CHAPITRE IX
terres que ces auxiliaires étrangers avaient enlevés aux possesseurs normands durant la guerre civile, ou qu'Etienne leur avait donnés en reconnaissance de leurs services. Ce fut alors que Guillaume de Loo, vieux, aveugle et incapable désormais d'être bien dangereux, revint en Flandre avec l'assentiment de Tliierri d'Alsace.
Comme son prédécesseur Robert-le-Frison, Thierri semble avoir été dominé par la passion des voyages lointains. Le souvenir des belles contrées de l'Asie qu'il avait déjà visitées deux fois, revenait sans cesse à son esprit ; peut-être rêvait-il encore la principauté de Damas ou quelqu'autre domination grande et glorieuse au sein de ce pays que les croisés avaient si souvent arrosé de leur sang, mais qui offrait toujours un vaste champ aux espérances et aux | illusions. Avant de s'embarquer de nouveau, Thierri maria son fils aîné Philippe avec Elisabeth, fille de Raoul, comte de Vermandois, et lui confia l'administration de ses états.
Ce jeune prince eut, durant l'absence de son père, à déployer pour la première fois sa valeur guerrière. Voici à quelle occasion : Florent, fils de Thierri, comte de Hollande, avait reçu, à titre de fief, de l'empereur Frédéric, un certain impôt ou droit de port au lieu appelé Gheersvliet, sur la vieille Meuse. Non content du tarif de cet impôt, il l'augmenta arbitrairement, et vexait surtout les marchands flamands qui négociaient avec l'Allemagne et les pays du Nord, leur extorquant des droits énormes et leur faisant quelquefois violence. Philippe, belliqueux et plein d'ardeur, s'en irrita, et résolut d'attaquer les Hollandais par mer et par terre en même temps. H équipa dans les ports de la Flandre de nombreux navires qui cinglèrent vers les bouches de la Meuse, tandis que luimême, avec ses chevaliers et sergents d'armes, envahit le pays de Waes que les Hollandais possédaient alors. Il battit Thierri deBeveren, un des plus puissants seigneurs de celte contrée, brûla son château, et, après avoir mis Florent de Hollande à la raison, rentra en Flandre chargé de butin et suivi d'une multitude de captifs.
Sans déposer les armes, Philippe se porta
vers le Cambrésis, où sa présence était réclamée par l'évêque Nicolas de Chievres, que tourmentait Simon d'Oisy, châtelain de Cambrai. Simon, à l'exemple de ses prédécesseurs, se tenait en hostilité continuelle contre l'autorité épiscopale. Philippe réprima l'orgueil de ce vassal, assiégea et prit son château d'Inchy, et par là rétablit la paix. Afin de la rendre plus efficace et plus durable en ôtant à Simon la facilité de se rebeller encore, il fut convenu que le comte de Flandre recevrait en fief du prélat la seigneurie d'Oisy et la châtellenie de Cambrai, qu'il donnerait ensuite en sous-fief à Simon pour les tenir immédiatement de lui.
A peine de retour en Flandre, Philippe y vit, au mois de septembre, arriver son père Thierri revenant de la Palestine, où il avait séjourné très-peu de temps; car la désorganisation qui avait suivi les désastres de la seconde croisade ne permettait plus qu'on y fit sérieusement la guerre. Thierri fut reçu par les Flamands avec de grandes démonstrations de joie, auxquelles cependant se mêla bientôt un sentiment de tristesse, lorsqu'on sut que la comtesse Sibylle était restée pour toujours en Palestine. Partie avec son époux dans l'intention de visiter son frère Bauduin, roi de Jérusalem, cette princesse, dont les historiens du douzième siècle s'accordent à faire un bel éloge, avait, à force de larmes et de supplications, obtenu de son époux qu'il la laissât terminer sa vie dans la prière et la pénitence au couvent de Saint- T.azare à Jérusalem.
Les lointaines expéditions d'Orient, les guerres fréquentes avec les princes voisins, les dissensions intestines n'avaient pu empêcher la Flandre de prendre, vers le milieu du douzième siècle, un remarquable accroissement de force et de prospérité. Elle le devait surtout à la fertilité du sol, à l'esprit industrieux de ses habitants, à sa position géographique enfin, qui en faisait le centre des relations commerciales entre le midi et le nord de l'Europe. Les événements qui suivirent l'assassinat de Charles-le-Bon nous ont déjà révélé toute l'importance politique des villes flamandes. Leurs échevins agissent de concert avec les barons pour punir