‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 66 sur 236 · CHAPITRE VIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIT

mais brisé entre les meurtriers du comte et ses vengeurs '.

Le lendemain, c'est-à-dire le dix-huitième jour de mars, le siège du bourg recommença plus régulièrement. On amena les échelles sous les murailles aux cris et aux battements de mains de tout le peuple. Ces échelles, faites de bois vert et très-humides, étaient fort lourdes à porter ; les plus courtes n'avaient pas moins de soixante pieds de hauteur et douze de largeur. Pendant qu'on ies dressait, il pleuvait une grêle de traits et de pierres lancés par les assiégés. Un jeune homme, plus fort et- plus audacieux que les autres, se précipita le premier. Arrivé au sommet, il se disposait à sauter sur les remparts lorsque des rebelles, placés en embuscade, tombèrent sur lui à coups de haches, de bâtons et de piques. Il trébucha, les pieds encore embarrassés dans l'échelle, et, précipité du haut des murs, se fracassa la tête sur le sol. Personne alors ne fut plus assez hardi pour gravir les échelons, et l'on se mit, avec des coins, des leviers et des marteaux, à percer et à battre les murs. La nuit survint, et le combat cessa de part et d'autre.

Le 19, de grand malin, les assiégés exténués de fatigue et rassurés d'ailleurs par le non-succès des tentatives de la veille, se reposaient dans différents quartiers du bourg; les sentinelles mêmes, engourdies par le froid, étaient entrées dans le palais du comte pour se chauffer. La cour du bourg était entièrement déserte. Les assiégeants, n'entendant plus aucun bruit, se hasardèrent, au moyen de petites échelles, à monter sur les murs du côté méridional, où l'accès était plus facile, et par où les chanoines avaient emporté les reliques des saints et les choses précieuses renfermées a Saint-Donat. Personne ne leur fit résistance : ils se comptèrent sans bruit, et, comme ils se trouvaient en nombre, envoyèrent les plus jeunes d'entre eux enlever silencieusement les amas de terre et de pierres qui obstruaient les portes. Tandis qu'au sein des ténèbres ils rôdaient à travers le bourg, ils trouvèrent une issue qui n'était pas encombrée comme les autres,

(1) Galbert, loco citalo. 193.

mais seulement fermée par des clous et uno serrure. Ils l'abattirent incontinent à coups de haches. Ce bruit éveilla l'attention des assiégeants restés en dehors; et, aussitôt que la porte tomba, on les vit se précipiter par cette voie, les uns dans l'intention de se battre, d'autres pour piller, beaucoup surtout parmi les Gantois pour enlever le corps du prince et l'emporter dans leur ville, car ils attachaient un grand prix à cette noble relique. .

Les rebelles, plongés pour la plupart dans le sommeil, se réveillent alors en sursaut, saisissent leurs armes, et courent vers les portes pour en défendre l'entrée. Plusieurs, englobés dans une masse tumultueuse d'assaillants, sont obligés de se rendre à merci ; d'autres montent épouvantés sur les murailles, et se jettent en bas de désespoir. Un de ces conjurés nommé Giselbert fut ainsi ramassé, mourant à terre, par des femmes pieuses, et transporté dans une maison où elles se disposaient à l'ensevelir. Le châtelain de Dixmude, Thierri, s'en aperçut, entra dans le logis, prit le cadavre, et, l'attachant à la queue de son cheval, le traîna dans un bourluer. Le gros des assiégés avait pu se réfugier dans le palais du comte et en avait barricadé les portes. Les citoyens gravirent sur-le-champ les degrés l'épée à la main, enfoncèrent les clôtures, et parvenus à l'étage où se tenaient les conjurés, forcèrent ceux-ci à battre en retraite à travers les salles du palais jusqu'à la galerie par laquelle le prince avait coutume de se rendre à l'église.

Dans ce passage voûté les deux partis se trouvèrent en présence. Burchard était à la lote des assassins: sa haute stature, son œil louche et féroce intimidaient les plus coura-' geux d'entre ceux qui le poursuivaient^. Néanmoins, après être restés un instant immobiles, les assaillants fondirent avec impétuosité sur leurs ennemis, qui, forcés de fuir encore, se jetèrent dans l'église, dont ils fermèrent aussitôt la lourde porte. On n'alla pas plus loin. Beaucoup de gens s'étaient joints à l'expédition pour piller. Ils se répandirent dans la maison du comte, dans celle du prévôt ou dans le couvent. Chacun alors

(2; Iliil. 1S3.

