‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 69 sur 236 · CHAPITRE TUT · texte numérisé non relu

CHAPITRE TUT

Ansbold et les gens du complot. Plusieurs furent blessés et les autres, hués par la multitude, obligés de fuir ridiculement.

Le dimanche des Rameaux, qui cette année-là tomba le 27 mars, les bourgeois, que la pensée d'un nouveau seigneur à élire préoccupait vivement, se réunirent dans une plaine située près des faubourgs de la ville, lis y avaient convoqué les Flamands des environs ; et des prêtres s'y étaient rendus porteurs de châsses et de reliques diverses. Quand tout ce monde fut rassemblé, les principaux d'entre les citoyens s'avancèrent vers les reliques et, les touchant de la main, firent serment en ces termes « Moi, N., je jure de n'élire pour comte de celte terre que celui qui pourra régir utilement le domaine des comtes ses prédécesseurs, et défendre puissamment ses droits contre les ennemis de la patrie, affectueux et bienfaisant envers les pauvres, dévoué à Dieu, marchant dans le sentier delà droiture ; un homme tel enfin qu'il puisse et veuille servir les intérêts généraux du pays ^ ! »

Trois jours après cette cérémonie, les députés envoyés auprès du roi de France, àArras, rentrèrent dans Bruges au son des cloches; et le peuple vit bientôt à leur contenance qu'ils étaient satisfaits du résultat de ce voyage^. En effet, les députés se rendirent aussitôt dans le champ où le peuple avait coutume d'être convoqué et annoncèrent que le roi et ses barons adressaient leurs salutations aux bourgeois et aux habitants de toute la Flandre , promettant surtout amour et gratitude à ceux qui se sacrifiaient avec tant de persévérance pour venger la mort de leur seigneur. Alors ils lurent une proclamation du roi ainsi conçue : « Le roi de France Louis, à tous les bons fils du pays de Flandre, salut et amitié ainsi que l'invincible appui de sa présence et de son pouvoir royal, soutenu par la protection de Dieu et la force des armes. A la nouvelle du meurtre de votre comte, prévoyant la triste ruine de la patrie, nous nous sommes affligé, et avons résolu, avec une rigoureuse sévérité, de punir le crime par un supplice inouï jusqu'à ce jour. Et

(1) Gulb. loco cUaio, 198,

(2) IbUL

afin que le pays soit pacifié et reprenne sa vigueur sous le nouveau comte que nous choisirons, obéissez à tout ce que contiennent ces lettres, et exécutez-le^. »

A ces mots, la multitude redoubla d'attention ; et le bouteillier Walter, qui faisait partie de la députation, montrant les lettres marquées du sceau royal, en donna lecture. Après quoi il prit la parole de manière à être entendu par toute la foule du peuple qui se pressait dans la plaine. « Ecoutez, ô nos concitoyens , ce qui s'est passé auprès du roi et de ses barons, et ce qui a été prudemment examiné et conclu. Les princes de France et les premiers de la terre des Flandres, par l'ordre et le conseil du roi, ont choisi, pour votre comte et celui de ce pays, le jeune Guillaume, né en Normandie, noble de race, élevé parmi vous dès sa tendre enfance, et devenu par là un homme plein de courage. Il lui sera facile de s'habituer à toute bonne coutume, et vous pourrez le plier comme vous le voudrez aux mœurs et usages établis, doux et docile comme il l'est. Moi-même je lui ai donné mon suff'rage, et Robert de Bélhune, Bauduin d'Alost, Iwan, son frère, le châtelain de Lille et les autres barons l'ont élevé au comté. Nous lui avons prêté l'hommage de foi et fidélité selon la coutume établie pour ses prédécesseurs les comtes de Flandre. Quant à lui, pour nous récompenser de nos travaux, il nous a gratifiés des terres et des propriétés des traîtres sur qui pèse la proscription, d'après le jugement porté par tous nos chefs, et qui n'ont plus rien à attendre qu'une mort cruelle au milieu d'affreux supplices. — En conséquence, je vous engage, vous recommande et vous conseille, en toute sincérité, à vous tous, habitants de Bruges, ou autres qui m'entendez, de recevoir Guillaume, nouvellement élu en qualité de comte, investi de la terre par le roi, et devenu votre seigneur et prince. — Du reste, s'il est quelque chose qu'il puisse, selon son pouvoir, vous remettre en don comme le droit de tonlieu et les cens des terres, il le fera volontiers ; je vous le déclare moi-même et de la part du roi et de la sienne. Ainsi il exemptera, franche-

(3) Ibid.

