CHAPITRE IX
mais l'on peut croire qu'elles ne furent pas ! sérieuses, et que Thierri d'Alsace repoussa | facilement ses ennemis : car, en 1140, ce 1 prince eut le loisir d'aller porter ses armes en Brabant. |
Cette contrée, qui depuis longtemps s'appelait aussi le comté de Louvain, avait été, en 1106, réunie au duché de Basse-Lorraine, et donnée en fief, par l'empereur Henri V, à Godefroi-le-Barbu, avec le titre de duc de Lothier, pour lui et ses successeurs. Lors des dissensions occasionnées dans l'empire par la mort de Henri, Godefroi embrassa le parti de Conrad, duc de Franconie, contre Lothaire. Ce dernier l'emporta, et, pour punir Godefroi de son opposition, le déclara déchu de sa dignité de duc. Mais, à celte époque, l'autorité impériale s'était bien affaiblie, et le lien féodal qui unissait les vassaux au suzerain avait singulièrement perdu de sa force. En Belgique surtout, les grands feudataires, que la présence des empereurs, presque toujours occupés en Germanie ou en Italie, ne maintenait plus dans le devoir, s'étaient habitués à considérer comme leur propre domaine les provinces qui primitivement ne leur avaient été confiées qu'à titre de bénéfice viager. Ils prêtaient bien encore hommage à l'empire, mais ce n'était plus qu'une vaine formalité ; et la suprématie dos Césars avait perdu tout ce qu'elle possédait primitivement de sérieux et de réel, c'est-àdire la levée des impôts en argent et en hommes de guerre.
En retirant à Godefroi la dignité de duc de Lothier, Lothaire la conféra à Waleran, fils de Henri, comte de Limbourg ; et Godefroi, bravant l'empereur, conserva son titre de duc et l'autorité que ce titre conférait. Le duc de Lothier était héréditairement avoué ou protecteur de l'abbaye de Saint-Trond au pays de Liège, et Gislebert, comte de Duras, en était le sous-avoué.
Or il arriva que, pour faire acte de pouvoir, Waleran voulut enlever cette charge h Gislebert. Alexandre, évêque de Liège, et Rodophe, abbé de Saint-Trond, tenaient le parti de Waleran. Afin de les en punir, Godefroi et Gislebert résolurent d'attaquer lo pays de Liège et le territoire de Saint- Trond. A cet eff"et, ils prièrent, en 1130, le
comte Thierri d'Alsace de se joindre à eux. Thierri accéda facilement à cette demande, car la paix régnait alors en Flandre. Les confédérés commencèrent à porter le fer et le feu chez leurs ennemis. De son côté, l'évèque de Liège vint avec Waleran mettre le siège devant Duras. Godefroi et Thierri d'Alsace accoururent au secours de cette ville. A la nouvelle de leur approche l'évèque quitta le siège, et, plein d'une belliqueuse ardeur, se porta à leur rencontre. La bataille s'engagea le 20 juillet, non loin de Duras. Elle fut vive, meurtrière pour les deux armées, mais sans résultats décisifs. Néanmoins l'évèque et Gislebert furent contraints à lever le siège de Duras. Godefroi récomposa son armée, et reparut bientôt aux environs de cette ville. Waleran de Limbourg était venu pour combattre lui-même en tête des Liégeois contre son rival ; et, dès le 7 août suivant, l'on en vint de nouveau aux mains dans la plaine qui entoure le village de Wildre, aune lieue de Saint-Trond. Godefroi fut alors vaincu complètement, et perdit même dans la mêlée un étendard magnifiquement brodé que la reine d'Angleterre lui avait donné et qu'il faisait porter sur un char tout doré traîné par quatre bœufs.
Cependant l'empereur Lothaire mourut en 1137; et l'empire fut dévolu à Conrad, son ancien compétiteur. Godefroi fut alors réintégré dans son duché de Lothier; et son fils, Godefroi II, lui succéda peu après, non sans contestation de la part de Henri de Limbourg, qui voulait revendiquer les droits jadis conférés à son père Waleran par Conrad. Godefroi II, forcé de prendre les armes, emporta la ville de Saint-Trond d'assaut, passa la Meuse, entra à Aix-la-Chapelle, que n'avait pu défendre son rival en fuite, et, par ces actes de vigueur, obligea Henri à réclamer la paix et à reconnaitre son autorité. Atteint d'une maladie mortelle, Godefroi confia la tutelle de son fils et la régence de ses états à quatre seigneurs brabançons en qui il avait toute confiance. C'étaient Henri de Diest, Gérard de Wesemale, Jean de Bierbeke et Arnoul de WemmeP.
