‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 73 sur 236 · CHAPITRE VIU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIU

Guillaume surnommé Cliton, ou le Normand, nouvellement élu à Bruges, et institué par Louis-Ie-Gros en qualité de comte de Flandre, fut reçu à Saint-Qmer, comme on avait coutume de le faire pour les princes ses prédécesseurs. De jeunes garçons portant des arcs et des flèches s'avancèrent en troupe au-devant de lui, feignant de vouloir s'opposer à son entrée dans la ville. Guillaume ne savait pas ce que signifiait une pareille démonstration. Alors un des petits archers lui dit : « Seigneur, il est juste que nous obtenions pour nous le privilège qu'avaient nos aïeux de courir par les bois et forêts aux fêtes des saints, d'errer çà et là pendant le printemps pour prendre les oiseaux, tuer à coups de flèches les renards, les écureuils et autres semblables bêtes, enfin de prendre toules les récréations de notre âge. Jusqu'à présent nous l'avons fait en pleine liberté, et, sauf votre agrément, nous le voulons faire toujours ^ .•> Le comte Guillaume, qui lui-même était encore jeune, rit beaucoup de ce joyeux badinage, feignit d'accorder à regret de telles franchises, puis, amusé des battements de mains et des cris de joie de tous ces enfants, il leur enleva en plaisantant le drapeau qu'ils portaient. Escorté par ces turbulents compagnons, il fit son entrée dans la ville au milieu des bourgeois et du clergé, qui étaient venus à sa rencontre portant des flambeaux allumés, répandant autour de lui des nuages d'encens, psalmodiant des cantiques d'allégresse et réjouissant l'air d'une belle musique^. Quand le seigneur eut fait ses prières à l'église, il reçut, suivant l'usage, le serment de foi et hommage de la bourgeoisie, et, à cette occasion, octroya une confirmation solennelle des droits et franchises existant déjà, et auxquels sans doute il ajouta quelques dispositions nouvelles. Cette charte de Guillaume Cliton est la première sanction écrite que l'on connaisse des libertés communales de Saint-Omer.

Mais, élu et reconnu comme souverain par une notable partie des Flamands, le protégé du roi de France était loin pourtant de posséder tout le territoire; car on sait

(1) Galb. loco citalo, 204. (2) Ibid.

que plusieurs prétendants avaient dressé" leurs bannières en divers endroits du pays. Guillaume d'Ypres, le premier, s'était rendu maître par la violence d'un grand nombre de lieux fortifiés, entre autres de Formesèk, de Furnes, de Cassel, d'Aire, de Bergues- Saint-Winoc , et de tous leurs alentours. Dès son arrivée à Bruges, Louis-le-Gros était allé trouver ce Guillaume au château de Winendaele, afin d'établir la paix et la concorde entre lui et le nouveau comte; mais le vicomte d'Ypres refusa d'entrer en arrangement, disant qu'il n'y avait pas d'autre descendant direct des anciens comtes que lui, et qu'il méprisait l'étranger qu'on voulait imposer aux Flamands^. Louis-le- Gros, occupé alors du siège de Saint-Donat, fit attaquer Guillaume aux environs d'Aire par deux chevaliers, Hugues Champd'Avoine et Walter de Frorerdeslo : il paraît que ce combat n'eut pas de résultats.

Quand les obsèques du comte Charles furent terminées, que le roi eut remis un peu d'ordre dans la ville, et nommé un nouveau prévôt de Saint-Donat, il partit en compagnie du châtelain Gervais et d'un grand nombre de gens d'armes réunis à Bruges, et s'avança vers Ypres pour mettre Guillaume à la raison. Le 26 avril, Louis, que Guillaume Cliton avait rejoint, ordonna le siège de cette ville. L'attaque et la résistance furent de part et d'autre très-opiniâtres. Le prétendant sortit avec trois cents hommes d'armes pour lutter contre son rival, le jeune Guillaume. Pendant ce temps, des bourgeois d'Ypres, gagnés en secret par le roi, introduisirent ce prince dans la ville ainsi que toute son armée. Lorsque le vicomte rentra, ignorant la défection des habitants, il fut investi par les gens du roi et du comte. Ne pouvant se tirer de ce mauvais pas, il se rendit prisonnier, et on l'envoya pour être détenu au château de Lille.

Après en avoir fini de la sorte avec l'homme dont les coupables antécédents ne méritaient pas une aussi douce punition, Louis-le-Gros se dirigea vers Audenarde occupée par un autre aspirant au comté de Flandre. C'était Bauduin IV, dit le Bâtis-

(3) IMd. 200.

