CHAPITRE VI
ambassadeurs à Henri pour lui déclarer qu'ils ne pouvaient plus supporter les vexations du comte Robert, lequel avait, contre droit et justice, envahi les terres relevant de l'empire, et usurpé l'évêché de Cambrai *.
A cette époque, la paix régnait en Allemagne ; ce qui permit au jeune empereur de punir ses vassaux rebelles. Il écrivit aux princes feudataires une lettre dans laquelle il leur enjoignait de venir avec leurs hommes d'armes le joindre près de Liège, vers la fête de tous les Saints^. « Alors, dit une chronique de Cambrai, l'empereur s'appareilla en toute hâle pour venir en Flandre et y entra avec une grande armée et assiégea le château de Douai, qui étoit très-fort de murs et'de fossés. Celui de Flandre fut trèsépouvante, et les soudojers que le comte avoit mis pour, garder Cambrai eurent grand'peur, quittèrent la cité et s'enfuirent. Lors entra le comte dedans Douai, en garnit les forteresses et les mit en bon état de défense et engagea les habitants à combattre vigoureusement. Au troisième jour après, l'empereur fit un très-grand assaut ; et le comte merveilleusement bien se défendit, si qu'il y eut plusieurs chevaliers occis de la partie de l'empereur et ainsi laissèrent l'assaut. Dont eurent conseil tous les grands princes et l'empereur ensemble ; car ils voyoient que rien ne profitoit et que ne prendroient le château, et lui dirent qu'il reçut à amour le comte de Flandre. Alors l'empereur reçut le comte de Flandre à homme, et furent bons amis ensemble.
" Après ce, vint l'empereur à Cambrai très-terriblement ; mais devant sa venue s'enfuit Eudes, et grande partie du clergé et du peuple qui sa sentoit coupable. Dont s'enfuirent plusieurs femmes avec leurs enfants dans les églises et les tours, et les jeunes filles s'effrayoient jquand elles virent tant de chevaliers allemands, esclavons, lorrains, saxons. Alors la partie du clergé qui pas n'étoit contraire à l'évéque Gaucher reçut l'empereur à très-grand honneur, et l'évoque même se tenoit avec l'empereur, avoit son am'our et sa grâce, et étoit compagnon
(1) Lettre de l'empereur à Olhon, évêquede Bamberg, ap. Pertz. iv, 257. (2) IHd.
de sa table. L'empereur fit crier que tous les habitants et les bourgeois vinssent en sa présence ; et ils vinrent très-émus, car ils craignoient de perdre la vie ou leurs membres. Cependant contredire ne l'osoient. Lors parla l'empereur très-durement à eux, et fortement les blâma, et demanda comment ils étoient si osés qu'ils avoient fait tant de choses contre les droits de l'empire, conjurations, communes, nouvelles lois, et, qui plus est, qu'ils avoient reçu nouvel évéque dedans la cité contre Dieu et contre la seigneurie de l'empire. Quand ils ouïrent l'empereur ainsi parler, ils furent trop épouvantés et ne savoient ce qu'ils pouvoient répondre. Et pour ce qu'ils se senioient coupables, ils s'humilièrent durement et crièrent à l'empereur merci. Dont se prit le bon évêque Gaucher très-bénignement à prier pour ses sujets, et tomba aux pieds du roi, et disoit : « Très-doux empereur, ne détruisez pas nos bourgeois si cruellement et en si grande sévérité, car bien les pouvez corriger en plus grande douceur. » Dont prièrent aussi les princes de l'armée avec l'évéque, et disoient qu'il eût pitié de tant de larmes. " Quand ce entendit l'empereur, se relâcha un peu de sa colère, et crut le conseil de l'évéque et des princes, et ne les punit pas, comme il se proposoit, par rigueur de justice. Cependant ne les épargna pas en tout; car il commanda tantôt qu'ils apportassent en sa présence la charte de la commune qu'ils avoient faite, et eux ainsi firent, et l'empereur la défit, et leur fit jurer devant tous les princes quejamais autre ne feroient. Ainsi fut défaite cette commune, et leur fit l'empereur jurer féauté à lui par foi et par serment. Et pour ce qu'il les avoit trouvés peu stables, muables, et de léger courage, leur dit qu'ils donnassent otages et fissent seureté que à toujours demeureroient ses fidèles. Quand ce ouïrent les bourgeois, ils furent très-irrités, mais n'osèrent contester, et délivrèrent en otage à l'empereur les fils des plus grands de' la cité. Le roi les ayant reçus ne les mit pas en prison ; il les tailla à plusieurs de ses princes, et les fit bien garder par divers lieux ^. »
(3) Chron. de Camhrai, ap. Bouquet, xiii. 476.