CHAPITRE VII
du comte devenait serf lui-même au bout d'un an de mariage*. Or, il arriva que Robert appela devant le comte, en combat singulier, un autre chevalier qui par sa naissance était libre. Le chevalier répondit fièrement à l'appelant qu'il ne pouvait se mesurer avec un homme ayant perdu la noblesse et la franchise par son union avec une serve.
Le comte fut obligé de donner raison à ce chevalier, et il ne le fit qu'après avoir, selon la>loi, reçu le serment de douze témoins qui vinrent affirmer que la nièce de Bertulphe n'était pas libre, et que son époux avait lui-même perdu sa franchise.
Robert de Raeskercke qui, paraît-il, avait été trompé sur la position de la famille de Bertulphe, entra contre ce dernier dans une grande colère. Cet événement éveilla l'attention publique, et l'on apprit dès lors que le prévôt et les siens, dont l'origine était d'ailleurs bien connue, n'avaient jamais été émancipés, ainsi que beaucoup le croyaient. Le comte, en effet, s'était toujours refusé à les affranchir, persuadé qu'ils n'y avaient aucun droit. Ils conçurent contre lui unr vive animosité. Déjà ils lui étaient hostiles parce qu'au temps de la disette il avait faii saisir les grains qu'ils avaient accaparés.
A ce double grief vint bientôt s'en joindre un autre. Une longue inimitié régnait entre la famille du prévôt et celle des Van der Straeten de Bruges, dont le chef s'appelait Tancmar. Celui-ci s'était fortifié dans sa demeure, car il redoutait à chaque instant les violences de Bertulphe et des siens. Effectivement, ils vinrent un jour l'attaquer, tuèrent plusieurs de ses gens, brisèrent les portes de la maison, détruisirent tout ce ce qu'elle renfermait, et coupèrent les arbres fruitiers et les haies. Quoiqu'aj'ant tout dirigé, le prévôt agit et parla comme s'il eût été étranger à l'affaire, disant qu'il regrettait que sa famille se livrât à de tels excès. Il n'en continua pas moins ses menées, et bientôt plus de cinq cents hommes d'armes et une multitude de gens à pied soudoyés par lui et enhardis par l'espoir du pillage, se mirent à courir la campagne, à rançonner
(î) Li eslore des comtes de Fl. fol. 1S2.
les vilains, à enlever les troupeaux et les bêtes de somme.
Le comte était en ce moment à Ypres.
Les malheureux paysans, au nombre de deux cents, allèrent en secret vers lui, et, se prosternant à ses pieds, le conjurèrent de leur venir en aide. Irrité de ces plaintes, Charles convoqua ses conseillers ainsi que plusieurs personnes appartenant au lignage de Bertulphe, et leur demanda quelle peine il fallait que la justice appliquât à de tels forfaits. D'anciennes coutumes germaniques établissaient qu'on devait livrer aux flammes la demeure des violateurs de la paix publique. On lui conseilla défaire immédiatement brûler la maison de Burchard, fils de Lambert Knap, neveu du prévôt, et le chef le plus acharné des pillards^. La sentence fut prononcée et exécutée sans délai. Peu après le comte revint à Bruges. Là plusieurs personnes reçues dans son intimité le conjurèrent de prendre des précautions ; car elles craignaient que Bertulphe, son neveu Burchard et leurs complices ne finissent par tramer dans l'ombre quelque conspiration.
Cependant, le jour de son arrivée et après le repas, des intercesseurs venant de la part du prévôt et de ses parents demandèrent à être introduits en présence du comte pour réclamer grâce. Chai-les les reçut, et leur répondit avec bonté qu'il leur rendrait son amitié s'ils ne commettaient plus semblables crimes à l'avenir. Il ajouta même qu'il donnerait à Burchard une maison d'égale valeur à celle qu'on avait brûlée; mais il jura que tant quïl vivrait Burchard ne relèverait les ruines de son ancienne demeure, parce que, trop voisine de celle de Tancmar, il en pourrait résulter de nouveaux malheurs. Alorcj on apporta le vin du départ. C'était le meilleur que le comte eût dans ses caves. Les envoyés du prévôt en burent à plusieurs reprises ; l'excellent prince en fit même distribuer à profusion à tous ceux qui étaient là, de sorte que chacun s'en alla à peu près ivre^.
Tandis que cette scène avait lieu au palais du comte, la famille de Bertulphe et les principaux complices d' ses criminelles
(2) ma.
(3) Ibia.
