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CHAPITRE IX

qne des événements de peu d'importance, et sur lesquels d'ailleurs les historiens ne donnent presque pas de détails.

Mais un fait qui mérite d'être signalé, c'est l'apparition de saint Bernard en Belgique au mois de janvier 1147. Cet illustre personnage était parti l'année précédente pour l'Allemagne , où il avait prêché la croisade et embrasé les peuples d'un belliqueux enthousiasme, comme Pierre l'Ermite l'avait fait plus de cinquante ans auparavant: A son retour, il passa par Cologne, Aix-la-Chapelle, Maestricht, Liège, Huy, les abbajes de Gembloux et de Villers en Brabant, Fontaine-l'Evêque, Binche, Mons, Valenciennes et Cambrai. On accourait, on se pressait de toutes parts pour voir et entendre cet homme fameux dont le renom de sainteté était alors universel. Il fonda et réforma plusieurs monastères -tant en Hainaut et en Cambrésis qu'en Flandre. Ainsi il fit adopter la règle de Citeaux aux religieux des Dunes, et leur donna pour abbé Robert, Brugeois de naissance, lequel se rendit si célèbre par sa science et par sa piété qu'il fut jugé digne de succéder à saint Bernard dans le poste éminent d'abbé de Clairvaux. Déjà, lorsque Thierri, en 1138, était revenu de la Terre-Sainte, Bernard l'avait engagé à élever l'abbaye de Clairmarais, aux environs de Saint-Omer, et celle de Loos près de Lille.

Tout en ravivant le zèle religieux en Belgique , l'illustre réformateur sut aussi entraîner l'esprit des barons et du peuple vers le principal objet de ses prédications. Les milliers de chrétiens morts depuis près d'une demi-siècle pour la conquête du Saint- Tombeau réclamaient une vengeance , et ceux qui restaient en Syrie n'avaient jamais eu un plus pressant besoin d'être secourus. Le royaume de Jérusalem tombait en décadence sous les faibles successeurs de Godefroi de Bouillon, et la ville d'Edesse, avantposte de la Syrie, venait d'être prise par Zengui et Noureddin. Les récits transrais d'Orient rapportaient que trente mille chrétiens avaient été massacrés et vingt mille réduits en servitude.

La voix éloquente de Bernard et le prestige qui entourait toute sa personne exer-

çaient sur tous les cœurs un irrésistible aitrait. « Epuisé par les jeûnes et les privations, dit un de ses contemporains, pâle et respirant à peine, il persuadait par sa présence autant que par ses discours ^ «

L'année même oîi saint Bernard parcourut la Belgique, Thierri d'Alsace prit la croix avec le roi de France et la plupar des grands feudataires du royaume. L'era pereur Conrad était déjà parti en tête d'une armée de cent cinquante mille hommes.

Des malheurs plus grands encore peut-être que ceux qui avaient signalé la première croisade attendaient cette nouvelle expédition.

"" Quand les croisés arrivèrent à Attalie, sur la côte de la Pamphilie, ils étaient diminués de moitié par les combats, la famine et les trahisons des Grecs. 11 ne leur restait plus de vivres, plus d'armes, plus de moj'ens de transport. Il y avait quarante jours de marche d'Attalie à Antioche par terre; par mer, trois jours suffisaient pour y arriver. Mais les Grecs, sur lesquels on comptait, ne fournirent qu'un très-petit nombre de vaisseaux. Le roi de France s'embarqua seul avec ses chevaliers.

Quant au reste de l'armée, composé des gens de pied, de femmes, d'enfants, tou,= plongés dans le plus affreux dénùment, ei que décimait chaque jour la misère ou la faim, on le laissa sur le rivage à la garde du comte de Flandre et d'Archambaud do Bourbon. Ces deux valeureux seigneurs essayèrent de conduire vers Antioche ces bandes malheureuses; plusieurs fois ils repoussèrent les Turcs, et ranimèrent le courage de leurs compagnons d'infortune. Mais, vaincus eux-mêmes par le désespoir, et nt songeant qu'à éviter une mort certaine, ils se jetèrent dans un vaisseau qui devait rejoindre la flotte de Louis VIL

Le plus affreux désordre se mit alors parmi les débris de l'armée chrétienne. Tous périrent sous le fer des musulmans ou furent réduits en esclavage par les Grecs. Quatre cent mille pèlerins étaient partis d'Europe pour la croisade; dix mille à peine arrivc-

(1) EpUre de l'abbé Wibald, ap. Martjn, AmpHss. Collect., Il, 153.

