‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 84 sur 236 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

On se rappelle qu'après une série d'hostilités non interrompues depuis cent ans entre les comtes de Flandre et les comtes de Hainaut la paix avait été foite, et que, pour la cimenter, Thierri d'Alsace avait promis sa fille aînée Marguerite au fils de Bauduin III. Le mariage eut lieu eu 11G9. Avec la main de sa sœur, Philippe d'Alsace donna au jeune Bauduin cinq cents livres, monnaie d'Artois, à lever tous les ans à perpétuité sur le vinage de Bapaume, c'est-à-dire sur Voctroi payé dans cette ville par tous les vins qui y passaient venant de Bourgogne, de France ou de la Guienne pour entrer en Flandre. Il était dit que deux cents livres de la somme énoncée plus haut étaient données en dédommagement de la ville de Douai, qui depuis si longtemps formait un sujet de discorde entre les deux pays, et que le prince flamand tenait à conserver.

Philippe et Bauduin-le-Jeune , dont le père vivait encore, firent à la n>ême occasion un traité par lequel ils s'engageaient mutuellement à se prêter secours contre tout venant, à l'exception de leurs suzerains respectifs, à savoir le roi de France et l'évêque de Liège ^ Cette alliance du sang et des armes établit entre les deux pays un lien solide, et finit même par les réunir sous un même sceptre, comme on le verra bientôt. Désormais leurs intérêts et leur histoire se confondent; et il n'est pas hors de propos d'entrer dans quelques détails sur ces princes de la maison du Hainaut descendants de Robert de Jérusalem, et qui, à la mort de Philippe d'Alsace, viendront reprendre en Flandre le rang suprême que leurs ancêtres y avaient occupé depuis Bau^ duin-Bras-de-Fer.

Bauduin V, dit le Courageux, était fils de Bauduin IV, arrière-petit-fils de Bauduin de Mons, tué à la bataille de Cassel, et de la célèbre Richilde. Il avait vingt et un ans lorsqu'il épousa la sœur du comte de Flandre, et c'était un jeune prince que recommandaient divers genres de mérite. S'il faut en croire Gilbert de Mons, qui avait été son secrétaire et qui se fit ensuite son historiographe, il joignait aux qualités du cœur

(1) Gilb. Mont, chron. ap. J. ds G. xii, ISl.

celles de l'esprit. Il était assez versé dans la grammaire, dans la rhétorique et surtout dans la poésie. Charlemagne, dont il descendait par Judith, épouse de Bauduin-Bras-de- Fer, était son héros de prédilection. Dédaignant les fabuleux récits que chantaient alors jongleurs et ménestrels, il voulut posséder l'histoire proprement dite du célèbre empereur,^ Longtemps on la chercha sans succès dans toutes les abbayes de France. Enfin un de ses clercs découvrit à Sens en Bourgogne celle qu'avaitécrite l'archevêque Turpen et qui n'est réellement elle-même qu'un vrai roman. Néanmoins, il la fit copier, la lut et la conserva précieusement. Plus tard, lorsqu'il se sentit mourir, il adressa ce livre à sa sœur Yolande, comtesse de Saint-Pol, la priant de le garder comme gage de souvenance et d'amour. La comtesse qui elle aussi cultivait les lettres ne se contenta point de serrer le volume dans sa bibliothèque; elle le fit translater du latin en frani;ais pour son usage et celui de ses successeurs^. Bauduin savait, dit-on, par cœur le Traité de la Consolation du philosophe Boèce, ainsi que plusieurs autres ouvrages. Sa mémoire enfin était si bonne qu'elle lui tenait souvent lieu de livre, ajoute la chronique.

Peu de temps après son mariage, son père tomba malade; et, comme il arrive toujours lorsque le souverain est impuissant à gouverner, l'anarchie se mit dans le pays.

