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CHAPITRE VI

duin de Lille, avait, comme on sait, promis à ce dernier une rente annuelle de 300 marcs d'argent, payable aux marquis flamands à perpétuité, en reconnaissance des secours qu'il avait reçus en hommes, en munitions et en numéraire lors de l'expédition qu'il préparait contre l'Angleterre. De son mariage avec Mathilde de Flandre, le vainqueur des Anglo-Saxons eut trois fils, Robert,Guillaume et Henri. Guillaume régna sur l'Angleterre, et Robert sur la Normandie. Pendant que Robert combattait les infidèles en Syrie et en Palestine avec les autres princes croisés, le roi Guillaume vint à mourir. Alors Henri, le plus jeune des trois frères, qu'on surnommait Sans-Terre, parce qu'en effet le hasard de la naissance l'avait privé de tout héritage , s'empara de l'un et l'autre pays, où il s'était fait de nombreux partisans.

Quand Robert fut de retour, il chercha, mais vainement, à rentrer en possession de son duché. Son frère l'ayant vaincu et fait prisonnier dans un combat livré près du château de Tinchebray en Normandie, on l'enferma aux extrémités du pays de Galles, dans le fort de Cardiff, d'où il ne sortit jamais.

Lors de sa défaite, Robert avait un jeune fils, appelé Guillaume, dont le roi Henri voulut s'emparer, mais qui, sauvé par un ami de son père, fut accueilli et adopté par ■ le roi des Francs, Louis-le-Gros. Ce monarque espérait pouvoir se servir de cet enfant pour effrayer et maintenir sous son obéissance le duc de Normandie, dont la puissance lui portait ombrage. Henri, en faisant hommage d^ duché à Louis-le-Gros, avait promis de démolir le château de Gisors, lorsqu'il en serait requis par son suzerain. Il se refusa néanmoins plus tard à l'exécution de cette promesse. Alors Louis lui déclara la guerre lau nom du fils de Robert, pour mieux exciter la sympathie des Normands restés fidèles au prince légitime.

Le roi des Francs fit en même temps appel au comte Robert de Flandre, et celui-ci y répondit d'autant plus volontiers qu'il avait à venger sa propre injure aussi bien que celle du roi son suzerain ; car lorsqu'il avait réclamé de Henri la rente de 300 marcs

dont nous avons parlé, Henri lui avait fièrement répondu que le royaume d'Angleterre ne saurait être tributaire des Flamands.

Henri fut attaqué sur tous les points de la Normandie par Louis-le-Gros et ses alliés. ï\ perdit des villes et des châteaux, ayant à combattre tout à la fois les ennemis du dehors et les partisans du duc Robert qui, à l'intérieur, conspiraient contre lui '.

Cependant les ressources qu'il tirait de son royaume d'Angleterre l'aidaient à soutenir la lutte, et ses richesses lui faisaient trouver des alliés. Ainsi Thibaut IV, comte de Blois, de Troyes, de Meaux et de Brie, abandonna Louis-le-G.ros et porta secours à Henri. Cette trahison irrita Louis, qui, pour se venger, conduisit son armée sur le territoire de Meaux, voulant mettre tout le pays à feu et à sang.

Le marquis des Flamands l'avait suivi devant Meaux, dont on résolut de faire le siège. Tandis que la ville était investie et serrée de près , les habitants essayèrent une sortie et furent refoulés. Emporté par son ardeur, Robert, l'épée à la main, les poursuivait en tête de ses chevaliers, lorsqu'arrivé sur le pont de Meaux, les solives, trop peu fortes pour supporter tant de monde, se rompirent, et le marquis tombant dans la Marne, y périt noyé ou écrasé 2. Son corps fut ramené à Arras, et inhumé dans l'église du monastère de Saint- Vaast.

Robert de Jérusalem fut le dernier des souverains flamands qui prit habituellement dans les diplômes le titre de marquis^ ; ses successeurs ne s'intitulèrent désormais que comtes de Flandre ou des Flamands ; c'est pourquoi nous n'aurons plus à les qualifier que par cette dénomination.

De son mariage avec Clémence, fille de Guillaume-Tête-Hardie, duc de Bourgogne, Robert eut trois fils, Guillaume et Philippe, morts en bas âge, et Bauduin, qui lui suC'

(1) Orderic Vital, 838. — Suger, Vita Ludovici Grossi. ap. Bouquet, xii, 44. (2) Ibid.

(3) Son fils s'appela encore une fois Flandrie marchisus dans un acte de 1119, mais cane fut qu'accidentellament ; car dans toutes les chartes de ce prince antérieures à cette année on ne voit jamais que Flandrie, Flandrensis ou Flandrensium cornes. Le mot de marquis tomba tout & fait en désuétude après Bauduin-à-la Hache.