TlîIERRl U ALSACE.

roiit dans la Torro-Saiute. Cependant les croisés n'auraient pas cru leur vœu accompli, s'ils n'avaient point versé le sang des Sarrasins. Le roi Louis VII, l'empereur Conrad, le roi de Jérusalem, les ducs d'Anlioche, de Bavière, de Souabe, les comtes de Flandre et de Champagne se réunirent à Ptolémaïs et résolurent d'assiéger Damas. Ils espéraient ensuite porter leurs conquêtes au delà du Liban, et s'emparer des territoires qui offraient aux vainqueurs un riche butin , des campagnes couvertes de moissons, de riantes habitations, un ample dédommagement enfui à leurs travaux et à leurs misères.

Tout ce que les chrétiens avaient souffert depuis leur arrivée en Orient ne les avait pas rendus plus prudents et plus sages. A peine le siège de Damas était-il commencé, que de déplorables discordes s'élevèrent parmi les princes croisés. Chacun briguait la possession de cette ville et Thierri d'Alsace plus qu'aucun autre; aussi, ses sollicitations auprès du roi de France et de l'empereur d'Allemagne finirent par prévaloir. Cette préférence excita la jalousie et découragea les chefs de l'armée. Ils avaient été jusque-là pleins de zèle et d'ardeur ; mais, quand leurs ambitieuses espérances se trouvèrent déçues, ils restèrent dans l'inaction, et l'entreprise échoua. On devait dès lors désespérer du succès de la guerre sainte. L'enthousiasme était refroidi, les courages abattus. Le roi et l'empereur revinrent en Europe. Le comte de Flandre les suivit, et arriva, le 7 avril de l'année 1150, dans ses états, rapportant une fiole contenant du sang de Jésus-Christ trouvé dans les trésors du Saint-Sépulcre. Cette précieuse relique fut déposée à Bruges, en la chapelle de Saint-Basile, oîi jusqu'à ce jour elle est restée pour les peuples fiamands un objet de culte et de vénération.

Toutes les forces de la seconde croisade n'avaient pas été dirigées contre l'Asie. Environ cent cinquante mille hommes de la Saxe et du Danemark, commandés par Henri de Saxe, plusieurs princes et un grand nombre d'évêques et d'archevêques, s'étaient portés contre les peuples slaves des bords de la mer Baltique encore plongés dans les

ténèbres de l'idolâtrie, et qui faisaient une guerre incessante aux chrétiens. Cette expédition ne produisit pas de résultats; mais d'autres croisés, auxquels l'Europe chrétienne ne prêtait pas grande attention, opéraient en ce temps-là une entreprise plus heureuse sur les bords du T;ige.

Lors "de la publication de la croisade par saint Bernard, un prédicateur fiamand nommé Arnoul avait, à l'exemple du célèbre abbé de Clairvaux, parcouru diverses provinces de la France et de l'Allemagne en exhortant les fidèles à s'enrôler dans la pieuse milice. C'était un-homme également remarquable par l'austérité de sa vie, par la singularité de son habillement, et par la puissance de sa parole'. Comme il ne connaissait pas d'autre langue que le latin et le flamand, il s'était fait accompagner en France par un moine appelé Lambert, qui reproduisait ses discours en roman, seul idiome alors compris des bourgeois et des habitants de la campagne.

Ses prédications eurent un grand succès : beaucoup de gens le suivirent, surtout parmi les Flamands, et bientôt une flotte et une armée, commandées par le sire d'Arschot, se portèrent vers l'Espagne, oîi naguère Robert-le-Frison avait été vainement chercher la gloire et la fortune.- L'Espagne envahie depuis plusieurs siècles par les Maures ou Sarrasins, renfermait dans son sein deux peuples rivaux qui se disputaient le territoire au nom de Jésus-Christ et de Mahomet. Vaincus à diverses reprises par le Cid et par ses compagnons, les Maures avaient été expulsés de plusieurs provinces ; et, quand les croisés survinrent, les Espagnols, victorieux mais affaiblis par de longues guerres, assiégeaient la ville de Lisbonne. Les Flamands, les Brabançons et tous les hommes de guerre qui, à la voix du prédicateur Arnoul, s'étaient rangés sous la bannière du sire d'Arschot, débarquèrent dès leur arrivée, placèrent leurs tentes dans la campagne, et, se mêlant à toutes les opérations du siège avec les Espagnols, décidèrent la prise de cette cité, qui tomba au pouvoir des chrétiens le 21 octobre

(1) Siq. Gembl. chron. ad ann. 1147.

CilAPITRE IX.

