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CHAPITRE IX

Le village de Wismes, en Artois, l'honore comme son patron; et depuis sept cents ans les pèlerinages institués en son honneur ne sont pas encore totalement tombés en désuétude. Les malheurs de Thomas Becket touchèrent le comte Philippe. Dès 1164, il avait promis sa protection au prélat disgracié, et deux ans plus tard, il se rendit à Rouen pour essayer de fléchir le monarque anglais. Mais Henri avait juré la mort du dernier et intrépide défenseur de la nationalité saxonne.

Au mois de janvier 1164, il y eut à Gand un soulèvement populaire. On ignore le véritable motif de cette émeute excitée par les tisserands, les foulons, les poissonniers et les bouchers, corps de métiers alors assez puissants déjà pour agiter la ville à eux seuls. Ce fut là le prélude lointain des insurrections si fréquentes et si terribles qui s'élevèrent durant tout le cours du moyen âge dans la cité de Charles-Quint. Le comte Philippe réprima bientôt cette tentative de rébellion ; et à la fin de la même année, aux fêtes de Noël, il put se rendre à Aix-la-Chapelle, où l'avait convié l'empereur Frédéric. Il s'agissait d'une grande et noble cérémonie. L'antipape, Pascal III, venait de prononcer la canonisation de Charlemagne ; et l'empereur voulait que la translation des restes du plus illustre de ses prédécesseurs se fit avec solennité. Le comte Philippe, qui comptait Charlemagne parmi les aïeux de sa famille, se rendit à l'invitation de l'empereur avec les principaux barons flamands. Dans cette circonstance, le roi de Germanie, pour donner un témoignage de gratitude au comte, lui accorda la châtellenie de Cambrai à tenir directement en fief de l'empire, et octroya à tous les flamands la faculté de circuler librement et de négocier en Allemagne ^

Après avoir prêté hommage à l'empereur, Philippe revint en Flandre pour y recevoir son père arrivant d'Asie. Thierri n'avait pas fait long séjour en Palestine, où régnaient plus que jamais parmi les croisés cette division et ce découragement qui devaient amener bientôt la ruine totale du royaume

(1) Auctarium Aquicinct, ad ann. 1164.

de Jérusalem, Thierri, accablé de vieillesse et d'infirmités, ne prit plus aucune part aux aff'aires, et laissa son fils intervenir seul dans une guerre qui éclata en 11G5 entre la Hollande et la Flandre. C'était la suite de celle que l'on a vu commencer, en. 1157, à propos, du péage de Gheersvliet et des rigueurs exercées par le comte de Hollande, Florent III, sur les marchands flamands. Philippe équipa une flotte nombreuse, et, avec Matthieu, comte de Boulo.g-ne, et Godefroi, duc de Brabant, pénétra en Hollande. Florent s'était déjà porté vers les frontières de Flandre.

Tandis qu'il était occupé au siège d'Arnsteim, Philippe et ses alliés l'investirent et lui ôtèrent tout espoir de salut. Néanmoins, Florent se défendit courageusement. Après un combat de sept heures, durant lequel il perdit plus de sept mille hommes, il se rendit prisonnier. On le conduisit à Bruges, où il fut étroitement gardé au couvent de Saint-Donat. Il y resta jusqu'au 27 février 1167, époque à laquelle intervint par la médiation de Thierri d^lsace, père de Philippe, et par celle des comtes ^de Boulogne, de Clèves et de Gueldre, un traité de paix et de commerce tout à l'avantage des Flamands. La partie de la Zélande comprise entre l'Escaut et Héedensée, tenu en fief de la Flandre par Florent, fut abandonnée à Philippe; et le vaincu se vit en outre obligé de sceller le traité avec un sceau sur lequel on avait fait graver le motniscoROiA au-dessous du ventre d'un cheval.

Il avait été convenu également que le comte Florent fournirait mille ouvriers instruits dans l'art de construire les digues afin qu'ils exécutassent les travaux nécessaires pour préserver la ville de Bruges et son territoire des invasions de l'Océan. Dès que le comte de Hollande fut retourné dans ses Etats, il s'empressa d'envoyer ces ouvriers tirés de la Hollande et de la Zélande. Ils consstruisirent des maisons et d'autres édifices sur une digue appelée Hondsdamme et établirent d'autres diguesjusqu'à Lammensvliet et Rodembourg. Ces travaux attirèrent un grand concours de monde. Les marchands y affluèrent et en moins de trois ans l'on vit s'élever, sous le nom de Damme, une ville et

