‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 62 sur 236 · CHAPITRE VJI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VJI

les démarches du comte, et des gens apostés dans l'église étaient accourus dire à Burchard que Charles venait d'y arriver. Burchard et ses amis attendaient aux environs, enveloppés de manteaux sous lesquels ils cachaient des épées nues. Ils entrèrent sans hruit, mirent des gardes aux deux portes du temple, puis montèrent dans la galerie supérieure, où Charles était en oraison. A leur approche, le prince, toujours incliné, ne bougea pas ; et, croyant sans doute que c'étaient quelques mendiants, il continua ses prières. Burchard s'avança derrière lui, tira son épée et en toucha légèrement la tête du comte pour la lui faire dresser. Charles, en effet, sentant ce coup, releva le front. En ce moment la pauvre femme à qui il venait de donner l'aumône, s'écria effrayée : « Sire comte, gardez-vous ! » Le prince tourna la face vers Burchard, qui aussitôt lui rabattit son épée sur le crâne de manière à faire jaillir la cervelle au loin. Les autres assassins, voyant Charles tomber en gémissant, se jetèrent sur lui et l'achevèrent'.

Alors commença une série de cruautés que la famille et les alliés de Bertulphe, dont la vengeance n'était pas assouvie, exercèrent contre les officiers du prince. Ceux qui avaient accompagné leur malheureux mailre à l'église furent poursuivis dans le saint lieu par Burchard et ses hommes d'armes. Les uns s'étaient cachés derrière les autels, d'autre sous des tapis, des bancs, des pupitres, et jusqu'au milieu des orgues. Ils furent presque tous découverts et égorgés. Les meurtriers se répandirent bientôt dans le palais du comte, puis dans la ville, où chacun frappé de terreur à la nouvelle du forfait qui venait de se commettre, restait anéanti au fond de sa demeure. Tous les Van der Straeten avaientfui ; leurs logis et leurs biens furent cruellement ravagés et pillés. Des marchands inoffensifs, qui se rendaient à la foire d'Ypres, furent même attendus au passage et détroussés par ces misérables, qui ne rentrèrent chez eux qu'à la nuit, ivres de sang et fatigués de brigandages.

Au milieu de l'effroi et de la consternation générale, le cadavre du comte gisait

(1) E Vita Car. aucl. Guallerio, ap. B, 340.

isolé à l'endroit où il était tombé. Les prêtres de Saint-Donat n'osaient y toucher, et l'on ne pouvait plus célébrer les offices dans une église souillée par un si grand crime. Enfin, il fut permis à Fromolde, l'un des officiers du comte échappé au massacre, d'envelopper le noble corps dans un linceul, de le placer sur une estrade au centre du chœur, et d'allumer quatre cierges alentour. Des femmes en pleurs veillèrent toute la nuit sur ces restes sanglants.

Pendant ce temps-là, les meurtriers tenaient conseil avec le prévôt Bertulphe et le châtelain Haket pour savoir par quelle ruse ils enlèveraient le cadavre; car ils craignaient que si on l'inhumait à Bruges il ne devint pour eux un sujet d'éternel opprobre. Ils mandèrent en toute hâte à l'abbé de Saint- Pierre de Gand de le venir chercher. L'abbé s'empressa de se rendre à cette invitation. On avait fait construire à l'avance une bière pour y placer le mort, qu'on devait transporter ensuite vers Gand à dos de cheval. Mais, quand il s'agit d'exécuter ce projet, il y eyt un tel soulèvement parmi le peuple de Bruges, qu'on dut y renoncer. Ce qui avait surtout ému les bourgeois, c'était un incident merveilleux que chacun regarda comme une céleste manifestation. Tandis qu'on portait le cadavre chargé sur un brancard, un homme tout à fait perclus des jambes se mit à courir parmi la foule, en s'écriant que les reliques du très-pieux comte l'avaient guéri.

Le prévôt, effrayé des dispositions populaires, promit de conserver le corps. II ordonna de le déposer dans la galerie supérieure de Saint-Donat, et fit même, le 4 du mois de mars, célébrer un service funèbre à l'église Saint-Pierre hors des murs de la ville, à l'intention du prince qu'il venait de faire égorger. Cependant, lorsque le calme fut un peu rétabli dans la ville, Bertulphe et ses adhérents commencèrent à réfléchir aux conséquences de leur forfait. Dans la crainte d'une agression de la part des bourgeois ou de quelque ennemi extérieur, ils songèrent à s'assurer pour refuge l'église même de Saint-Donat, théâtre du crime.