1147^ On attaqua ensuite plusieurs autres villes qui furent enlevées aux Maures. Alphonse, prince de la naaison de Bourgogne, commandait les Espagnols. Il prit bientôt le titre de roi de Portugal, et fonda la monarchie qui a subsisté depuis lors.

Pendant que Thierri d'Alsace combattait en Asie, et que la plupart des baVons flamands abandonnaient le pays afin de participer aux lointaines entreprises dont nous venons de parler, la comtesse Sibylle, demeurée à Bruges, se vit attaquée par Bauduiii de Hainaut, cet infatigable prétendant au comté de Flandre. Toujours soutenu de ses anciens alliés les comtes de Saint-Pol et de Boulogne, il porta soudain le ravage dans les environs d'Arras. Cette conduite manquait tout à la fois de loyauté et de courtoisie. Bauduin enfreignait d'abord la trêve de Dieu, qui défendait d'envahir le domaine d'un ennemi tandis qu'il voyageait en Terre-Sainte; puis il savait la comtesse Sibylle en couches, et par conséquent incapable de rassembler une armée. Cependant cette femme courageuse, à qui le gouvernement de. la Flandre avait été confié par son mari, se mit en tête de ses chevaliers aussitôt qu'elle fut relevée; et, pour contraindre Bauduin à cesser les hostilités, elle fit une brusque irruption en Hainaut. Samson, archevêque de Reims, qui, en qualité de métropolitain, avait une grande influence sur les deux pays de Flandre et de Hainaut, et devait d'ailleurs veiller à l'exécution de la trêve de Dieu, interposa son autorité, et la paix fut momentanément rétablie.

Mais Thierri, à son retour de Palestine, apprenant l'infraction de la trêve par ses ennemis et leur obstination à lui faire la guerre, jura de s'en venger. Le comte de Hainaut prévit l'orage ; et, comme il ne pouvait compter en ce moment-là sur l'appui du roi d'Angleterre retenu dans la Grande- Bretagne par des embarras politiques de plus d'un genre, il requit l'assistance de son suzerain l'évêque de Liège et de Godefroi de Namur, son beau-père. Hs se donnèrent rendez- vous avec leurs troupes à Bouchain,

(1) Lettre d'Arnoul à Milon, évêque de Tévouane, ap. Martenne et Durand, AmiMBS. Collectlo, i, 800.

capitale de l'Ostrevant, canton dépendant du Hainaut, enclavé entre cette province et la Flandre, et qui, depuis le temps de Robertle-Frison, était devenu comme le champ de bataille des Hainuiers et des Flamands.

Jamais le comte Bauduin ni ses ancêtres n'avaient eu à leur disposition une aussi forte armée. Aussi fit-elle dos courses jusqu'à Orchies et Lille au sein de la Flandre wallone. Thierri d'Alsace ne tarda guère à user de représailles en se portant sur l'Ostrevant, où il causa beaucoup de dommages. Tandis qu'il était occupé vers un point du territoire, Bauduin de Hainaut fit subitement investir le château de Roucourt, que les Flamands lui avaient pris en 1137. Le grand bouteilier de Flandre, Rasse de Gavre, chevalier brave et expérimenté, défendait cette forteresse. Quoiqu'il eût fort peu de monde avec lui, il ne voulut pas se rendre. Les assiégeants firent brèche aux murailles et sommèrent une dernière fois le sire de Gavre d'amener son étendard ; mais il n'y voulut pas consentir, et préféra succomber au sommet de la brèche, les armes à la main. Bauduin de Hainaut, enhardi par ce succès, se dirigea vers Douai, le continuel objet de sa convoitise.

Mais le comte de Flandre s'était avancé pour couvrir cette ville. Bauduin alors résolut d'en venir à une action décisive. La lutte fut longue et acharnée. On s'attaqua d'abord à coups d'arc et d'arbalète, et les tcaits volaient si nombreux en l'air que le ciel en était obscurci. Bientôt on s'aborda à la pique; puis, lassés de la pique, les combattants se prirent corps à corps pour se terrasser. Ce fut une boucherie. A la fin les Flamands , gens robustes et habiles pardessus tout à manier la dague et le couteau, restèrent maîtres du champ de bataille.

Bauduin se replia sur Bouchain avec les débris de son armée, et peu de temps après demanda une entrevue au comte Thierri pour conclure la paix.

Elle était ardemment désirée de chacun.

11 fut convenu que les choses resteraient sur le pied où elles étaient : les deux princes jurèrent de ne plus faire d'entreprises sur leurs possessions respectives, et, en gage de bonne réconciliation, Thierri d'Alsace

TlIIERRI U ALSACE.

promit de donner sa tille Marguerite en mariage au jeune Bauduin fils du comte régnant. Cette paix et cette alliance mirent fin aux haines qui depuis si longtemps divisaient deux peuples destinés à vivre un jour sous le même sceptre.

