CHAPITRE VII
en la possession des rebelles, qui venaient d'y envoyer des émissaires. Dès le lendemain cette bourgade fût brûlée et détruite de fond en comble de même qu'un château appartenant à WilfridKnop, frère du prévôt et l'un des chefs de la conspiration.
Alors Gervais avec ses forces s'approcha du bourg de Bruges, c'est-à-dire de cette partie de la ville fermée de murailles, où les traîtres s'étaient retranchés, et coupa toute communication avec les dehors, afin de les serrer de plus près. Bertulphe et les siens ne s'attendaient pas à une aussi prompte et aussi fière agression. Depuis leur pacte avec Guillaume d'Ypres, ils étaient surtout pleins d'assurance et d'orgueil. Ils commencèrent donc à trembler et à craindre nonseulement de n'être pas secourus de leur allié, mais encore de voir bientôt s'élever contre eux tous les bourgeois de Bruges enhardis par l'approche des vengeurs du comte.
Ces prévisions ne tardèrent pas à se réaliser. Guillaume d'Ypres, honteux sans doute du pacte qu'il avait fait, ne le tint pas, et resta dans ses domaines. Quant au peuple de Bruges, voyant que la colère de Dieu allait enfin se déclarer, il en conçut une grande joie. Les plus sages et les plus âgés d'entre les bourgeois se mirent secrètement en rapport avec Gervais, et on promit de l'introduire dans les faubourgs et les fortifications. Toutefois on avait cru prudent de laisser jusqu'à nouvel ordre ignorer au' peuple entier un arrangement que des indiscrétions pouvaient compromettre ^
En attendant, Gervais ne perdait pas de temps et trouvait moyen de punir déjà les coupables en brûlant les domaines qu'ils possédaient dans la campagne. Du côté de l'orient se découvraient trois des plus hautes maisons à eux appartenant, dont l'une entre autres à Burchard. Vers le soir on vit les flammes tourbillonner au-dessus de ces demeures proscrites. Burchard, n'y pouvant plus tenir et ignorant d'ailleurs les intelligences qu'avaient les insurgés parmi les citoyens de Bruges, sortit, accompagné de ses soldats , pour essayer de sauver sa
(1) Grtlbeit, loco cUato, 189.
demeure en feu. Isaac, l'ancien camérier du comte, devenu l'un des chefs du complot, le suivait à cheval. Arrivés devant la forriiidable troupe du fidèle Gervais, ils s'aperçurent qu'il leur était impossible de lutter contre elle et d'aller plus loin. Ils s'enfuirent; et Gervais, les poursuivant avec ardeur, entra dans la ville, dont les habitants lui avaient tenu les portes ouvertes.
La nuit était venue, et la tranquillité régnait partout; car la plupart des citoyens, qui n'étaient pas au courant de ce qui se passait, s'étaient mis à table pour souper^. Tandis que les conjurés, tout troublés de leur course précipitée, se consultaient entre eux, voilà qu'à travers les rues et les places leurs ennemis se répandent la hache levée, la pique en arrêt, et les flèches ajustées aux arcs'. Le tumulte, les cris, le fracas des armes font sortir les bourgeois, qui se précipitent, les uns pour seconder Gervais, les autres, ignorant le pacte conclu, pour défendre la place et les faubourgs. Les multitudes s'entendent vite quand elles sont mues par un même sentiment et qu'il ne s'agit plus que de les diriger vers un même but. L'union de Gervais avec les principaux d'entre les bourgeois fut bientôt connue de tous ; et alors, d'un mouvement unanime, on se jeta contre le bourg, où les rebelles rentraient confusément pour y trouver un abri. Des luttes corps à corps, à coups d'épées et à coups de lances, s'engagèrent sur les ponts qui donnaient accès dans l'intérieur du bourg. Les assassins se défendirent avec fureur, parvinrent enfin à rompre les ponts, et à se mettre ainsi hors de danger pour le moment. Ils étaient exténués de fatigue et tremblants d'effroi ; car plusieurs de leurs hommes n'avaient pu les suivre, et se trouvaient au pouvoir de Gervais et des bourgeois. Un certain Georges, qui le premier après Burchard avait frappé le comte, fut d'abord rencontré par un homme d'armes qui le renversa de cheval, et lui coupa les deux poignets. Georges s'enfuit sanglant et terrifié; mais, rejoint presque aussitôt par un autre soldat, il fut percé d'un coup d'épée, et traîné par les pieds dans un cloaque
(2) md. 190.
(3) Ibid.
