CHAPITRE I
Baucliiin-Bras-de-Fer, s'il faut on croire la tradition, car l'histoire de ces temps reculés est pleine d'obscurité, repoussa courageusement les irruptions sans cesse renaissantes des hommes du Nord, et tâcha d'en prévenir le retour en élevant des forteresses sur tous les points culminants du pays et le long des rivières par oîi les pirates pénétraient au moyen de leurs légers bateaux.
Bauduin mourut en 879 à l'abbaye de Saint-Bertin, où il voulut passer les derniers jours de sa vie sous la robe monacale. Son corps fut inhumé dans l'église du monastère, après qu'on en eut détaché le cœur et les entrailles qu'obtint l'abbaye de Saint-Pierre de Gand'.
La fille de Charles-le-Chauve lui avait donné deux fils, dont l'aîné, Bauduin, lui su céda dans son marquisat; et le second, Raoul, reçut en bénéflcele comté de Cambrai. L'hérédité apparaît ici pour la première fois dans l'histoire de Flandre. Le principe n'en était pas encore consacré par la législation féodale, mais l'usage en prévalait déjà, ainsi que le prouve un capitulaire de Charles-le- Chauve, de l'année 877, dans lequel il est dit, entre autres choses, que si un comte laisse un jeune fils, ce fils, avec l'aide de ses ministres et de l'évéque du diocèse où il se trouve, doit pourvoir à l'administration du comté jusqu'à ce que la mort du titulaire soit connue de l'empereur, et qu'il ait pu investir le fils de la charge et des prérogatives du père^. C'est probablement ce qui eut lieu à l'égard de Bauduin I", pour la transmission du marquisat en faveur de son fils aîné. Toutefois cette transmission ne fut pas complète, puisque le Cambrésis devint, comme nous l'avons vu, l'apanage du second fils de Bauduin, et que le Vermandois fut donné en bénéfice à un comte nommé Thierri.
La première année du règne de Bauduin, qu'on nomma le Chauve, non qu'il fût chauve en efi'et, mais en souvenance de son aïeul maternel l'empereur Charles^, fut signalée par une invasion nouvelle des Normands, plus terrible encore que les précédentes. Ils
(1) Chart. SUhiense Folquini: cà. B, Guérard, 127.
(2) Baluze, ii, 270.
(3) Chron. sancli Bertini, ap Bouquet, ix, 70.
remontèrent les embouchures de l'Escaut ; et, après avoir passé à Gand l'hiver de 879, ils se répandirent le long des rives de ce fleuve , ravageant tout sur leur passage, « avides de sang humain, de dévastations ot d'incendies, » disent les annales*. Bauduin atteignit un corps de ces pirates à travers la forêt de Mormal, portion de l'ancienne forêt Charbonnière , et leur tua beaucoup de monde. Mais cette défaite, loin de les chasser du pays, ne fit que les rendre plus furieux. Ils établirent un camp à Courtrai sur les bords de la Lys, s'y fortifièrent, et de là se jetèrent tantôt dans le Brabant et le Hainaut, tantôt dans le pa^^s des Ménapiens, qu'ils saccagèrent cruellement. Tous les monastères situés aux environs de l'Escaut et de la ville de Tournai fureni ruinés. Il y eut des •terres qui pendant trente années restèrent sans culture, des fermes détruites, et qu'on ne releva plus ^. Au mois de mars, ils brûlèrent Saint-Omer; au mois dejuillet Téi^ouane, et peu après les abbayes de Saint-Riquier et de Saint-Valery sur la Somme. La plupart des villes de la Belgique subirent en ce temps-là les fureurs des Normands, sans que Bauduin put rien faire pour chasser ces barbares.
Après cette expédition dans l'intérieur du pays, les Normands revinrent à Gtind, réparèrent leurs vaisseaux et se dirigèrent, moitié par terre, moitié par mer, vers les bouches de la Meuse, d'où ils remontèrent le fleuve. Ils allèrent ensuite brûler le palais impérial d'Aix-la-Chapelle et pénétrèrent jusqu'à Trêves et Cologne".
L'année suivante une autre bande, s'avançant de nouveau dans l'intérieur des terres, tomba sur Cambrai, qu'elle désola par l'incendie et le carnage ; pilla l'église de Saint- Géri, y mit le feu, puis se retira chargée d'un immense butin. Quelques mois après, les mêmes pirates reparurent dans le pays et entrèrent à Arras vers l'époque de la fête de saint Pierre. Cette ville ne fut pas plus épargnée que Cambrai'''.
(4) Annales Vcâast. an. 879.
(5) Charte de l'an 909.
(6) Miracula sancti Bavonis,ap. AclaSS, Be!fju,n, 616.
(7) Chron. de Cambrai et d'Arras, par Baldèric ; édit. A. Le Glay, p. 89.