Une autre réconciliation eut lieu vers cette époque : ce fut celle du comte de Flandre avec Guillaume d'Ypres, qui avait agi d'une manière si étrange à la mort de Charles-le-Bon et participé si audacieusement aux démêlés résultant de cette catastrophe.-

Voici comment un contemporain de Guillaume retrace les faits et gestes de ce seigneur, depuis le moment où le comte Thierri l'avait chassé de la Flandre : « Il s'en alla en Angleterre ; et le roi Etienne le reçut volontiers et le retint ainsi qu'il convenoit à tel gentilhomme. Il se comporta si bien à la cour, et fit tant de prouesses et de chevaleries, que le roi l'eut merveilleusement cher; et ce ne fut pas étonnant, car il défendûit le roi contre tous ses ennemis. Il advint que le comte Robert de Glocester, fils du roi Henri, guerroya contre le roi Etienne et lui vouloit enlever le royaume ou la vie du corps. Pourquoi ferai-je long conte ? Ils s'assemblèrent avec toutes leurs gens à bataille, et le comte de Glocester prit le roi et le mit en garde. Quand Guillaume de Loo le sut, il prit ses chevaliers et alla tant autour et fit tant qu'il appela Robert à bataille. Il le prit et le fit mettre en prison. Ensuite les princes et les barons du royaume s'entremirent, et on rendit l'un pour l'autre. Le roi n'oublia pas le bienfait de celui qui l'avoit délivré et lui octroya toute une terre, laquelle a nom Kent (le comté de Kent), et l'honora par-dessus tous les princes de son pays. Tandis que ce Guillaume étoit si honoré et craint par toute l'Angleterre, la verge de Dieu le frappa pour le punir, et il devint aveugle de ses yeux. Mais il ne fut pas aveugle du cœur; car la grâce l'illumina et il commença à pourvoir à son salut. Alors il ouvrit tous ses trésors, les donna aux pauvres ou en fit refaire les églises. En ce temps advint qu'à Saint-Omer, en l'an de l'incarnation MC et LU, y eut une si doulourouse pesti-

lence de feu qu'elle brûla toutes les maisons et toutes les églises; et le moutier Saint- Bertin et toutes les officines furent consumés , de quoi le religieux abbé Léonins fut fort afiiigé et désespéré. Il s'en alla à Guillaume de Loo, qui étoit commandeur d'Angleterre, et lui conta la chose en pleurant. Quand celui-ci l'ouït, il fut très-dolent de la destruction de si honorable lieu et donna grande masse d'argent, d'or et de bois pour réédifier l'abbaye où la commémoration de Guillaume sera faite perpétuellement. Après un peu de temps mourut le roi Etienne ; et Henri-le-Jeune, petit-fils de Henri le plus grand, tint la terre ensuite ; et celui-ci, au commencement de son règne, haït fort ceux de Flandre. Il leur abattoit à terre leurs maisons et leurs châteaux, et les chassoit hors d'Angleterre ; et Guillaume de Loo chassa-t-il lui-même hors de son domaine. Alors le hardi prince Guillaume s'en revint en Flandre et y reposa environ sept ans. Il donna beaucoup de son avoir aux églises et aux pauvres, ainsi que nous-même le vîmes, et mourut à son châtel à Loo et fut enseveli honorablement en l'église Saint- Pierre l'apôtre, le sixième jour devant février' "

Henri, qui venait de succéder à Etienne sur le trône d'Angleterre, était fils de Geoffroy Plantagenet, comte d'Anjou, et de Mathilde, fille de Henri P'', roi d'Angleterre. Il se trouvait par conséquent frère de Sybille, comtesse de Flandre. Appelé en Angleterre par les barons normands après la mort d'Etienne, il fut sacré, le 19 décembre 1154, à Westminster, par Théobald, archevêque de Cantorbéry. Le comte de Flandre et sa femme Sibylle, suivis d'un illustre cortège, avaient passé la mer pour assister à cette cérémonie, où fut déployée la plus grande pompe. Henri travailla dès son avènement à détruire tout ce qui s'était fait du vivant d'Etienne, usurpateur d'une couronne appartenant à Mathilde par droit d'hérédité. Il chassa d'Angleterre les Flamands qui s'y étaient établis après avoir servi la cause d'Etienne contre Mathilde, et réunit à son domaine les châteaux et les

(1) Li estore des comtes de Fl. fol. G8 vo.

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