi, lui enlever ses vivres, ou bien trouver une mort glorieuse dans cette noble entreprise.
Le comte choisit dans les rangs douze mille guerriers déterminés. Bohémond en arme un pareil nombre. On se met en marche, et, après une route assez longue, on parvient dans un canton riche et fer lile d'où les habitants s'étaient enfuis sans emporter aucune provision. Robert et Bohémond y trouvèrent en froment, en vins et en bestiaux de quoi refaire et nourrir les croisés pendant deux mois ; et ce ne fut dans toute l'armée que louanges et bénédictions pour les Flamands et les Tarentins. L'armée avait salué Robert d'un glorieux surnom ; elle le nommait le fils du grand saint George, l'épée ou la lance des chrétiens.
Ainsi réconfortés, les Flamands donnèrent la chasse aux habitants de Damas et d'Alep, qui avaient tenté de ravitailler Antioche. On en tua deux raille; et, à l'aide de machines,
(1) Gesta Francorum expwjnanUum. Hieros., cap. xi. I». 505.
ROBERT DE JERUSALEM