‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 71 sur 236 · CHAPITRE VJII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VJII

la tête, et s'écria d'une voix forte devant tout le peuple assemblé : « Toi-même, aussi bien que moi, tu le sais'. » Guillaume pâlit de rage à ces mots, donna l'ordre de lui jeter des pierres et des imaiondices, et de l'achever. Aussitôt grand nombre de gens qui étaient venus sur le marché d'Ypres pour vendre du poisson s'approchèrent du gibet et frappèrent Bertulphe de leurs crocs de fer et de leurs bâtons, l'empêchant de s'appujer sur l'extrémité de ses pieds. D'autres en même temps prirent un chien qui passait, l'éventrèrent, en tordirent les boyaux autour du cou du patient, et placèrent la gueule de l'animal contre sa figure au moment où il exhalait le dernier soupir.

Quand la foule se fut rassasiée de cet affreux spectacle, elle se rendit en un autre endroit de la ville où l'attendaient de nouvelles émotions. Un duel judiciaire allait avoir lieu, et ici encore du sang allait être répandu : un homme devait, condamné par le jugement de Dieu, succomber sous les étreintes cruelles de son adversaire ou entre les mains du bourreau. Wydo, chevalier plein de valeur, et qui, du vivant de Charles, était un des principaux conseillers de ce prince, n'avait pas été étranger à la cens piration, parce qu'il avait pour femme une nièce de Bertulphe, sœur d'Isaac.

Après la mort de Charles, un autre chevalier de grand courage, Hcrman, surnommé au Corps-de-Fer, accusa publiquement ce Wjdo d'être l'un des assassins de son maitre. Wjdo déclara l'accusation fausse et calomnieuse, en annonçant qu'il était prêt à se défendre par les armes devant le vicomte d'Ypres. Herman soutint son dire, et Guillaume arrêta que le duel aurait lieu aussitôt après le supplice du prévôt. Arrivés dans la lice qui avait été préparée à l'avance, Herman et Wj'do, armés de toutes pièces, s'attaquèrent d'abord la lance en arrêt, et se battirent avec beaucoup de vigueur. Cependant Herman au Corps-de-Fer finit par vider les arçons et tomba de cheval. Étendu à terre, chaque fois qu'il voulait se relever "Wydo le terrassait d'un coup de lance. Il parvint néanmoins à blesser le cheval de

(1) Galb. loco cUato, 200.

Wjdo ; l'accusé, démonté à son tour, tira l'épée et se précipita sur Herman. Alors des coups violents et répétés retentirent sur les écus des deux champions jusqu'à ce que, lassés l'un et l'autre du poids de leurs armes, ils les jetèrent au loin d'un commun mouvement, et s'enlacèrent corps à corps aveo fureur pour hâter le combat. Dans cette lutte Herman fut renversé et "Wydo tomba sur lui, le frappant au visage de ses gantelets de fer. La victoire paraissait assurée pour l'accusé, car l'accusateur, terrassé et immobile, semblait prêt à rendre l'âme.

Chacun, immobile de stupeur et d'anxiété, contemplait cette scène, n'osant croireencore au triomphe de l'injustice et prêt à blasphémer contre la Providence, si Herman succombait aux attaques du traître Wydo. Tout à coup ce dernier paraît éprouver une violente secousse; il pousse un cri, et tombe lourdement à côté d'Herman. H venait d'avoir le bas-ventre ouvert et déchiré par l'homme de fer. Celui-ci se releva triora'phant. On traîna le vaincu sur une claie aux applaudissements du peuple, et Guillaume d'Ypres le fit accrocher au gibet où déjà pen(hiit le prévôt morf^.

Quand Wydo eut rendu le dernier soupir, les deux cadavres furent placés sur une roue de chariot fixéa à l'extrémité d'un mât très-élevé. On leur avait croisé les bras autour du cou l'un de l'autre, et en cet état, dit l'historien Galbert, ils paraissaient encore se consulter sur le meurtre de leur glorieux seigneur, le très-pieux comte Charles^.

Pendant que tout ceci se passait à Ypres, le roi de France était occupé dans Bruges des moyens de reprendre le siège et de réduire enfin les conjurés à se rendre. Il avait nommé Gervais vicomte ou châtelain de Bruges pour le j-écompenser de son zèle ; et Gervais continuait à diriger les vengeurs du comte Charles par ses conseils et par son expérience. Un héraut d'armes vint alors annoncer au peuple de Bruges le supplice infligé à Bertulphe et à Wydo, qu'il avait vus tous deux suspendus sur la place.

Cette nouvelleranima le courage des assiégeants. Afin de décourager les meurtriers.