Bâtie et consolidée lors des invasions normandes, il n'y avait pas à Bruges de forteresse plus inaccessible. Le prévôt y plaça

CIIARLES-I.I? -BON.

des hommes d'armes et des sentinelles afin de s'y retirer quand besoin serait'. Il s'écoula quatre jours avant qu'on reçût dans la ville des nouvelles du dehors. La mort du comte et les massacres qui s'en étaient suivis avaient été pourtant annoncés dans le pays par deux serviteurs dévoués. Gervais, camérier de Charles, et que le bras de Dieu arma le premier pour venger sa mort, avait fui à cheval au milieu du tumulte et de la confusion, et était allé dans l'intérieur de la Flandre prévenir ses amis. D'un autre côté, un nommé Jean, l'un des domestiques que le prince aimait le plus, était également parti à cheval dès le matin, et, suivant des chemins détournés, avait gagné la ville d'Ypres, oîi vers midi l'on savait l'affreux attentat dont le souverain venait d'être victime.

Tandis que chacun était plongé dans la douleur, un personnage se réjouissait de la mort du comte de Flandre. Il n'y avait point participé, au moins d'une manière directe, mais il espérait en tirer un grand profit ; aussi ne craignit-il pas, malgré les liens de parenté qui l'unissaient à Charles, de s'associer aux assassins de ce prince : c'était Guillaume d'Ypres, le protégé de la comtesse Clémence, lui qui, au début du régne de Charles, avait été si malheureux dans ses prétentions au suprême pouvoir. Son ambition se réveilla soudain et, le sixième jour de mars, un de ses messagers, Godescalk Thaihals, vint d'Ypres à Bruges apporter ces paroles au prévôt: « Mon maître et votre intime ami, le seigneur Guillaume d'Ypres, vous envoie à vous et aux vôtres salut et amitié, avec l'assurance d'un prompt secours en tout ce qui peut vous être utile ^. » Il y eut des entretiens secrets entre Godescalk et les conjurés. Ceux-ci promirent de reconnaître Guillaume en qualité de comte de Flandre, et de lui composer un puissant parti. C'était le seul moyen pour eux d'obtenir l'impunité, et l'on ne tarda pas à voir l'audace et la joie rayonner sur leurs visages. Mais les gens sensés ne pouvaient s'empêcher de gémir d'une aussi monstrueuse alliance, et de per- | sister à croire qu'elle ne devait amener rien de bon.

(1) Galbert, loco cUato, 187.

Ibid. IS

Si Guillaume avait pris immédiatement les armes pour venger la mort de son prince, il eût été élu comte de Flandre par d'unanimes suffrages^; au lieu que, se faisant le complice des malfaiteurs, il n'excitait que le dégoût et le mépris. Par leurs conseils, Guillaume força chacun à le reconnaître pour comte. Lorsque son envoyé fut de retour à Ypres, il fit arrêter tous les marchands flamands venus à la foire et les contraignit à lui jurer fidélité comme à leur suzerain.

D'un autre côté, Bertulphe et son parti s'empressèrent, par dons et promesses, de se faire des créatures. Le prévôt écrivit à l'évêque de Tournai et de Noyon, qu'on l'accusait injustement et qu'il n'avait trempé dans la conspiration ni de fait ni d'intention : que même ce serait avec la plus grande joie qu'il travaillerait à ramener l'ordre et la paix dans Bruges, et il priait l'évêque de vouloir bien, par son autorité et sa présence, absoudre et purifier Saint-Donat en y célébrant les saints offices. Un semblable message fut par lui dépêché à Jean, évêque de Térouane. Il engagea les habitants de la ville de Furnes, où il avait de nombreux parents et alliés, à proclamer Guillaume, et invita les Flamands des bords de la mer, aux environs de Bruges, à lui venir en aide avec toutes leurs forces, si par hasard on s'insurgeait dans le comté pour venger Charles ; enfin, il recommanda aux Brugeois de fortifier les alentours de la ville par des fossés et des palissades. Les citoyens exécutèrent cet ordre, mais dans une intention toute différente, comme on le verra bientôt^.

L'heure de la vengeance approchait. Gervais, le fidèle camérier du comte, échappé de Bruges le matin même du meurtre , apparut aux environs de cette ville le septième jour de mars en tête d'une troupe considérable. C'étaient des gens que sur son passage, il avait soulevés d'horreur et d'indignation au seul récit de la scène lugubre de Saint-Donat, et qui le suivaient armés jusqu'aux dents et avides du sang des assassins. Ils assiégèrent d'abord la petite ville de Ravenschot, située non loin de Bruges, et

(3) Ibid.

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