PHILIPPE D ALSACE

un port de mer qui ne tardèrent pas à devenir célèbres ^

Pendant que le comte Philippe augmentait ainsi sa renommée d'homme de guerre et le patrimoine qui allait bientôt lui être dévolu, il naissait au roi de France un fils dont l'existence devait être un jour bien fatale à la puissance flamande. Louis VII était déjà vieux. Ses deux premières femmes, Eiéonore de Guienne et Constance de Castille, ne lui avaient donné que des filles. Depuis quatre ans que le monarque s'était uni en troisièmes noces avec Adèle de Champagne , rien ne faisait présager l'accomplissement d'e ses plus chères espérances. Enfin, il put espérer un fils, et c'est alors que Louis VIÎ, dans ses préoccupations de père et de roi, eut ime étrange vision. Ainsi qu'il le raconta lui-même, son fils tant désiré lui était apparu tenant en sa main droite une coupe d'or pleine de sang humain. L'enfant y buvait, et ses barons la vidaient avec lui^. Philippe-Auguste naquit le 22 août 1165, et quarante-sept ans plus tard la vision de la coupe d'or se vérifiait pour la Flandre sur le champ de bataille de Bouvines.

PHILLIPPB D ALSACE. 11C8-1191.

Philippe d'Alsace hérite du Verraandois. — Il marie sa sœur au comte de Hainaut, Bauduin V. — Particularités sur la vie et les mœurs de Bauduin. — Le comte de Flandre prend part à la guerre du roi de France contre l'Angleterre. — Jalousie furieuse de ce prince. — Etroite alliance de Philippe avec Bauduin de Hainaut. — Meurtre de Robert, chancelier du comte de Flandre. — Guerre contre Jacques d'Avesnes. — Philippe désigne le comte et la comtesse de Hainaut pour ses héritiers. — Il part pour la Terre-Sainte. — Prétendue origine des armes de Flandre. — Le comte de Flandre assiste au sacre de Philippe-Auguste et porte l'épée de Charlemagne. — H marie sa nièce, Isabelle de Hainaut, au roi de France. — Louis VIT, en mourant, l'institue régent du royaume. — Ligue contre le pouvoir de Philippe d'Alsace. — Il tombe en disgrâce auprès du roi. — Guerre au sujet du Vermandois. — Tableau de la Flandre. — Détails sur la guerre. — Démêlés entre le comte de Hainaut et le duc de Brabant. — Intervention de Philippe d'Alsace.

(1) Corpun chronic. Fl. i, 105.

(2) Les Graiides Chroniques de France, édit. P. Paris, IV, 2.

— La lutte recommence entre le roi et le comte de Flandre. — Incidents divers. — Bauduin de Hainaut se brouille avec le comte de Flandre. — Ressentiment de ce dernier. — Il se marie. — Le Hainaut est ravagé par Philippe d'Alsace et ses alliés. — Paix, avec Je roi de France et le comte de Hainaut. — Le comte de Flandre se croise en compagnie des rois de France et d'Angleterre. — Il arme des navires pour l'Orient. — Part et meurt de la peste au siège de Saint-Jean d'Acre. — Développement des institutions communales sous ce'prince.

Thierri d'Alsace mourut à Gravelines-sur- Mer, le 17 janvier 1168, et fut enterré au bord de l'Aa, dans le monastère de Watten. Il était âgé de soixante-huit ans, et en avait régné quarante depuis le trépas de Guillaume Cliton. L'historien flamand Meyer fait en peu de mots le pagnégyrique de ce prince : « Toute sa vie bon, pieux, magnifique, dit-il, il se distingua en outre dans les arts de la guerre et de la paix; il se fit un nom glorieux par son courage, sa justice et la grandeur de ses actions^. »

De sa femme Sibylle d'Anjou, morte saintement à Jérusalem, Thierri avait eu trois fils et quatre filles. L'aîné des fils s'appelait Philippe, comme on le sait déjà, et se trouvait associé au comté de Flandre depuis l'année 1157, exerçant l'autorité souveraine et prenant même, du consentement de son père, le titre de comte dans les actes publics. Quant à ses frères et sœurs, nous aurons occasion d'en parler plus tard.

Le premier soin de Philippe d'Alsace fut de faire jurer, à l'exemple de ses prédécesseurs, l'observation de la paix du pays. Il en régla la forme d'une manière plus complète et plus stable; et nous le verrons bientôt donner toute sa sollicitude à l'administration de ses Etats sans négliger les relations extérieures, dans lesquelles cependant il ne fut pas toujours heureux. A peine avait-il hérité du comté de Flandre qu'une nouvelle succession vint agrandir ses états et augmenter sa puissance. Par sa femme Isabelle, sœur de Raoul-le-Lépreux, mort sans enfants, le comté de Vermandois passa sous sa domination ; et il se vit alors le plus grand et le plus redoutable des vassaux de la couronne de France.

(3) Meyer, Ann. rer. Flandr, ad ann. m. c. lxviii.

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