CHAPITRE Vlir
à peine eu le temps de s'y installer, que de nouvelles demandes et de nouvelles exigences les j poursuivirent. Les plus puissants de la ville d'Ardembourg, qui en tête de leurs concitojens assistaient au siège, se présentèrent devant les princes, porteurs d'une lettre contenant des réclamations de diverse nature : « Nous aussi, disaient-ils fièrement, nous aussi qui avons fait partie du siège, nous admettrons celui qui a été nouvellenient élu comte de Flandre, à la condition toutefois que, nous délivrant des criminelles exactions de nos chefs, il condamnera, abolira et supprimera pour nous et nos voisins les droits nouveaux de tonlieu qui ont été récemment établis à Ardembourg par le conseil perfide du châtelain Lambert, et contrairement aux droits et coutumes de la terre ' ; qu'ensuite nos paysans obtiennent la liberté de faire paître leurs troupeaux sur le terrain appelé moére, sans payer la redevance inique imposée par Lambert.
" Nous voyions en outre que le roi et le comte mettent un terme à l'exorbitante redevance qui pèse sur les habitations à Ardembourg, de manière que les enfants, après la mort de leurs parents, puissent racheter pour douze écus ce pourquoi jusqu'à présent ils en devaient payer seize, d'après remplacement de leur demeure.
« Si une expédition est annoncée de la part de notre comte, celui qui sans excuse légitime refusera d'y participer payera audit comte une amende de vingt sols ; nous nous en sommes fait une loi.
<> Sur toutes ces choses, seigneur roi, nous demandons ton assentiment, ainsi que l'approbation du nouveau comte. Qu'il veuille donc confirmer par serment tout ce que nous avons inscrit dans cette charte, qui est d'accord avec ce qu'on a proclamé en présence de tous.
» Enfin nous supplions et conjurons, tant le roi que le comte et leur suprême puissance, de ne jamais souffrir par la suite que ni le prévôt Bertulphe, ni ses frères Wili'rid Knop et le châtelain Racket, ni le jeune Robert, ni Lambert d'Ardembourg et ses fils ni Burchard et les autres traîtres
[!) Galb loœ citafo, 199.
puissent avoir le droit d'hériter ou d'adhériter dans le comté de Flandre. »
Il fallut bien que Guillaume accédât aux demandes des habitants d'Ardembourg, comme à toutes celles qu'on lui avait déjà faites. Il craignait trop de voir s'échapper de ses mains un pouvoir que d'autres concurrents recherchaient avidement déjà, ainsi que nous le dirons tout à l'heure. Le reste du jour fut consacré à recevoir les hommages des barons, des principaux bourgeois et des anciens officiers du comte Charles maintenus dans leurs charges et prérogatives. — La cérémonie se faisait de la manière suivante : Le comte demandait si l'on voulait être franchement et sincèrement à lui, et l'on répondait : « Je le veux. » — Alors le souverain prenait les mains jointes du vassal dans les siennes, lui donnait l'accolade, et celui-ci était inféodé^. Ceux qui déjà avaient prêté hommage au comte en présence de son prolocuteur ou avocat, le renouvelaient sur les reliques des saints. Enfin Guillaume donnait l'investiture à tous ceux qui lui avaient juré sûreté et fidélité, en les touchant d'une petite baguette qu'il tenait à la main^.
L'importante affaire de l'élection avait pour un instant distrait l'attention des assiégeants de l'objet pour lequel ils s'étaient réunis. Il paraît même que la surveillance de l'église n'était plus aussi active, car divers conjurés parvinrent encore à se sauver. Ainsi, dans la semaine des Rameaux, Lambert d'Arche s'esquiva, on ne sait comment, durant la nuit et à l'aide d'un petit bateau s'enfuit vers le village de Michem. Ce Lambert était l'ami intime de Burchard. Enfermé dans le bourg, puis dans l'église, il n'y avait point d'homme plus acharné que lui à se défendre. Son adresse à tirer de l'arc et à lancer des javelots en faisait un puissant auxiliaire pour les meurtriers. Ils furent très-irrités quand ils apprirent sa fuite clandestine; aussi Burchard cria-t-il luimême aux assiégeants que son ami s'était sauvé, et leur montra de quel côté il avait dû porter ses pas. On entoura immédiatement le village où Lambert s'était caché; il fut pris, enchaîné et renfermé dans la
(2) Ibid.
(3) Ibid.