CIIARLES-LE-BON.
intrigues étaient réunis cinns une grande salle au logis du prévôt. Bientôt arrivèrent les prétendus médiateurs ; et, comme la leçon leur avait été faite à l'avance, ils déclal'èrent à tout ce monde qu'ils venaient de trouver le comte en fureur, et qu'il n'y avait aucune grâce à attendre de lui pour personne. Alors Bertulphe ferma lui-même soigneusement les portes ; et, sans proférer une parole, on joigait les mains en signe d'alliance, suivant la coutume "nationale.
Parmi l'assemblée se trouvait un jeune homme nommé Robert, fils du châtelain Hacket, et neveu du prévôt. Doué d'une âme généreuse et d'un esprit droit, il voulut fuir quand il vit cette mystérieuse alliance. On courut vers lui et on le ramena dans la salle, oîi le prévôt, à force de caresses et de menaces, l'engagea à mettre la main dans la main des personnes présentes.
Après l'avoir fait, il demanda quel était le but de la conjuration: " Le comte Charles, lui répondit-on, a juré notre perte et prétend nous réduire tous en servitude... Nous voulons prévenir une telle trahison. » A ces paroles, le jeune homme, épouvanté et fondant en larmes, s'écria que jamais il n'attenterait aux jours de son seigneur, du père de la patrie; qu'il irait plutôt lui découvrir, ainsi qu'au monde entier, le pacte atroce formé contre sa personne. Il essaya de fuir une seconde fois cette maison de malheur ; mais les conjurés, lui barrant le passage, l'empêchèrent de sortir : « Ecoute, ami, lui dirent-ils, tout ceci n'est qu'un complot supposé pour voir si dans une circonstance grave l'on pourrait compter sur toi. Il ne s'agit pas du comte ; nous avons d'autres projets, nous te les découvrirons plus tard. Mais ta foi nous est toujours engagée.
Silence! " Ayant ainsi donné le change sur leur dessein, et presque tourné la chose ^in plaisanterie, les conjurés sortirent un à un de la salle, et par divers chemins regagnèrent leurs logis.
Lorsqu'il fit nuit sombre, Isaac, hommelige et camérier du comte, gagné au parti de Bertulphe, et qui venait d'assister au conciliabule tenu chez ce dernier, monta à cheval et se rendit chez Burchard, où déjà se trouvaient réunis c^ux dont on avait fait
choix pour l'expédiiion projetée. De là ils allèrent tous ensemble vers une maison située à l'écart et appartenant à un homme d'armes nommé Waltsr. Quand ils s'y furent introduits, ils éteignirent soigneusement le feu et les lumières, et, au milieu du silence et de l'obscurité , s'entendirent sur l'exécution , arrêtée pour le lendemain au lever de l'aurore.
Contigu à la vieille église de Saint-Donat, le palais des comtes y communiquait par une galerie supérieure où se trouvait une chapelle en laquelle Charles avait l'habitude d'entendre la messe tous les matins. Le prince se levait de très-bonne heure, distribuait lui-même des aumônes aux pauvres, leur baisait les mains en signe d'humilité, après quoi il se rendait à l'église ^ La journée du 2 mars 1126 se leva sombre et chargée de brouillards si épais qu'à peine y pouvait-on voir à la distance d'une pique. Charles, .au dire de ses chapelains, avait passé une nuit très-agitée, se retournant dans son lit tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, comme un homme que tourmentent de sinistres pressentiments. 11 resta couché un peu plus tard que de coutume ; mais enfin il se leva et sortit pour aller secourir ses pauvres, qui attendaient dans la cour^.
Lorsqu'il eut achevé cette œuvre de charité, il monta vers la galerie suivi d'un petit nombre de serviteurs. Parvenu à la chapelle, ses gens le laissèrent et s'en allèrentséparément prier à divers endroits dans l'église. Quant au prince, il s'était mis à genoux devant l'autel en attendant la messe. Il fit une courte prière pour se recommander à Dieu ; puis il se prosterna sur les dalles, ouvrit un petit livre et commença les sept psaumes de la pénitence, tandis que le prêtre récitait les heures du jour^. En ce moment une pauvre femme s'approcha et lui demanda l'aumône. Charles avait toujours treize deniers déposés sur son psautier, et il les distribuait tout en répétant les psaumes à haute voix. Il en prit un et le donna à la femme, qui se retira non loin de là.
Cependant les conjurés avaient épié toutes
(1) E Vila Car., auct. Guallerio, ap. B., 340.
(2) ibid. (3) ma.