CHAPITRE VI
sant l'Allemagne, Yda connut que son infortune n'était que trop réelle. Elle rencontra Hugues et les gens de sa suite qui revenaient en France, et qui lui annoncèrent que Bauduin n'existait plus. Il était mort de la même manière, peut-être plus misérablement encore, que jadis son frère aux champs de Cassel.
Le jour de la Pentecôte 1099, les Latins se trouvaient à Césarée de Palestine. De là ils se mirent en route pour Jérusalem. Lorsque la ville sainte leur apparut, ils se prosternèrent tous le visage contre terre et couvrirent d'un baiser d'adoration ce sol arrosé du sang divin. Des quarante mille Latins qui composaient l'expédition, la moitié seulent était alors en état de combattre. Une garnison innombrable occupait la ville. Il fut impossible de la cerner du côté de l'orient et du midi, à cause des hauteurs escarpées qui s'j trouvent. Godefroi de Bouillon se plaça au nord, ayant près de lui le comte de Flandre, puis les Normands et les Tarentins. Raymond, comte de Toulouse, alla s'établir vers l'occident. Ce fut le 4 juillet que la ville sainte se rendit. Godefroi eut l'audace et la gloire de monter le premier de tous sur ses murailles avec son frère Êustache. Les deux frères Ludolphe et Guillaume de Tournai, selon les uns, Raimbaut Creton, sired'Estourmel enCambrésis, selon les autres, suivirent immédiatement. Après eux, celui qu'on aperçut l'épée à la main sur la brèche au haut des murs de Jérusalem, ce fut Robert de Flandre en compagnie du duc de Normandie'.
Il se fit un grand carnage des assiégés. Nul Egyptien ne fut épargné ; et l'on eut à déplorer des horreurs que le souvenir du Dieu de paix dont on venait de conquérir le tombeau ne put empêcher, tant était grande l'ivresse de la vicioice jointe au désir de la vengeance.
On offrit le royaume de Jérusalem à Robert de Normandie, qui n'en voulut pas, et même, assurent des chroniqueurs, à Robert de Flandre, qui le refusa également. Enfin là' royauté fut décernée à Godefroi de
fl) V. Guillaume de Tyr, liv. vin, ch. xvin. — Ordetic Vital, Hist eccles.
Bouillon. Ce valeureux chevalier l'accepta presque malgré lui ; mais il déclara que jamais il ne porterait la couronne d'or dans une ville où le Seigneur Dieu avaitjporté la couronne d'épines.
Le comte Robert, voyant la guerre sainte terminée par la prise de Jérusalem, se mit en route pour revenir dans ses états. De Syrie il passa à Constantinople afin de visiter l'empereur Alexis, puis il aborda en Pouille, oîi il vit sa sœur Adèle, épouse de Roger Bursa, duc de ce pays. Là il rencontra un grand nombre de ses sujets flamands qui avaient survécu aux labeurs et aux misères de cette grande expédition. Enfin, il rentra en Flandre et fut accueilli par son peuple avec les démonstrations d'une joie inexprimable. Possesseur d'un bras de saint Grégoire qui lui avait été offert par l'empereur Alexis, il en fit don à Aimery, abbé de ce monastère d'Anchin où la chevalerie wallone avait pris la croix, et avait préludé par de nobles exercices aux exploits de la guerre sainte.
Le comte Robert, arrivant en Flandre, n'eut pas le temps de déposer son armure. L'empereur d'Allemagne , au moment do partir pour la croisade , avait réclamé la pDssession du comté d'Alost, des Quatre- Méiiers et des îles de Zélande. Les bourgs étant partout, dans le pays, bien fortifiés et bien garnis, les troupes impériales ne purent s'en emparer; d'ailleurs, à la publication de la croisade, elles se débandèrent pour s'enrôler sous la bannière des différents? princes qui se disposaient à faire le voyage d'Orient. Cette défection servit à propos les intérêts du marquis ; mais il avait une revanche à prendre contre l'empereur, et les événements venaient en ce temps-là favoriser le désir que les souverains flamands nourrissaient toujours de se soustraire à la domination impériale.
Excommunié par le pape, Henri IV s'obstinait à rester en lutte contre l'Eglise, sur les droits de laquelle il empiétait chaque fois qu'il en trouvait l'occasion. C'est ainsi qu'il voulait maintenir sur le siège épiscopal de Cambrai un de ses favoris du nom de Gaucher, que les chanoines de la ville avaient élu en remplacement de Gérard»