CHAPITRE Vlir
de Guillaume Cliton à Saint-Omer. - — Plusieurs préteutlants au comté de Flandre se déclarent. — Supplice des meurtriers de Charles. — Violences et r.pines du comte Guillaume. — Remontrances des Gantois. — Les principales villes de Flandre se révoltent contre l'autorité de Guillaume. — Arrivée de Thierri d'Alsace à Gand. — Il est reconnu en qualité de souverain par une grande partie des Flamands. • — Guillaume Cliton a recours au roi de France. — Lettre de ce roi au.x. villes de Flandre. — Fiëre réponse des villes. — Le roi et Guillaume portent la guerre en Flandre. — Siège de I/ille, combats de Thielt, d'Oostcamp et tl'Alost. — Mort de Guillaume Cliton.
La confusion et le désordre ne régnaient **pas seulement à Bruges; la mort imprévue de Charles livra la Flandre entière à une anarchie que les chroniqueurs et les poètes déplorent amèrement. — " Hélas! hélas!
dit une complainte de l'époque, tant que notre seigneur gouverna la Flandre, les chemins étaient sûrs, nul n'osait -troubler le pays ; et maintenant voilà que nous sommes en proie aux brigands, qu'on nous piile de toutes parts. Le berger est mort, les brebis sont dispersées. Il n'y a plus de justice; la ])aix est ensevelie dans le tombeau du prince. On a tranché la tête, et les membres ne sont plus d'accord entre eux. Pleure, pleui-e, ô Flandre! comme une fille pleure son père. Te voilà sans consolation!... 0 malheureuse Flandre, frappe ta poitrine, déchire ton visage avec tes ongles. Misérables meurtriers, dites, quelle furie vous a inspirés? Comme Judas, vous avez livré votre maître ; aussi le supplice de Judas vous attend. Encore votre trahison est-elle pire que la sienne, car il n'a fait qu'accomplir les prophéties et concourir à l'œuvre du salut des hommes ; mais vous, votre crime a fait le malheur de tous. Allez, et que dans les enfers on délivre Tantale, Ixion, et qu'on vous inflige leurs châtiments'.... »
Chaque fois qu'un grand malheur arrive, il est toujours, dans la pensée des peuples, précédé ou suivi de prodiges. Selon une tradition contemporaine , l'eau des fossés de Bruges parut ensanglantée aussitôt après le meurtre de Charles. Les habitants de Laon, en France, apprirent l'événement le soir même du jour fatal, et on le connaissait
(1) Balder. Chron. appendice ajouté par M. A. Le Glay,
à Londres, en Angleterre, dés le commencement de la deuxième journée. Il était cependant impossible que la nouvelle parvint avec tant de rapidité dans des lieux si éloignés. Il arriva encore une chose fort étrange, c'est que le duc de Bourgogne périt assassiné le même jour que Charles, et à peu près dans les mêmes circonstances.
Cependant le roi de France, Louis-le-Gros, ne tarda pas à intervenir dans les affaires d'un pays dont il était le suzerain. Le dimanche 20 mars, il écrivit d'Arras aux barons qui dirigeaient le siège. Il leur envoyait son salut, leur promettait secours et assistance, les remerciant d'avoir vengé son neveu Charles, le très-équitable comte de Flandre ; puis il ajoutait : « Je ne suis pas maintenant en mesure de me rendre auprès de vous, parce que à l'annonce du crime je suis venu en toute hâte avec trop peu de monde ; et ce ne serait pas agir sagement, ce me semble, que de risquer de tomber entre les mains des traîtres. Or je suis informé qu'il en est encore plusieurs qui plaignent les assiégés, défendent leur forfait, et travaillent de toutes manières à leur délivrance. D'ailleurs, votre contrée est pleine (le troubles; déjà même on s'y est ligué pour donner par ruse ou par violence le comté à Guillaume d'Ypres, contre la volonté de presque tous les citoyens résolus à ne reconnaître nullement ce Guillaume pour seigneur: parce que c'est un bâtard, né d'un père noble, mais d'une mère de vile naissance , qui pendant sa vie était fileuse de profession. Je veux donc et ordonne que sans retard vous veniez vers moi et que, de commun accord, vous élisiez un prince convenable et de votre race pour gouverner le pays "et ceux qui l'habitent^. La Flandre ne saurait être privée de maître sans de grands et prochains dangers. »
Ces lettres venaient d'être lues en présence de tous, et l'on n'avait pas encore formulé de réponse, lorsque survint un autre message de la part d'un parent de Charles : Thierri d'Alsace, issu, comme le prince défunt, d'une des filles de Robert-le-Frison. Thierri commençait par saluer les barons
1 (2) Galb. loco cilato, 197.
GUILLAUME CLITON
flciniands ot leur olTrir son amitié sincère ainsi qu'à tous les habitants du pays. « Vous devez être convaincus, disait-il ensuite, qu'agrès la mort de mon seigneur et comte, le gouvernement de la Flandre m'appartient par droit d'hérédité et doit m'ètre dévolu. Je désire donc que vous agissiez mûrement, avec prudence et réflexion, quant à l'élection de ma personne. Je vous avertis et vous prie de ne pas m'écarter du pouvoir sans égard pour mes droits. Si vous me choisissez, vous trouverez en moi un comte juste, pacifique, traitable, et qlii s'empressera de pourvoir au salut et à l'utilité publique'. »
On n'attacha pas d'abord grande importance à ce message envoyé d'Alsace par un parent inconnu du comte Charles. Trop d'ambitions étaient en jeu déjà pour qu'on s'occupât sérieusement de ce nouveau prétendant. On ne lui répondit même pas, et, sans y faire plus d'attention, l'on ne songea qu'à la missive du roi de France. Dans la situation périlleuse où était la Flandre, il devenait urgent d'aviser aux moyens de la soustraire à l'anarchie. Or, le parti le plus utile et le plus expéditif était 'd'aller s'entendre avec le monarque au sujet du prince que l'on devait élire. En conséquence, les barons désignés pour se rendre à Arras se préparèrent incontinent ; et l'on ordonna toutes les dispositions nécessaires, afin que ce départ d'un grand nombre de chefs du siège ne put faire concevoir aux assiégés l'espérance de s'échapper. L'on fit même contre les tours une attaque des plus sérieuses pour augmenter l'effroi des conjurés. Ceux-ci, en effet, ne se doutant aucunement de ce qui se passait, furent très-étonnés de voir qu'on avait pris les armes un dimanche, jour consacré jusque-là au repos et à la prière. Le lundi et le mardi les députés se mirent en chemin pour Arras.
Durant leur absence, il se passa dans Bruges divers incidents qu'il est bon de rappeler. D'abord, le 24 mars, un certain Woltra Cruval vint répandre le bruit que le roi d'Angleterre avait fait alliance avec Guillaumed'Ypres, qu'il lui avait fourni beaucoup d'argent et promis trois cents hommes d'ar-
(1) Galb loco cilalo, 197.