CHAPITRE VIII
aussitôt. Le troisième qui fut ainsi lancé de l'extrémité de la tour, s'appelait Éric. Son corps rebondit sur un escalier de bois dont il arracha et rompit une marche, bien qu'elle fût attachée avec cinq clous ^ Arrivé à terre, et vivant encore, il eut la force de faire le signe de la croix; ce qui émut quelques bonnes femmes, qui voulurent s'approcher de lui. Mais un servant d'armes de la maison du comte leur jeta une grosse pierre et les força de s'éloigner. Bref, tous les conjurés, au nombre de vingt-huit, subirent le même sort.
Burchard n'était point parmi eux. On ne dit pas comment il avait trouvé moyen de s'échapper; quoi qu'il en soit, le dimanche ■qui précéda le jour où ses complices furent suppliciés il fut pris dans la ville de Lille. Ayant été lié et garrotté sur une roue au haut d'une sorte de mât, il vécut ainsi pendant un jour et une nuit, priant, gémissant et demandant comme une grâce qu'on voulût bien lui couper les deux mains avec lesquelles il avait frappé son seigneur à mort^.
Cette éclatante vengeance, obtenue après tant de peines et de travaux, devrait former la péripétie naturelle d'un drame commencé par du sang; mais la mort de Charles-le- Bon eut des conséquences politiques dont il faut poursuivre le récit inachevé. Une fois les meurtriers punis et l'autorité du nouveau comte reconnue presque partout, la présence du roi en Flandre n'était plus nécessaire. Il partit donc de Bruges le sixième jour de mai, emmenant avec lui le jeune Robert captif, qu'on n'avait pas voulu justicier avec les autres, car il était fort aimé des gens de la ville ; à plusieurs reprises on avait même demandé sa grâce au roi, mais il n'avait pas voulu l'accorder, Robert en partant vit la compassion qu'il inspirait à chacun : « Mes amis, dit-il aux bourgeois, il n'a pas dépendu de vous que j'eusse la vie sauve ; au moins priez Dieu qu'il ait piiié de mon âme^. » Quand on fut à quelque distance du bourg, le roi ordonna qu'on lui liât les pieds sous le ventre du cheval qu'il montait; et bientôt il le renvoya à Bruges, où le bourreau lui coupa la tête.
(1) Galb. do Vita Car. Boni, ÏOS. (2) Ibid. (3) Ibid.
Guillaume Cliton, après avoir escorté le roi jusqu'à la limite du comté, revint à Bruges, où il ordonna de faire des enquêtes pour connaître tous ceux qui, directement ou indirectement, auraient participé à la conjuration, et afin d'apprendre aussi ce qu'était devenu le trésor de son prédécesseur. Ces recherches ne produisirent pas de grands résuUats. Guillaume s'occupa ensuite de consolider son pouvoir et de rétablir la paix dans le pays. Le dimanche de la Pentecôte, il tint une cour plénière et reçut les serments des seigneurs flamands qui avaient été convoqués à cet effet. Dans la crainte que Guillaume d'Ypres ne parvint à s'échapper de Lille et à lui causer par là de nouveaux embarras, il le fit amener à Bruges et enfermer dans la plus haute chambre de cette tour du haut de laquelle les meurtriers de Charles avaient été précipités. Une garde nombreuse veilla sur ce dangereux personnage ; le comte redoutait même tellement ses intrigues qu'il lui fit défendre de regarder par les fenêtres.
Quelque temps se passa sans événements sérieux ; et Guillaume, dont l'autorité ne semblait plus aussi gravement contestée, crut pouvoir en faire sentir le poids à ceuxlà même qui la lui avaient donnée. Soit qu'il songeât à reconquérir la Normandie, soit plutôt qu'il voulût se mettre en mesure de repousser de nouvelles entreprises contre la Flandre, dès le mois d'octobre il eut besoin d'argent et réclama des habitants de Bruges les droits de cens et de tonlieu, auxquels il arvait cependant renoncé, comme on sait, lors de son élection. On ne dit pas si les bourgeois se soumirent à cette taxe : il est probable que non. Dans tous les cas, ils surent fort mauvais gré au comte de l'avoir réclamée et commencèrent à prendre en haine un seigneur sur la parole duquel on pouvait si peu compter*.
Guillaume, de son côté, cherclia moins à se faire aimer de ses nouveaux sujets qu'à s'en faire craindre. Au lieu de les traiter doucement, et de manière à s'attirer peu à peu leur confiance et leur amitié, ce jeune homme sans expérience se plut au contraire
(4) Ibid. 211.