ROBERT DE JERUSALEM

BAUDUIN-A-LA-IIACIIE.

céda sous le nom de Bauduin dit à-la-Hache ^ . ■ Ce surnom lui fut donné, s'il faut en croire la plupart des historiens flamands, à cause de son rigoureux amour pour la justice, dont il se plaisait à prononcer et à exécuter lui-même les sentences.

A la mort de son père, le roi Louis-le- Gros le présenta aux barons et au peuple, et le fit reconnaître en qualité de comte de Flandre. Aussitôt après cette cérémonie, Bauduin convoqua les seigneurs flamands à Arras, et leur fît solennellement jurer sur les corps saints la paix du pays, à laquelle il ajouta de nouvelles dispositions. La violation du domicile d'autrui durant la nuit, l'incendie ou les menaces d'incendie sont punis do mort. — Personne ne peut porter d'armes, s'il n'est bailli, châtelain ou ofïîcier du prince. — Les blessures et les meurtres volontaires sont compensés par la peine du talion. — Si le prévenu allègue le cas de légitime défense, il le doit prouver par le duel judiciaire avec son accusateur, ou par répreuve de l'eau ou du fer rouge. — Pour les délits punissables par les amendes, les baillis ou officiers du comte paient double. — Le noble ou le chevalier se justifie par le serment de douze de ses pairs ; le non noble et le vilain par le serment de douze hommes également de sa condition, et en outre par celui du seigneur dont il est le vassal.

Ces paix, renouvelées fréquemment, n'étaient qu'une imitation des trêves do Dieu introduites en Flandre par plusieurs synodes d'évêques tenus durant le onzième siècle. 11 est à regretter, pour l'histoire de la législation, qu'il ne nous en soit resté que des fragments isolés, des articles imparfaits. Du reste, on en retrouve l'esprit et les dispositions principales dans les statuts municipaux, surtout en ce qui concerne la punition des crimes ou délits.

Mais si l'on ne connaît plus aujourd'hui les ordonnances formulées au sein de la barbarie contre la barbarie elle-même, la tradition nous a du moins conservé le souvenir de faits qui prouvent avec quelle rigoureuse impartialité Bauduin-à-la-Hache savait dis-

(1) Les Flamands le nommaient Baldwin Ilaphin ou simplement tjraaf Haphin, le comle à la hache.

tribuer la justice. Henri de Calloo, de la noble famille de Waes, avait, en compagnie de quelques chevaliers de ses amis , détroussé des marchands qui venaient à la foire de Thourout. Il les fit saisir et emmener au château de Winendale, où, dit-on, il se plut à les suspendre lui-même par le cou aux poutres du plafond^. A Bruges, un jeune homme noble, fils du seigneur d'Orscamp, avait volé deux bœufs à une pauvre femme sur le chemin, et, malgré ses cris, les conduisait au marché pour les vendre. Le comte l'apprend, et aussitôt le voleur, enlevé de dessus son cheval, est, sans autre forme de procès, jeté en même temps que deux faux monnayeurs dans la chaudière bouillante d'un teinturier^. Infatigable et rude justicier, Bauduin-à-la-Hache parcourait les villes et les villages, écoutant les plaintes de chacun et punissant les coupables avec une sévérité et une promptitude qui rétablirent l'ordre dans le pays*. Les magistrats prévaricateurs, les barons cruels et insolents surtout, ne trouvaient près de lui ni grâce, ni merci. Il fit démolir plusieurs des châteaux et forteresses servant de repaires à ces barons, et chercha toujours à faire prévaloir le droit sur la force.

Une telle œuvre devait rencontrer des obstacles; Gauthier, comte d'Hesdin, et Hugues-Champ-d'Avoine, comte de Saint- Pol , prirent les armes et se révoltèrent contre lui.

Pendant deux ans, Bauduin eut à lutter' contre ces deux puissants seigneurs ; mais enfin il parvint à les mettre à la raison et enleva même à l'un d'eux le château d'Encre, qu'il donna à son cousin germain Charles de Danemark. Peu après, il maria ce prince avec Marguerite, fille de Renaut, comte de Clermont, qui lui apporta en dot le comté d'Amiens. Il avait sans doute des vues sur Charles, dont les belles qualités faisaient, dès lors, l'admiration de chacun. En effet, Bauduin avait été obligé de se séparer, pour cause de parenté, de sa femme, Agnes, fille d'Alain comte de Nantes ou de Bretagne : aucun enfant n'était issu de cette union; et

(2) Herimanni Tornacensis chr . ap. Bouquet, xh, 3S0.

(3) Ibid. — Balder. chron. 378. (4) Ibid.

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