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CHAPITRE VII

Le comte Charles fut profondément affligé d'un état de choses aussi déplorable. On vit alors se révéler en lui, pour les misères publiques, une sollicitude qu'on n'était point habitué à rencontrer chez les princes de son temps. D'abondantes aumônes furent distribuées par ses oiiîciers dans tous les châteaux qu'il possédait en Flandre. A Bruges, lieu de sa résidence habituelle, il soutenait chaque iour la vie de cent personnes, auxquelles il faisait octroyer du pain. Il avait pris ses mesures pour que de pareils secours fussent délivrés daps toutes les grandes villes. Sa table se réduisit au plus strict nécessaire, et il trouva moyen de substanter encore, par cette économie , cent treize malheureux. Des chemises, des tuniques, des peaux, des bonnets, des souliers et autres vêtements étaient donnés à ceux qui, dans leur détresse, avaient été obligés de se dépouiller pour assouvir leur faim. '

Bientôt il fit publier par tout le comté un édit d'après lequel quiconque devait ensemencer deux mesures de terre serait teuu d'en semer une de fèves et de pois, parce que, ces légumes é(antplus précoces, le peuple aurait plus vile de quoi manger. Il était défendu de fabriquer de nouvelles bières pendant la famine , afin qu'on pût transformer en pain les orges et les avoines. Le vin fut en outre taxé à six écus le quart. Grâce à ces bienfaisantes dispositions, les accaparements cessèrent ; on put obtenir les objets de première nécessité; la circulation du numéraire se rétablit ; et peu à peu le peuple se sentit soulagé, jusqu'à ce qu'enfin, la récolte arrivant, la famine disparut tout à fait avec les horreurs (ju'elle traine à sa suite ^

Cette sagesse que le comte de Flandre montrait depuis son avènement lui fit au loin une belle renommée. En 1125, l'empei^eur Henri V étant mort à Ulrecht sans laisser d'enfant, plusieurs princes électeurs jetèrent les yeux sur Charles, qu'ils considéraient comme le prince le plus digne de porter le sceptre impérial, et, pour connaître ses intentions, lui envoyèrent en ambassade le chaneelier de l'archevêque de Co-

(1) E Vita U. Caroli, etc. p. ISO.

logne et le comte Godefroi de Namur.

Charles prit conseil de ses barons; mais ceux-ci, qui, en général, l'affectionnaient d'un sincère amour, le supplièrent de ne pas abandonner un pays aux destinées duquel il avait jusqu'alors si bien présidé. Il se rendit à leurs instances, et refusa le titre glorieux de roi des Romains.

Bientôt après Bauduin, frère de Godefroi de Bouillon et roi de Jérusalem, ayant été fait prisonnier par les Turcs, les croisés, privés de chefs , envoyèrent des lettres à Charles pour. le prier d'accepter le trône. Le vertueux comte repoussa ce nouvel honneur, préférant continuer l'œuvre que la Providence lui avait départie, et travailler à la paix et au salut de sa patrie^.

Il poursuivit donc sa tâche avec plus d'ardeur que jamais, et s'appliqua surtout à consolider l'ordre social ébranlé sans cesse par la confusion des divers états de personnes. A cet effet, il fit soigneusement rechercher quels étaient les serfs de naissance, quelles étaient, d'un autre côté, les personnes de condition libre ne devant hommage à autrui^. Il voulait par là ramener chacun à son devoir, car il arrivait souvent que des serfs opulents cherchaient à s'affranchir d'eux-mêmes; ou que des hommes libres refusaient de prêter aide et concours aux serfs malheureux de leur domaine, qu'ils devaient cependant protéger. Le comte aussi désirait, pour l'acquit de sa conscience et le maintien de ses droits, revendiquer ceux qui lui appartenaient. Aux débats et aux discussions souvent sérieuses qui s'élevaient lors de ces enquêtes, le comte intervenait avec exactitude, rendait scrupuleusement justice à chacun, non sans froisser quelquefois de grands personnages habitués jusqu'alors à obtenir toujours raison contre les pauvres et les infirmes'*.

L'amour du devoir et une grnnde droiture d'esprit dirigeaient toutes ses actions, dictaient toutes ses paroles. Il tenait une fois sa cour à Bruges, le jour de l'Epiphanie. Jean, abbé de Saint-Bertin, se présenta devant lui pour se plaindre d'un chevalier qui voulait ravir une terre quo

j (2) ma. isi.

(3) ma.

(4) Ibia.

