CHAPITRE VIII
les hommes d'armes que le roi luL avait laissés. Comme il n'était plus capable d'attaquer les bourgs importants de ce pays, les hostilités se bornèrent d'abord à des agressions contre les châteaux et au pillage des campagnes. Mais bientôt la fortune sembla le faroriser. Le duc de Louvain, suivant les uns, redoutait d'avoir Thierri d'Alsace pour voisin, et, suivant les autres, était mécontent d'avoir vu échouer son projet de faire reconnaître Arnoul de Danemark, auquel il aurait donné sa fille en mariage; aussi prèta-t-il son concours à Guillaume. Celui-ci, plein d'ardeur et de courage, chercha dès lors toutes les occasions de se trouver face à face avec son compétiteur, et de se mesurer avec lui.
Le 21 juin 1128, Thierri d'Alsace étant venu, en tête d'une innombrable quantité de Flamands, assiéger, aux environs de Thielt, le château-fort d'un chevalier nommé Folket qui était resté fidèle au parti de Guillaume, ce dernier vola au secours de son allié. Bien que les forces de Thierri fussent beaucoup plus grandes que les siennes, il résolut cependant de le combattre et de délivrer Folket ; car il aimait mieux mourir que de supporter un tel outragea Vers le matin, il confessa ses péchés à l'abbé d'Oldenbourg, reçut dévotement la communion, et promit sur l'autel que dorénavant il serait le défenseur des églises et des pauvres. Ses hommes d'armes firent le même vœu, se coupèrent les cheveux, se dépouillèrent de leurs chlamydes, délacèrent leurs hauberts ou cuirasses, et prirent des armes plus légères. Arrivés sur le sommet d'une colline qui dominait l'armée de Thierri d'Alsace et le manoir de Folket, ils se préparèrent à livrer bataille.
Un combat acharné à coups de piques et d'épées ne tarda pas à s'engager. Le corps où se trouvait Guillaume fut contraint à reculer, puis à faire volte-face et à fuir. Guillaume se vit entraîné dans cette déroute ; mais il avait eu soin de tenir une troupe en réserve. Elle se jeta intrépidement sur les gens d'armes de Thierri qui poursuivaient les fuyards, et les arrêta brusque-
(1) Galb. de Vila Car. Boni, 216.
ment. Guillaume rallia aussitôt ses giîns, reprit l'offensive, et par une attaque vigoureuse, porta le désordre et la confusion chez ses ennemis. A leur tour ceux-ci se sauvèrent épouvantés, abandonnant leurs armes, se dépouillant de tout ce qui les gênait. Dix hommes d'armes seulement restèrent auprès de Thierri, que Guillaume, sautant à cheval, se mit à chasser l'opée dans les reins. Thierri eut grand'peine à échapper, et arriva presque seul à Bruges vers le milieu de la nuit.
La consternation et le désespoir s'emparèrent des habitants, et l'on crut que tout était perdu. Quand on apprit que Guillaume avant de se battre s'était confessé et avait, par esprit de pénitence, coupé ses cheveux et dépouillé ses ornements guerriers, ainsi ! que tous ses chevaliers, Thierri voulut aussi 1 se couper les cheveux, et cet exemple fut immédiatement suivi par les hommes d'armes de son parti. Chacun se purifia par le jeune et les mortifications^; on porta processionnellement les croix des églises et les châsses des saints ; le clergé de Bruges excommunia le Normand Guillaume; enfin l'on fit promettre au comte Thierri qu'il se montrerait toujours bon et miséricordie"ux envers ses nouveaux sujets^.
Quelques jours après ce désastre, Thierri se mit en mesure de reprendre les hostilités contre Guillaume, qui assiégeait en ce moment-là une forteresse au village d'Oostcamp. Il ne fut pas plus heureux dans cette expédition que dans l'autre et fut obligé de se réfugier encore à Bruges, où les paysans d'alentour, effrayés qu'ils étaient des succès de Guillaume, le suivirent en foule et y enfermèrent leurs effets et leur bétail. « Alors, dit un témoin oculaire, déplorant les malheurs de la guerre, les épouses pleurèrent leurs maris, les enfants leurs pères, les serviteurs et les servantes leurs maîtres, que la guerre avait moissonnés ; et le découragement les saisissait au milieu des pleurs et des sanglots*. »
Il fallut pourtant que Thierri, battu dans les deux rencontres, reprit les armes sans délai ; car ses ennemis ne lui laissaient
(2) Ibid. 217.
(3) Tbid.
[4) Ibid.