GUILLAUME CLITON

ment et de bonne foi, ceux qui le désirent, du droit de péage et de cens levé sur vos habitations sises en dehors des faubourgs ^ »

Les citoyens écoutèrent silencieusement le discours de Walter; car ils ne voulaient pas se prononcer et faire une réponse au roi touchant l'acceptation ou l'élection du nouveau comte sans en avoir mûrement délibéré. Toute la journée se passa donc en discussions et en pourparlers; et quand la nuit fut venue, on dépêcha des courriers dans toutes les directions pour prévenir les bourgeois des villes voisines qu'ils eussent, de leur côté, à aviser sur l'élection ou le rejet du nouveau seigneur. Il existait parmi les Flamands une telle conformité de sentiments nationaux, qu'ils n'auraient jamais voulu, dans une circonstance aussi grave surtout, agir les uns sans les autres. Les gens de Bruges tenaient beaucoup à ne rien faire sans être d'accord avec leurs voisins les Gantois. C'est pourquoi ils députèrent vingt nobles hommes d'armes, et douze des plus Hgés et des plus sages d'entre les bourgeois, afin de s'entendre avec les personnages que la ville de Gand avait envoyés à Ravenschot pour aller à la rencontre du roi de France, qui était en chemin. En effet, d'Arras ce prince s'était rendu à Lille, accompagné du jeune Guillaume, auquel les habitants prêtèrent foi et hommage. De là, il s'en vint à Deynze, entre Courtrai et Gand, où il fut rencontré par les envoyés de Bruges et de Gand réunis ; enfin le 4 avril, vers le soir, il entra dans le faubourg de Bruges, ayant à sa droite le nouveau comte.

Les chanoines de Saint-Donat étaient venus au-devant d'eux en procession, portant solennellement la croix et les reliques. Un grand cortège suivait, et l'on fit au monarque une réception aussi belle et honorable que le pouvait permettre la triste situation du pays.

Le lendemain, le roi, le comte Guillaume , leurs chevaliers , les barons flamands, les bourgeois et une foule de gens de toutes les conditions se rendirent au champ des assemblées. On y plaça les châsses et coffrets renfermant les corps saints et

•;i; Galb. loco cilato. ICS.

les reliques, et, après avoir commandé le silence, on fît lecture de la charte des libertés de l'église Saint-Donat; les chanoines réclamèrent la faculté d'élire canoniquement le prévôt, comme il est indiqué dans le texte des privilèges. Ensuite on lut également la charte qui contenait l'exemption des droits de tonlieu et de cens demandée par les citoyens pour prix de leur consentement. Le roi et le comte jurèrent sur les reliques et en présence de tout le peuple, d'observer ces clauses et conditions franchement, de bonne foi et sans subterfuge, et alors les citoyens jurèrent, de leur côté, suivant la coutume, fidélité au comte, et lui promirent foi et hommage comme au seigneur légitime de la terre ^.

Ainsi fut élevé à la dignité de comte de Flandre ce jeune Guillaume que le roi de France protégeait et mettait en avant moins peut-être par affection que pour s'en faire un puissant allié, et l'opposer un jour à Henri, roi d'Angleterre. On sait d'ailleurs qu'Henri avait dépouillé son frère Robert, père de Guillaume, du duché de Normandie ; qu'il le gardait prisonnier, et que, par suite de cette spoliation, Louis-le-Gros avait pris à cœur les intérêts de l'héritier légitime, et tenté vainement jusque-là de reconquérir pour celui-ci l'héritage que le monarque anglais détenait contre toute justice.

Cependant l'adhésion des Flamands n'était pas unanime. Une notable partie des barons et du peuple avait bien élu Guillaume, mais la nécessité plus encore que la sympathie avait dicté ce choix. Le jeune comte le comprit dès qu'il sut avec quelle froide réserve et au prix de quelles concessions les gens de Bruges et leurs amis consentaient à recevoir un nouveau maître. Pour s'attirer la bienveillance de sujets qui se donnaient à lui presqu'à contre-cœur, Guillaume promit de leur accorder le pouvoir et la faculté de modifier leurs lois et coutumes, et de les améliorer suivant l'opportunité des temps et des lieux^.

Lorsque l'assemblée fut dissoute, le roi et le comte entrèrent en ville et vinrent au logis qui leur avait été préparé. Ils avaient

(2) Ibia.

(3; Ibid.

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