GUILLAUME CLITON
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pi'ison du bourg. On l'eût infailliblement pendu sur-le-champ, si les chefs, qui en ce ■moment se trouvaient à Arras, eussent été présents. Le dimanche suivant, le châtelain Hacket réi;ssit également à sortir du clocher, à gagner Liswege, et à se réfugier chez sa fille, qui avait épousé en ce lieu un chevalier très-noble et très-riche appelé Robert Krommeling. Du reste, la plupart de ceux qui s'étaient refusés de la sorte ou autrement à partager jusqu'au bout le sort de leurs compagnons n'eurent pas une destinée plus heureuse que la leur. Ils furent même châtiés plus vite. C'est ce qui arriva notamment au traître Isaac, qui, le 23 mars, ' fut étranglé sur le marché de Bruges; à Eustache de Steenvoorde arrêté à Saint- Omer, et brûlé vif dans les flammes de la maison où il avait cherché un asile ; enfin au prévôt Bertulphe , le chef et l'âme de toute la conspiration.
On a vu que Bertulphe, après son évasion favorisée par le bouteillier Walter, avait été abandonné de ce dernier dans les marais de Bruges. Il en fut tiré par le frère de Fulcon, chanoine de Saint-Donat, qui lui donna un cheval au mojen duquel il arriva près de Kaihem en deçà de Dixmude, où Burchard avait une habitation. Comme -en était à sa piste, il s'enfuit la nuit avec un seul guide vers Furnes, et de là passa à Warneton, sur les frontières de la Flandre wallonne. Il marchait volontairement sans chaussure en expiation de ses péchés, dit la chronique ' ; et quand enfin il tomba aux mains de ceux qui le cherchaient, il avait les pieds tout en sang, écorchés et meurtris qu'ils étaient par les pierres du chemin durant ses courses noctures. L'homme le plus acharné à la perte du prévôt était ce Guillaume d'Ypres, qui, naguère encore allié aux assassins, comptait sur eux pour faire valoir ses prétentions au comté de Flandre, leur donnait des encouragements, en recevaii de l'argent volé dans le trésor même de la noble victime. Ce furent les émissaires de Guillaume qui arrêtèrent Bertulphe et l'amenèrent ^ leur maître, heureux d'avoir maintenant une occa.<5ion de se réhabiliter
tl) Galb. (oco ci::i:o, l'Jd.
dans l'opinion publique. En annonçant qu'il avait pris lui-même le prévôt de Bruges, Guillaume espérait rétablir sa réputation et sa puissance. Il résolut donc d'infliger un châtiment terrible à celui dont tout le monde disait hautement qu'il était le complice.
Le prévôt fit son entrée dans Ypres au milieu d'une multitude immense remplissant l'air de ses vociférations et avide d'ajouter aux tortures dont le criminel allait être accablé. En effet, ou le dépouilla de ses vêtements, à l'exception des haut-de-chausses, et on lui lia autour du corps, des bras et des jambes, de longues cordes que chacun voulut tenir. On le conduisit en cet état à travers les rues de la ville, en le huant, en lui jetant des pierres et le couvrant de boue. Le visage immobile, les yeux tantôt baissés vers la terre, tantôt levés au ciel, il semblait se résigner à son triste sort et invoquer l'assistance divine. Dans le trajet, un serf s'en approcha et, le frappant d'un bâton au visage, lui dit : « 0 le plus orgueilleux des hommes ! pourquoi dédaignes-tu de lever la tète et d'implorer la compassion des seigneurs et la nôtre, puisque ta vie est entre nos mains'^. .. Il ne parut faire aucune attention à ces paroles, et garda le silence. Quand ce cortège de mort fut arrivé sur la place où se dressait le gibet, on mit le prévôt tout à fait nu pour augmenter l'ignominie de son supplice. Ses brus furent étendus en croix sur le gibet, et la tête passée dans une ouverture pratiquée à la partie supérieure de la potence, de manière qu'elle eût à supporter seule tout le poids du corps.
Au moment où il était dans cette position, cherchant à prolonger sa vie en raidissant ses pieds et en se soutenant sur leur extrémité, voici que Guillaume d'Ypres sort de son logis, fend la presse, impose silence à ses vassaux, et, se plaçant en face de Bertulphe, l'interpelle en ces termes : " Dismoi, ô prévôt! dis-moi, par le salut de ton âme, quelles sont, outre toi-même, Isaac et les traîtres déjà connus, les autres personnes coupables de la niort du seigneur comte, Charles, etqui demeurent encore ignorées? » Le patient fit un effort sur lui-raéine, relova
(2) liid. £00.