{\)Brab. gest., ms., lib. vi, cap. 25; cité par Desroches. Rpitom, hist. helg, 95.
TlIIERRI D ALSACE.
Il existait en ce temps-là dans le duché une famille considérable qui fut violemment froissée d'une telle préférence. LesBerihold, sires de Grimberghe et de Malines, croyaient que personne dans le Brabant ne les surpassait en noblesse et en opulence ; et ils avaient raison, car, descendant d'une souche fort ancienne, ils possédaient une immense étendue de territoire. Mais cette double et redoutable puissance de la naissance et de la fortune était peut-être ce qui avait effrayé le duc. Du reste, quels que soient les motifs de cette exclusion, les Berthold n"en purent supporter la pensée, et résolurent de s'affranchir d'abord de tout lien de vassalité envers le duc. Godefroi, malheureusement pour son fils, mourut sur ces entrefaites et ne put arrêter le mal à sa source.
A peine était-il mort, que les deux frères chefs de la maison de Berthold, Gautier et Gérard, convoquèrent tous les seigneurs du pays qui leur étaient attachés, soit comme parents ou alliés , soit comme vassaux , et entrèrent en guerre ouverte contre les régents. Ils s'emparèrent d'abord de Vilvorde et du territoire voisin, et menacèrent bientôt tout le Brabant ^ Les tuteurs, se sentant trop faibles pour résister aux Berthold , appelèrent à leur secours Thierri d'Alsace; et c'est alors que ce prince, qui venait d'en finir avec la coalition formée par le comte de Hainaut, s'avança vers le duché de Lothier en forte compagnie de chevaliers et de gens d'armes.
Thierri d'Alsace avait une revanche à prendre dans le pays où ses armes n'avaient pas été heureuses, lorsque, dix ans auparavant, il les avait mises au service de Godefroi P^. Toutefois ce n'était pas le seul motif qui le guidât : l'intérêt y entrait aussi pour quelque chose, car Thierri exigeait que le duc à sa majorité se reconnût vassal du comte de Flandre. C'était là une dure condition. Néanmoins les régents l'acceptèrent ; forcés qu'ils étaient de se créer un auxiliaire à tout prix, sous peine de voir le duché tomber au pouvoir des rebelles. Les seigneurs du Lothier restés fidèles au jeune
(1) Aii,ct. G'emàl.
- Ihid.
Brab. gest. et chron. Griniberg.
Godefroi, troisième du nom, se réunirent en la ville de Bruxelles à la chevalerie flamande amenée par Thierri. Ces troupes combinées se répandirent aux environs de Grimberghe et de Malines, où elles dévastèrent les campagnes par le pillage et l'incendie.
Bientôt les deux armées se trouvèrent eu présence sur le territoire de Ransbeck, hameau dépendant de Vilvorde et situé près d'un lieu nommé les Trois-Fontaines. Avant de commencer le combat, les tuteurs envoyèrent le sire de Horn proposer aux Berthold des moyens de conciliation : les engageant à ne pas rester en guerre ouverte contre un jeune prince innocent de tout ce qui avait été fait et que ne devait point tacher le sang qu'on allait répandre. Les Berthold , enflés d'un orgueil qu'augmentait encore la démarche pacifique tentée auprès d'eux, répondirent qu'il ne s'agissait pas d'entrer en arrangement, mais d'aiguiser les épieux et de lacer les heaumes pour le lendemain matin.
Alors les tuteurs, voyant qu'on ne devait rien attendre de ces insolents barons, se préparèrent à livrer bataille; et, afin d'accroître le courage des leurs, ils firent apporter le petit duc, le présentèrent aux hommes d'armes, puis suspendirent son berceau aux branches d'un saule de manière que chacun put l'avoir sous les yeux durant le combat. On lutta de part et d'autre avec un grand acharnement, et la nuit seule suspendit les hostilités. Mais elles recommencèrent le lendemain et le troisième jour avec une fureur nouvelle. Enfin les Flamands et les Brabançons, défenseurs de Godefroi, remportèrent la victoire. Elle leur coûta beaucoup de monde et n'anéantit pas la puissance des Berthold, car ils poursuivirent la guerre contre leur seigneur pendant longtemps encore.
Thierri d'Alsace ne semble pas avoir continué d'y prendre part, et il n'intervint plus dans les affaires du Brabant que pour réclamer de Godefroi l'hommage de vassalité que les tuteurs de ce prince avaient jadis consenti en faveur du comte de Flandre.
Après cette guerre du Brabant il ne s? passa en Flandre pendant plusieurs années