‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 75 sur 236 · CHAPITRE VIIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIT

Guillaume avait écouté impatiemment ce ■discours ; à peine fut-il achevé qu'il s'élança en avant d'un air furieux ; et, s'il eût osé, il aurait insulté Iwan en face du peuple ; mais il se contraignit et dit, avec une rage concentrée : " Iwan, je rejette l'hommage que tu m'as prêté ; je veux devenir ton égal, et te prouver sans délai, par un combat singulier, que j'ai bien et loyalement agi en toutes choses dans le paj's ^ .. Iwan, calme et impassible devant ce défi, répondit qu'il n j avait pas lieu de combattre, mais de se réunir paisiblement à Ypres ; et il assigna le comte à y comparaître pour le cinquième jour du carême. Ce qui donnait tant d'assurance et de fierté à cet orateur du peuple, c'était d'abord le bon droit de la cause qu'il défendait, puis la protection que le roi d'Angleterre avait promise en secret aux principales villes flamandes contre leur oppresseur. Ce prince, en effet, n'avait pu voir sans dépit Guillaume Cliton devenir possesseur de la Flandre, et ne négligeait rien pour fomenter une révolution dans la contrée.

Après avoir été obligé d'entendre les paroles sévères d'Iwan , le comte, plein d'émotions pénibles, se rendit à Bruges, où il s'empressa de réunir le plus de gens de guerre qu'il pût trouver. Ensuite il convoqua les bourgeois, se plaignit à eux de l'insolence d'Iwan et des Gantois, qui, disait-il, le chasseraient volontiers de la Flandre, s'ils le pouvaient, et les engagea fortement à lui rester fidèles. Avant le jour indiqué il se porta vers Ypres avec ses troupes, et remplit la ville de soldats et de serfs armés. Iwan et Daniel, d'un autre côté, ne restaient pas inactifs ; ils envoyaient dans les villes de Flandre des députés pour faire alliance avec les habitants et leur dire : « Promettons-nous mutuellement, par des otages, si nous voulons vivre sans honte dans notre pays, que, si le comte recommence à user de violence envers nous , nous volerons réciproquement à.la défense les uns des autres*. "

Lorsqu'arriva le cinquième jour de carême, Iwan et Daniel, pour tenir leur parole,

s'approchèrent d'Ypros jusqu'à Roulers, et de là envoyèrent i GuillcTume des hérauts porteurs de cette déclaration : « Seigneur comte, le jour de la réunion ayant été fixé dans le saint temps du jeune, vous auriez dû venir en paix, sans fraude, et non armé. Comme vous ne l'avez pas fait ; que, bien plus, vous êtes disposé à combattre nos compatriotes, Iwan, Daniel et les Gantois vous font savoir par notre bouche qu'ils renoncent dès à présent à l'hommage qu'ils vous ont prêté, et retirent la fidélité qu'ils vous avaient inviolablement gardée jusqu'à ce jour, parce que vous êtes venu pour les perdre par malice et méchanceté^. » Cela dit, les hérauts brisèrent les fêius de paille en signe de retrait d'hommage et s'en allèrent*.

Les choses en étaient à ce point entre le comte et ses sujets, quand on apprit que Thierri d'Alsace, le même qui dès le principe s'était mis sur les rangs pour obtenir le comté, venait d'arriver à Gand. En même temps, les habitants de Saint-Oraer introduisaient dans leurs murs un autre prétendant, Arnoul de Danemark, neveu de Charles-le-Bon. Ces deux seigneurs atterAdaient chacun de leur côté que la marche des événements leur permit de se faire proclamer comte de Flandre en place de celui dont on ne voulait plus.

Ainsi la position de Guillaume devenait très-périJleuse; il fit, pour en sortir, d'énergiques efforts. D'abord, ne pouvant se mesurer contre les deux concurrents à la fois, il se porta en toute hâte vers Saint-Omer avec de nombreuses troupes ; car bien des gens n'osaient pas encore abandonner celui qui avait été légitimement consacré par le vœux national, et les bourgeois entre autres lui avaient envoyé des renforts conduits par leur châtelain Gervais. Guillaume entra de force àSaint-OmeTr poursuivit Arnoul, et le chassa jusque dans l'église do monastère de Saint-Bertin, à laquelle il voulait mettre le feu. Obligé de se rendre à merci, Arnoul abjura ses prétentions sur la Flandre^, moyennant quoi il lui fut permis de s'embarquer et de retourner en Danemark.

Délivré de ce rival, Guillaume avait en-

(i; Galb.de VilaCar. Boni, 211. (2) Ibid. \ (3) Ibid

(5) Ibid. 212.

