CHAPITRE Ylir
rousemont dans la conjuration, mit la tête en dehors de l'une des fenêtres et cria merci au prince; mais Louis-le-Gros ne voulut pas se laisser attendrir. Peu après, les assiégés, espérant encore le fléchir, firent une histoire mensongère sur la mort de Burchard. Ils disaient qu'une querelle s'étant élevée entre lui et Robert ce d.ernier lui avait passé son épée au travers du corps, et ils proféraient mille injures contre Burchard. Ces ruses ne produisirent aucun effet'.
Le 14 avril, vers midi, on enleva la cloison de bois du dortoir, laquelle touchait aux murs de l'église, et l'on commença à dresser le bélier. C'était une énorme poutre armée à son extrémité d'une pointe de fer.tressolide et suspendue par de grosses cordes. Dès qu'il fut en état de jouer on l'attira par des crampons à la plus grande distance possible,, et alors on le laissa retomber de tout son poids contre la muraille. A ce premier choc un amas considérable de pierres s'écroula.
Cependant les assiégés, pressentant qu'une brèche ne tarderait pas à s'ouvrir et à livrer entrée dans leur refuge, ne savaient plus quel moyen de défense employer. Ils imaginèrent de mêler des charbons ardents à de la poix, de la cire et du beurre, et de lancer le tout sur le toit du dortoir. Ces matières grasses et incendiaires s'attachant aux tuiles, les flammes se développèrent bientôt sous le souffle de l'air, et, en un instant, le toit brûlait de toutes parts sur la tête dos gens occupés à mouvoir le bélier. En même temps, du haut de la tour, les assiégés laissaient tomber perpendiculairement de grosses pierres qui écrasaient et renversaient beaucoup de monde. Le bélier n'en continuait pas moins de battre la muraille, et, après bien des chocs qui ébranlaient l'édifice entier, une brèche s'ouvrit enfin. Mille clameurs de joie s'élevèrent du sein de la multitude. Les hommes d'armes du roi, les chevaliers flamands , les bourgeois et les gens du menu peuple se précipitèrent tous à l'envi contre cette ouverture.
Ce fut une horril^le confusion. Les uns se' heurtaient aux débris do la brèche et
(1) Gulb. loco citalo, Zj2.
étaient foulés aux pieds; les autres, étouff'és par la presse, poussaient des cris déchirants; d'autres, plus forts et plus audacieux, passaient comme sur un pont au-dessus de cette masse compacte d'assaillants. Bientôt l'église fut pleine de monde, ainsi que la cour et les bàiiments du bourg; beaucoup' étaient entraînés par le désir de la vengeance, mais beaucoup aussi par celui du pillage. Les premiers qui arrivèrent dans la galerie virent un étrange et désolant spectacle : le corps du comte Charles était là tristement éclairé par un seul flambeau de cire que les iraitres avaient eu cependant la pudeur d'entretenir sans cesse allumé à l'endroit de la tête 2. Autour de ces vénérables reliques gisaient à terre des fragments de comestibles, des légumes et delà farine; car sans doute les meurtriers, dans leur terreur superstitieuse , avaient renouvelé souvent le festin sacrilège dont nous avons parlé plus hii»ut. Le roi de France, ayant pu enfin pénétrer dans l'église Saint-Donat, vint s'agenouiller auprès de son malheureux parent. Il pleura sa mort, chargea les chanoines de veiller et de prier niiit et jour autour de la tombe ; puis il se releva jurant d'exterminer jusqu'au dernier des assassins.
Cependant ceux-ci, lorsqu'ils virent l'église et la galerie supérieure au pouvoir de leurs ennemis, s'étaient tous retirés dans la tour, dont ils avaient empêché l'accès en enlevant les premières marches de l'escalier et en barricadant la porte. Enfermés et investis dans ce dernier refuge, ils ne voulurent point encore se rendre; et, comme s'ils espéraient obtenir quelque commisération en agissant avec fierté, ils ne cessaient de sonner de leurs buccines. Deux jours se passèrent ainsi. Ces misérables, exténués de fatigue, bourrelés de remords et de crainte, éprouvaient en outre de grandes douleurs physiques. Les aliments et ,1a boisson leur répugnaient; tout était pour eux sans aucune saveur : de sorte qu'ils éprouvaient les tourments de la faim et de la soif au milieu des provisions de toute espèce dont ils étaient environnés.