GUILLAUME CLITON
i\ exercer contre eux mille vexations. Au I mois d'août, à la fête de Saint-Pierre, pondant qu'avait lieu la foire de Lille, Guillaume, se trouvant dans cette ville, voulut faire saisir sur le marché, par ses hommes d'armes normands, un serf qui lui déplaisait. Les bourgeois s'indignèrent de ce nouvel acte de tyrannie, prirent les armes d'un commun accord, et, se portant au logis du comte, le forcèrent à fuir ainsi que tous ses gens, dont plusieurs furent maltraités et jetés dans les marais qui se trouvaient alors en dehors des faubourgs.
Guillaume furieux, revint bientôt investir le bourg de Lille, et força les citoyens à lui payer, à titre de composition, une somme de mille quatre cents marcs d'argent. Le troisième jour de février suivant, les bourgeois de Saint-Omer, qui avaient naguère accueilli Guillaume si honorablement, s'insurgèrent contre lui parce qu'il favorisait outre mesure leur châtelain, homme dur et rapace, qui volait et dilapidait les revenus publics et se livrait à d'odieuses cruautés. A la nouvelle de cette rébellion le comte vint aussi mettre le siège devant Saint- Omer, avec une forte armée.
Les bourgeois furent, comme à Lille, obligés de se racheter du sac et du pillage par une forte somme d'argent. En quittant Saint-Omer, le comte dut se porter en toute hâte vers Gand, oîi venait également d'éclater une insurrection, car le mécontentement était devenu général. Ici encore la révolte était motivée sur les violences du châtelain institué par Guillaume et agissant d'après ses ordres. Quoiqu'on eût déjà pris partout le comte étranger en grande haine, les Gantois voulurent cependant essayer de lui faire entendre raison et de le ramener à de meilleurs sentiments. Ils avaient choisi pour chefs deux chevaliers, Daniel de Tenremoude et Iwan d'Alost, l'un et l'autre de la famille des anciens châtelains de Gand.
Iwan fut chargé d'adresser des remontrances à Guillaume au nom de tout le peuple assemblée sur la place' : " Seigneur comte, lui dit-il, si vous aviez voulu traiter avec justice nos concitoyens, vos bourgeois et
(1) Galb. de Vita Car. Boni, 211.
nous, leurs amis, vous n'auriez pas dû nous faire souffrir d'iniques exactions et des violences, mais au contraire nous défendre contre nos ennemis et nous traiter honorablement. Maintenant donc, au mépris du bon droit et des serments, vous avez rompu le pactejuré entre nous toucliant la remise du tonlieu, la conjuration de la paix, et autres choses justes que les habitants de ce pays avaient obtenues de vos prédécesseurs, les bons comtes de cette terre, surtout au temps du seigneur Charles et même de vous; ainsi vous avez violé votre foi et trompé la nôtre, car nous sommes engagés par le même serment que vous. Tout le monde sait quelles violences et quelles rapines vous avez exercées à Lille, et avec combien d'injustice et de méchanceté vous avez traité les habitants de Saint-Omer^. A présent, si vous pouviez, vous persécuteriez de même les citoy'ens de Gand. Mais, puisque vous êtes notre seigneur et celui de toute la Flandre, il convient que vous agissiez envers nous d'après la raison, sans colère et sans haine. Que votre cour soit tenue à Ypres, s'il vous plaît, et que là, au centre de votre comté, les seigneurs des deux partis et nos pairs se réunissent, ainsi que les plus sages d'entre le clergé et le peuple; qu'on s'assemble en paix, sans armes, avec réflexion et tranquillité, sans ruse ni mauvaise intention, et qu'on prenne une décision. Si vous pouvez désormais gouverner le comté sans déshonneur pour le pays, nous voulons bien que vous le gardiez. S'il en est autrement, si vous n'avez ni foi ni loi, si vous êtes trompeur et parjure, quittez le comté, nous le confierons à quelque homme ^ capable et digne de le régir, car nous sommes les médiateurs entre le roi de France et vous pour que vous ne fassiez rien d'important dans le comté sans prendre notre avis et sans consulter l'honneur du pays. Et voilà cependant qu'au mépris de la bonne foi et des serments, tant du roi que de nûus, et conséquemment de nos seigneurs les barons de la terre, vous nous traitez iniquement, aussi bien nous vos cautions auprès dudit roi que tous les bourgeois de la Flandre. »
(2) Ibid.
(3) lOid.