(2; Ibid. 201.

(3) Ibid.

GUILLAUME CLITON

ils leur firent savoir de quelle manière leur chef, le prévôt, avait été pris et mis à mort. Les assiégés furent en effet frappés d'une grande terreur. On les entendit gémir et se lamenter ; mais ils n'étaient pas moins résolus à se défendre en désespérés jusqu'à la fin, et ils le déclarèrent. En conséquence, Gervais fit démolir par les charpentiers une grande tour de bois qui avait été construite pour assaillir l'église, et qui ne pouvait plus servir. Une des plus grosses poutres de cette tour fut disposée en bélier pour battre en brèche les murs de Saint-Donat, car il riy avait pas d'autre moyen de pénétrer dans l'édifice, dont les ouvertures et les fenêtres étaient bouchées et rendues inaccessibles. On travailla en même temps à confectionner de nouvelles machines de siège, telles que balistes, catapultes, échelles et autres.

Malheureusement, parmi cette masse turbulente de peuple rassemblée à Bruges, il s'élevait souvent des dissensions et des querelles. Au moment oij l'on s'occupait ainsi des préparatifs du siège, il survint un nouvel incident qui faillit encore une fois tout retarder. Le roi et les barons avaient, dans un but fort sage, porté un décret qui défendaitde s'approcher de la tour et de parler aux ennemis, afin qu'ils ne pussent découvrir (|uels moyens on mettait en œuvre pour les combattre. Celui qui contreviendrait à cet ordre devait être jeté en prison, jugé et puni sévèrement par les chefs. Or, il arriva qu'un bourgeois, qui avait épousé la sœur d'un des assiégés, s'approcha furtivement de la tour, avec l'intention de redemander à son beau-frère des habillements et des vases qu'il lui avait prêtés. Un des hommes d'armes de Gervais l'aperçut, et, quand il passa sur la place du bourg, il le saisit, d'après l'ordre formel qu'il avait reçu, et le conduisit de force au palais coratal , où l'on déposait tous les prisonniers.

Cette arrestation causa unegranderumeur parmi les gens du peuple. Ils s'écriaient que jamais on ne les verrait souff'rir la tyrannie de personne, et qu'à eux seuls appartenait le droit de punir une telle contravention. Bientôt ils coururent aux armes et se précipitèrent vers la maison du comte, qu'ils assaillirent pour en tirer le captif.

Gervais s'y était enfermé avec ses hommes. Il se défendit courageusement ; et quand il vit le tumulte se calmer un peu, il descendit au milieu des insurgés et leur parla de la sorte : « Vous n'ignorez pas, citoyens et amis, que sur votre demande le roi et le comte m'ont institué châtelain de ce lieu; vous savez aussi que c'est en conformité des ordres du roi et des principaux barons qu'un de mes hommes a pris votre concitoyen en flagrant délit; nonobstant ce, vous avez méconnu ma dignité et insulté ma personne; vous avez assailli le palais du comte et ma famille qui s'y trouvait; enfin vous vous êtes précipités déraisonnablement et à main armée jusqu'en présence du roi. Maintenant, si vous le désirez, je résigne mon office de vicomte à cause de l'injure que vous m'avez ftiite ; je romps le pacte de foi et de sécurité qui existait entre nous, afin qu'il soit évident pour chacun que je ne prétends ni ne cherche à avoir de l'autorité sur vous. Ainsi déposons les armes si cela vous plait : rendons-nous pardevant le roi, et que ce prince décide entre vous et moi^ » Ls peuple en eff'et suivit Gervais au logis du monarque, et là, moyennant quelques concessions réciproques, la paix fut rétablie, et l'on put enfin agir d'un commun accord.

Le 12 avril, Louis- le-Gros, ses conseilliers, et les plus expérimentés parmi les barons flamands, montèrent au dortoirdu couvent pour examiner par quel endroit on pourrait attaquer l'église avec le plus de succès. Précisément ce dortoir était accolé aux parois extérieures de Saint-Donat, et correspondait à la galerie supérieure où lo comte avait été tué. On décida que le bélier y serait porté, et qu'on tâcherait de percer le mur de ce côté. En attendant on lança d'en bas, pendant deux jours, une multitude de projectiles contre la tour dans le but de fatiguer les conjurés. Ceux-ci commençaient à perdre courage, et, en désespoir de cause, essayaient de fléchir la colère de leurs ennemis par tous les moyens possibles. Pendant que le roi était au couvent, le jeune Robert, que l'on a vu entraîné si malhcu-

(I) Galb, !oco cilalo, 201.

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