(2) IHd. t03. ■
GUILLAUME CLITON
Lo 19 avril, Louis-le-Gros, irrité de rencontrer une telle obstination chez les <;onjurés, ordonna à ses hommes d'armes d'attaquer la tour par sa base et de la démolir, quoiqu'il lui en coùtcit beaucoup de détruire cet antique et beau monument. Les soldats se mirent anssitot à l'œuvre. Ils travaillèrent toute la journée ; et le lendemain ce travail de destruction était très-avancé et la ruine imminente, car, à chaque coup de marteau ou de pioche l'ébranlement se faisait sentir jusqu'au sommet de l'édifice. Alors les assiégés, voyant la tour sur le point de s'écrouler, prirent la résolution de se remettre aux mains du roi plutôt que d'être écrasés sous les ruines de leur dernier asile. Ils crièrent qu'ils se rendaient : les sapeurs cessèrent de frapper.'
Aussitôt ils descendirent, et on les vit arriver dans la galerie où des hommes d'armes, armés jusqu'aux dents, les attendaient. Les conjurés n'étaient plus qu'au nombre de vingt-sept. Rien de hideux comme leur aspect pâle, livide et criminel '. On les fit passer un à un dans la maison du prévôt, par une fenêtre donnant sur l'escalier de la tour, et on les enferma, liés et garrottés, dans une étroite prison en attendant leur supplice. Quand la tour fut vide, beaucoup de gens y montèrent pour s'emparer des objets que les rebelles y avaient laissés. On y saisit de l'excellent vin et de l'hypocras qui appartenaient au comte défunt, grand nombre de pièces de lard salé, vingt-deux me'sures pleines de fromage, des légumes, de la farine de froment, des ustensiles servant à cuire le pain, des vases et des meubles de diverse nature. On espérait y trouver aussi le trésor du comte; toutes recherches à cet effet furent inutiles.
« Dans cette journée, dit l'historien qui nous a laissé tant de particularités curieuses, le Seigneur, par le brillant éclat du soleil et la douceur de l'air, avait pour ainsi dire donné autour de nous une nouvelle face au monde, parce que ceux dont la présence souillait l'église étaient chassés de ce saint lieu et réduits en captivité^. >• Les prêtres s'empressèrent de purifier par
(1) Galb. loco citoAo, 200.
(2) Ibid.
de nombreuses ablutions, le pavé du temple, de restaurer les murs, de réédifier les autels, dont les tables, par une sorte de miracle, étaient demeurées intactes. Ils décorèrent la basilique de nouveaux ornements et y remirent tout ce qui était nécessaire pour célébrer les saints offices.
Le lendemain, on prépara une peau de C3rf qui devait servir, selon la coutume du temps, à envelopper le corps de l'auguste défunt^. Le jour suivant, on fît solennellement la levée de ce corps. On craignait que, depuis sept semaines qu'il était là, il ne se fiit décomposé; et, afin de détruire l'odeur infecte que chacun s'attendait à voir s'exhaler du cercueil, on avait fait préparer des réchauds pour y jeter de l'encens et des parfums. Mais, la tombe ayant été ouverte, il n'en sortit aucune mauvaise senteur. Alors on plaça le corps, cousu dans la peau de cerf, sur une estrade au centre du chœur. Une grande foule de peuple était déjà réunie dans la basilique, et le roi de France s'y trouvait entouré de ses barons et des principaux seigneurs de la Flandre. L'évêque de Tournai, accompagné de trois abbés et de tout le clergé de Bruges, portant processionnellement les châsses de saint Douât, de saint Basile et de saint Maxime, arriva bientôt sur le pont du bourg, où on lui fit la remise des saintes dépouilles, lesquelles furent, au milieu des larmes et des sanglots, transférées à l'église de Saint-Christophe. Là «fut célébrée la messe des morts, en présence du roi, des barons et du peuple, qui avaient suivi le triste convoi.
Des hommages plus grands encore étaient réservés à la mémoire de ce vertueux personnage : ses contemporains lui donnèrent le nom de Charles-le-Bon ; et la postérité lui conserva cette qualification qu'il avait si bien méritée. Plus tard, l'Eglise le mit au rang des saints martyrs. Sa fête fut célébrée en Flandre le 2 mars, jour de sa mort, et, chaque année , jusqu'à la fin du siècle dernier, on lisait, à la porte de l'église de Saint-Donat, l'anathème fulminé contre ses bourreaux.
Tandis que ces événements se passaient,
(3) Ihld. 207.