GUILLAUME CLITON

core à repousser Thierri d'Alsace, et à sounwttre ]a Flandre entière, où l'insurrection faisait de rapides progrès. De tous côtés l'on prenait les armes. Gand, où Daniel et Iwan étaient revenus, avait proclamé Thierri : Bruges ne tarda pas à le reconnaître également; et le châtelain Gervais, se conformant au vœu populaire, se sépara tout à fait du Normand et devint l'homme-lige de Thierri. Ainsi les nobles et les bourgeois désertaient en foule la caiise de Guillaume. Ceux d'entre les barons qui ne se trouvaient point dans son armée, mais qui jadis lui avaient prêté foi et hommage, allaient le trouver et rompaient la paille devant lui. Dans cette extrémité, le comte mit en liberté Guillaume d'Ypres et tenta de s'en faire un auxiliaire. Ce moj'en ne réussit pas ; Guillaume , à peine revenu dans sa chàtellenie d'Ypres, en fut chassé par les habitants, qui ne voulaient déjà plus reconnaître d'autre maître que le seigneur Thierri d'Alsace.

Alors Guillaume Cliton, auquel il ne restait que les hommes d'armes normands, se trouva comme un étranger au milieu de la Flandre en révolte. Abandonné par tout le monde, il n'eut plus d'autre alternative que de recourir au roi de France sous les auspices duquel il était arrivé à ce pouvoir souverain qu'il ne savait pas garder. II se rendit à Compiègne auprès de Louis-le- Gros, et lui exposa sa détresse. Le roi avait intérêt à ne point délaisser son protégé. La facilité avec- laquelle il l'avait fait comte de Flandre lui donnait à penser que les Flamands ne devaient rien lui refuser, et n'oseraient d'ailleurs résister jamais à ses intentions et à son autorité. En conséquence il vint à Arras, et dépêcha aux principales villes cet impérieux message : « Je veux que le dimanche des Rameaux huit des plus prudents d'entre vous se rendent auprès de moi à Arras. Je désire voir expliquer devant eux et devant tous mes barons ce dont il s'agit entre vous et votre comte Guillaume, et connaître ainsi la raison de vos dissensions ' . »

Las citoyens délibérèrent mûrement et sagement sur cet ordre du roi, comme ils

(1) Galb. de Vila Car. Boni, 214.

avaient coutume de le faire dans toutes les circonstances graves, puis ils s'exprimèrent avec une fierté à laquelle Louis-le-Gros ne s'attendait pas sans doute. Après avoir exposé les griefs qu'ils avaient contre Guillaume Cliton, et déduit les motifs de leur préférence en faveur de Thierri d'Alsace, ils terminaient par cette déclaration : » Nous faisons donc connaître à tous, tant au roi qu'à ses barons, tant à nos compatriotes qu'à leurs descendants, que rien n'appartient au roi de France dans l'élection et dans l'élévation du comte de Flandre, qu'il meure avec ou sans héritier*. Les pairs du pays et les citoyens ont seuls le droit d'élire le plus proche héritier et le pouvoir de l'élever au comté. Quant au tribut dont il est redevable pour les pays qu'il tient en fief du roi, le comte, à la mort de son prédécesseur, est seulement tenu de donner un certain nombre d'hommes au roi pour tout droit de fief. Le comte du pays de Flandre ne doit rien de plus au roi de France, qui n'a nul motif de vouloir nous imposer un chef^, »

Ce langage fit voir à Louis-le-Gros qu'il s'était trompé en comptant sur l'obéissance passive des Flamands. Il employa d'abord l'autorité de l'Eglise, qui souvent alors était si efficace pour mettre les peuples à la raison ; et, par son ordre, l'évêque de Tournai lança l'interdit sur la Flandre, et excommunia tous ceux qui avaient dépossédé Guillaume. Ce moyen n'ébranla point l'obstination des Flamands, qui croyaient pouvoir sans scrupule défaire ce qu'ils avaient fait. Alors le roi et le comte Guillaume n'eurent plus d'autres ressources que d'agir par la force des armes.

Louis s'en vint assiéger Lille, où Thierri d'Alsace s'était enfermé ; mais au bout de quatre jours, après avoir livré plusieurs assauts infructueux, il se replia sur Arras, puis rentra en France, car le comte de Champagne, d'intelligence avec le roi d'Angleterre qui favorisait toujours en secret les Flamands, s'était porté jusqu'à Epernay sur la Marne, et menaçait de pénétrer au cœur de la France. Quant à Guillaume, il resta en Flandre, soutenant la lutte avec

(2) Ibid.

Ibld.

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