CHÂRLES-LE-BON.

l'abbaye possédait depuis soixante ans et plus : « Sire abbé, lui dit le comte, qui donc chante aujourd'hui la messe à Saint-Bertin? » L'abbé répondit qu'il y avait au couvent plus de cent moines pour remplir cette besogne. « Sire abbé, repartit Charles, dans un si grand jour c'était à vous de célébrer l'office, de rester avec vos frères au réfectoire, de les accompagner la nuit aux matines. Quant à l'affaire qui vous amène, vous me la pouviez mander par un sergent; car à vous il appartient de prier le Seigneur, à moi de défendre les églises. » Alors il appela le chevalier pour l'entendre ; et , comme il ne put donner bonne raison de sa conduite, le comte lui dit : « Taisez-vous, comme vos pères se sont tus ! Je vous jure, par l'àmé de Bauduin-à-la-Hache, que si j'entends encore la moindre plainte sur votre compte, je ferai de vous ce que le comte Bauduin fît du baron qu'il brûla tout vif dans une chaudière à Bruges. » Le chevalier se le tint pour bien dit ^

Quand on reprochait à Charles de ne point assez favoriser les grands, et d'accorder presque toutes ses sympathies aux malheureux, il répondait : « C'est que je sais combien les pauvres ont de besoins, et les nobles d'orgueil. » Il ne pouvait, en effet, supporter l'arrogance, et donnait lui-même en tout l'exemple de la douceur et de l'humilité .

En ce temps-là existait à Bruges une famille dontla puissance et la richesse n'avaient pu effacer la tache originelle. Appartenant à la race saxonne dont les colonies étaient établies anciennement, comme on l'a vu, sur le littoral flamand, elle avait toujours vécu dans une condition sociale inférieure. Elle était née serve du comte et devait rester serve. Cependant Bertulphe, le chef de cette maison, occupait la plus haute dignité de Flandre, celle de prévôt de Saint-Donat, et se trouvait ainsi chancelier héréditaire du comté; mais il descendait d'une lignée dont la souche était impure ainsi qu'on va le voir.

Sous le comte Bauduin de Lille vivait, dans cette même ville de Bruges, un châtelain appelé Boldran, ayant pour épouse une

(1) Li estore des comtes de Fl. fol. 58.

femme du nom de Dedda, surnommée Duva ou la Colombe, aussi belle que perverse. Dedda entretenait des rapports criminels avec Erembald , serf natif de Furnes et écuyer de son mari. Elle lui avait, disait-on, promis de l'épouser et de l'élever à la dignité de vicomte ou châtelain, aussitôt que Boldran serait mort. Erembald épiait toutes les occasions de tuer son maître ei de combler ainsi les vœux les plus ardents de sa complice et les siens.

Sur ces entrefaites, les chevaliers flamands reçurent l'ordre de s'armer en guerre pour une expédition au delà de l'Escaut. Tandis que, montés sur leurs bateaux, le châtelain Boldran, Erembald et beaucoup d'autres, traversaient le fleuve, tout armés et cuirassés, la nuit survint, et ils jetèrent l'ancre afin d'attendre le jour. Au milieu des ténèbres, et comme le châtelain se tenait debout sur le bord du navire, Erembald, arrivant à l'improviste par derrière, le précipita dans la profondeur des eaux. Chacun dormait à bord, et, hormis le coupable, personne ne sut ce qu'était devenu Boldran.

Erembald épousa bientôt après la perfide Dedda, qui n'avait pas d'enfants, et, au moyen des richesses amassées par Boldran, acheta la châtellenie de ce dernier. De celte union naquirent quatre fils : Bertulphe, qui devint prévôt de Saint-Donat et chancelier; Disdir, surnom.mé Racket ou le Brochet, qui hérita delà châtellenie de Bruges ; Wilfrid et Lambert appelés l'un et l'autre Knop ou Knap qui signifie Agile. Serfs comme leur père, nonobstant les dignités que les deux premiers occupaient, les fils d'Erembald cherchaient tous les moyens de sortir d'une condition qui les humiliait.

Le prévôt Bertulphe étant clerc n'avait pas de postérité; mais il élevait chez lui les filles de ses frères. Il conçut le projet de les marier à des personnes nobles ; et la chose lui était d'autant plus facile qu'il les pouvait doter richement. Il espérait par là faire sortir un jour sa famille de la servitude. Il donna donc une de ses nièces à Robert, sire de Raeskercke, aux environs de Dixmude ; mais, d'après les droits du souverain, l'homme libre qui épousait une serve

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