CIIARLES-LE-BON.
OÙ il rendit lame. Robert, valet et coureur du châtelain Hacket, périt égorgé au milieu de la place ; on jeta son cadavre dans un bourbier. Fromalde, un des plus cruels complices deBurchard, fut pris également. Déguisé en femme, il s'était réfugié dans une maison et blotti entre deux matelas. On le lira de là .et on le conduisit sur la place, où, devant la multitude assemblée, on le pendit à une croix les jambes en l'air et le dos tourné du côté du bourg en signe de mépris'. Le.s révoltés, du haut des fortifications et du palais comtal, dont ils avaient pris possession, purent voir alors de leurs propres yeux comment le courroux populaire préludait à ses vengeances.
Un siège régulier devenait nécessaire.
Tandis que les Brugeois, aidés de Gervais et des soldats qu'il avait amenés, s'y préparaient, des secours leur vinrent des villes voisines. Le 10 mars, Siger, châtelain de Gand, et Iwan, frère de Bauduin, châtelain d'Alost, arrivèrent avec toutes leurs forces. Le lendemain, Daniel de Tenremonde, un des plus hauts barons du comté, qui, avant le meurtre du comte, avait été en grande amitié avec le prévôt et sa famille, Riquard, sire de Woldman, Thierri, châtelain de Dixmude, et M^alter, bouteillier ou échanson du prince défunt, se joignirent de même aux assiégeants. Enfin, le samedi 12 mars au matin, les chefs firent proclamer que chacun eût à se préparer à une attaque générale . du bourg par tous les endroits accessibles. A midi les citoyens et les bourgeois donnèrent l'assaut, mais confusément et sans ordre : tout ce qu'ils purent faire, ce fut de brûler une partie de bâtiment qui se trouvait près de Fhôtel du prévôt. Ils avaient jeté des monceaux de paille et de foin contre les portes, afin de les incendier aussi. Un sold.at devait y mettre le feu ; mais les assiégés du haut des murs, lancèrent une telle masse de pierres, de pieux aigus et de flèches, que les hommes, armés de casques et de boucliers, chargés de diriger l'incendie, furent en partie écrasés, en partie forcés de battre en retraite. Pendant ces attaques, la multitude faisait entendre mille clameurs de
(1) Galbert, loco citalo, 190.
r;ige contre les assassins. La nuit seule mit trêve à ces combats inutiles.
Le lendemain dimanche on ne se battit pa s parce que c'était un jour de paix ; seulement le bourg resta étroitement bloqué. Le 14 et le 15, les bourgeois de Gand se rendirent au siège. Comme ils avaient déjà été victorieux dans plusieurs expéditions de ce genre et connaissaient l'art de réduire les villes et les forts, leur châtelain les avait engagés à réunir leur commune et à s'armer en guerre. Ils prirent donc le chemin de Bruges, escortés de leurs ingénieurs et de trente chariots chargés d'armes et de machines. En môme temps, des aventuriers et des brigands, comme il en existait beaucoup par les routes, accoururent de toutes parts, à pied et à cheval, dans l'espoir du pillage. Cette troupe tumultueuse étant arrivée aux portes des faubourgs voulut y entrer de force et comme en ville prise. Tous ceux qui étaient au siège furent obligés d'accourir afin de résister de front à ces dangereux auxiliaires. Un combat allait s'engager ; mais les hommes sages s'interposèrent des deux côtés. 11 fut convenu que les Gantois seuls entreraient, et que le? étrangers sans aveu seraient renvoyés. Dans l'intervalle le grand bouteillier de Flandre, Rasse de Gavre, vint aussi à Bruges avec ses hommes d'armes, et, le 16 mars, la comtesse de Hollande arriva accompagnée de son fils et d'une suite très-nombreuse. Le désir de venger la mort de Charles n'était pas le seul motif qui amenait cette princesse; elle avait aussi l'espoir de faire élire son fils en qualité de comte de Flandre. Elle se montra fort affable à tout le monde, et n'épargna ni les promesses ni les présents pour gagner l'amitié des barons et des bourgeois^. Ainsi, la succession de Charles était à peine ouverte que déjà les prétendants se déclaraient. Tandis que le cadavre du prince gisait sans sépulture dans la galerie de Saint-Donat au pouvoir de ses assassins, tandis que des sujets fidèles et dévoués se sacrifiaient et donnaient leur sang pour venger la mort d'un seigneur bien aimé, d'ambitieuses intrigues s'ourdissaient effrontément au milieu même des embarras du
(2) Ibid. 192.