GIILLAUME CLITON.

imita cet exemple. Rien ne demeura intact au palais seigneurial ; on déroba tout, jusqu'au plomb des gouttières. Il en fut de même chez le prévôt et au monastère.

L'enlèvement des meubles, du linge, des riches habits, des vases, des grains, des viandes, des tonneaux de vin et de cervoise dura toute la journée jusqu'à la nuit tombante.

Pendant que les pillards parcouraient ainsi le bourg en tout sens, emportant ce qu'ils avaient pu dérober, les rebelles, enfermés dansl'églisfc et montée sur la tour, laissèrent choir sur eux de grosses pierres qui en écrasèrent beaucoup. Enfin, quand les pillards se retirèrent, il ne restait plus dans le bourg que des murailles.

A. l'aube du jour, l'attaque recommença contre la tour. Un conjuré ne pouvait mettre la tête à l'une des hautes croisées que mille traits ne fussent décochés vers lui. La muraille paraissait hérissée de flèches. Tant d'efforts cependant n'aboutissaient à aucun résultat décisif; et les assiégés se défendaient toujours avec un courage inouï , employant tous les moyens imaginables pour faire le plus de mal possible. On dit qu'ils y étaient encouragés par des lettres attachées à des flèches et lancées dans la tour. Et puis durant la nuit qui suivit le meurtre du comte ils s'étaient réunis autour du tombeau, y avaient placé un pain et un vase plein de bière, avaient bu et mangé ensemble sur le corps mort., et, suivant une vieille croyance, ils s'imaginaient que par cette horrible pratique les vengeurs devaient être frappés d'impuissance'. Ils continuèrent donc à se défendre intrépidement, et cette fois jetèrent des brandons enflammés sur les toits des écoles attenant à l'église. En brûlant ces petits bâtiments, ils comptaient que le feu atteindrait les édifices contigus à la tour, car ils voulaient s'isoler tout à fait ; mais ils furent trompés dans leur attente. Alors ils occupèrent la tour el l'intérieur du temple, veillant bien armés aux portes et aux fenêtres, pour empêcher qu'on n'y pénétrât.

Sur ces entrefaites, la discorde se mit entre les Gantois et les gens de Bruges. Les

premiers prétendaient avoir le droit d'emporter chez eux le corps du comte, parce que leurs échelles avaient seules décidé de la prise du bourg. Les Brugeois répondaient que les échelles n'avaient été d'aucune utilité, que les gens de Gand avaient au contraire retardé le moment de la vengeance en donnant le signal du pillage. Un grand tumulte s'éleva, on tira les épées ; et une lutte sanglante allait- s'engager entre ces gens qu'une même pensée devait diriger, lorsque des hommes influents et sensés firent entendre des paroles conciliatrices. La paix rétablie, les assiégeants se préparèrent unanimement à donner l'assaut au temple. Ils firent une vigoureuse irruption par les portes qui communiquaient du couvent dans l'église, entrèrent enfin, el chassèrent les conjurés jusque dans la galerie élevée où se trouvait le cadavre du comte.

De ce théâtre de leur crime, ayant sous les yeux l'objet de leur opprobre et de leurs remords, ils. soutinrent de nouveau la lutte avec un tel acharnement qu'il fut encore impossible de s'en emparer. Le pavement de l'église disparaissait sous d'innombrables quantités de projectiles lancés par eux. Les cloisons et les vitrages des fenêtres, les stalles et les sièges des chanoines étaient brisés ; l'édifice avait perdu son aspect solennel: ce n'était plus qu'un lieu de désolation et de (;arnage, retentissant de vociférations im- [)ies, souillé de sang, rempli de mort et do !)lessés-.

GUILLAUME CLITON. 1127-1128

Situation de la Flandre â la mort de Cliarles-le-Bon. — Le roi de France Louis-le-Gros intervient dans les affaires du comté. — Incidents divers. — Les Flamands acceptent Guillaume Cliton pour comte. — Le roi et le nouveau comte viennent à Bruges. — Conditions imposées par les l'.abitants d'Ardembourg"à la reconnaissance du nouveau comte. — Reprise du siège de l'église de Saint-Donat. — ■ Arrestaiion et supplice du prévùt Bert\ilplie. — Duel judiciaire. — Soulèvement des Brugeois contre le châtelain Gervais. — • Prise dï l'église de Saint-Donat. — Les assassins du comte Ch;ir!es se réfugient dans le cloclior. — Ils se rendent h merci. — Obsèques du comte Charles. -- Réception

(1) Galb. 70-0 citalo, 185.

12) Ibid.

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