GUILLAUME CLITON

seur, comte de Ilainaut, arrière-petit-fils du marquis Bauduin de Mons et de la fameuse Richilde. Lors de la venue du roi à Arras, Bauduin l'avait été trouver en tête dos hommes nobles du pays de Hainaut, le priant de le réintégrer dans ce qu'il appelait son héritage, et s'offrant de prouver contre tout venant, par le duel judiciaire, qu'il était le légitime seigneur de la Flandre'. Louis-le- Gros accueillit Bauduin avec bienveillance, l'appela son cousin, et parut d'abord disposé à le prendre sous sa protection ; mais cédant aux raisons politiques que nous avons énoncées plus haut, et aussi, dit-on, aux instances de sa femme, Adélaïde de Savoie, dont Guillaume avait récemment épousé la sœur Jeanne, il l'abandonna tout à fait pour mettre en avant Guillaume-Cliton^ Bauduin, irrité, s'était alors jeté dans Audenarde avec ses chevaliers, et ravageait le pays d'alentour.

A l'approche du monarque français, il brûla la ville et les faubourgs ; l'église de Sainte-Walburge fut dévorée j ar l'incendie avec cent personnes qui y avaient cherché un refuge.^. Le comte de Hainaut ne resta pas plus longtemps dans un pays où de si .puissants ennemis cherchaient à le combattre. Il rentra dans ses domaines et ne reparut plus en Flandre qu'à la mort de Guillaume Cliton et quand il s'agit de faire valoir ses droits héréditaires, qui certes n'étaient pas les moins fondés, nonobstant la renonciation au comté de Flandre que son aïeul avait jadis consentie.

D'Audenarde le roi retourna à Bruges sans le jeune comte, qui ne revint que le jour suivant vers midi. Les chanoines de Saint-Donat reçurent Louis-le-Gros en procession et le conduisirent à l'église, où il fit ses dévotions et donna de riches oflrandes, selon la coutume des princes ses prédécesseurs. Il se rendit ensuite, en grand cortège de barons, au palais du comte Charles, qui avait été dignement réparé pour celte réception, et y dina. Pendant le festin on entendit au dehors des voix confuses et un étrange tumulte. C'était le peuple qui s'était assem-

(1) Ilerimanni Tornacensis chron. i)i Spieil. Aclieri, éd. in-fol. u, 8S. (2) Ibid. (3) Ibid.

blé pour savoir ce qu'on allait faire des prisonniers. La place du bourg et les lieux environnants se couvraient d'une foule immense. On lui dit qu'il fallait attendre l'arrivée du comte Guillaume avant de prendre une décision. La foule s'écoula, et le lendemain elle revint aussi nombreuse et aussi empressée que la veille. Le comte ne fut pas plutôt entré en son logis, que déjà les appartements étaient encombrés de gens de toute espèce. Le roi eut beaucoup de peine à pénétrer jusqu'à lui. Ils avisèrent aux moyens d'éloigner la populace. A cet eff'et, le comte sortit accompagné de quelques serviteurs et hommes d'armes. La multitude curieuse le suivit. Lorsque le bourg fut ainsi débarrassé, le comte y rentra seul avec son monde, ordonna de fermer les portes , et monta au palais du roi pour tenir conseil.

Le sort des conjurés fut alors décidé. Ils devaient être tous précipités du haut de la tour élevée qui dominait l'hôtel du comte Charles, où logeait maintenant le roi des Français, Lorsque tout fut disposé pour cette exécution, le roi et le comte Guillaume envoyèrent des soldats armés à la prison afin d'y prendre les criminels un à un et séparément. Le premier qu'on fit sortir fut Wilfrid Knop, frère du prévôt Bertulphe; on lui annonça, avec une cruelle ironie, que le roi voulait lui donner des preuves de sa clémence*, Wilfrid le crut ainsi que les autres prisonniers, et se livra joyeux aux mains des soldats. Ceux-ci l'emmenèrent à travers les corridors intérieurs du palais jusqu'au sommet de la tour. Là, tandis que d'un œil étonné il regardait en bas dans la place, ils le poussèrent; et Wilfrid trébuchant tomba du haut de la tour sur le pavé, où il se brisa la tète. Après lui les soldats allèrent chercher Walter, fils de Lambert d'Ardembourg, et le conduisirent également sur la plate-forme. Walter prévit bien son sort en apercevant le corps fracassé de Wilfrid ; il supplia les soldats, pour l'amour de Dieu, de lui laisser le temps do faire une courte prière. Lorsqu'il l'eut achevée, on le précipita de la même manière et il expira

l'i) Galb. de Vita Car. Boni, 20S.

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