Il n'en était pas du Hainaut comme de la Flandre, où la paix publique jurée par les barons, et un commencement d'organisation donnée aux cités les plus populeuses, maintenaient plus facilement chacun dans l'obéissance. Les seigneurs du Hainaut, maîtres absolus chez eux, et se croyant indépendants aussitôt que le comte était au lit, se livraient à mille brigandages. Répandus à travers les campagnes et dans les forêts dont le pays était couvert à cette époque, ils surprenaient, rançonnaient et mettaient à mort les marchands et les pèlerins, enlevaient les bœufs, les vaches, les porcs, les brebis, les chevaux, et jusqu'aux vêtements et aux meubles des pauvres paysans, dont

(2) 3Isc. delà S. imp. P. Paris, i, 213 214. (3) llid.

PHILIPPE D ALSACE

souvent encore, pour surcroU d'opprobre, ils violaient les femmes et les filles*.

Bauduin-le-Jeune ressentit une vive indignation en apprenant de tels méfaits ; sachant bien que son père vieux et languissant était incapable d'en arrêter le cours, il résolut, malgré sa jeunesse, de dompter à lui seul celte noblesse barbare. Il convoqua donc au château de Mons les barons et les pairs du Hainaut. Lorsqu'ils furent tous assemblés, il dépeignit avec force devant eux les excès dont le peuple avait à se plaindre ; et comme ils ne faisaient qu'une réponse vague et indécise, espérant qu'un si jeune homme s'apaiserait facilement, il leur adressa des paroles qu'un auteur contemporain nous a conservées et qui sont dignes à tous égards d'étonnement et d'admiration daifs la bouche d'un prince du douzième siècle : ■• Seigneurs barons, je vous entends, dit-il, mais écoutez, je vous prie, ce qu'on a dû vous enseigner à d'autres écoles. A quoi sert l'illustration de la naissance pour celui que ternissent des mœurs impures? Et qu'importe qu'un homme soit de bas lieu si sa conduite l'honore? Celui qui place -toute sa confiance et tout son orgueil dans son lignage, fait bien voir par là qu'il n'a pas d'autres biens. Quoique l'or sorte de la terre, sa valeur et celle de la terre sont bien différentes. L'or est soigneusement recueilli ; la terre est dédaignée. De même l'étain est extrait de l'argent, et n'est point de l'argent. On conserve l'argent purifié, on rejette l'étain. Il est plus beau de s'illustrer en provenant d'une naissance abjecte. La gloire et l'éclat de celui qui vient d'une noble ori~ gine n'appartiennent pas à lui seul, ne lui sont point personnels ; tandis que l'homme qui se distingue malgré la bassesse de son origine, peut dire que son illustration est à lui tout entière. Si vous êtes issu de bas lieu et que vous restiez bas, la honte n'en retombera pas sur vous seul ; car on fera la part de votre naissance. Si au contraire vous êtes né dans une condition élevée et que vous soyez bas, votre bassesse alors appartient à vous seul. Il vaut donc mieux que nos parents aient à s'enorgueillir de nous,

(1) Gilb. Monl. chron. ap. J. de G. xii, 17S.

que nous à nous glorifier de nos parents. Ainsi ne -soyez pas si fiers en disant : Nous sortons de nobles aïeux ; mais rougissez plutôt de ce qu'étant leurs fils, vous imitez si peu leurs exemples^. »

Le jeune Bauduin ne s'en tint pas à cette sage admonition, il fit faire le procès aux coupables ; et par ses ordres les uns eurent la tête tranchée, d'autres furent pendus, d'autres enterrés vivants, d'autres attachés à des roues. Un tel acte de justice et de rigueur rétablit la paix en Kainaut, où le comte ne fut plus connu dès lors que sous le surnom de Baucluin-le-Coiirageux . Il l'était en effet, et ce ne fut point dans cette seule occasion qu'il le prouva ; car il âavait allier à la sagesse et à la vertu toutes les qualités d'un chevalier accompli, payant bravement de sa personne dans les guerres et dans les tournois à outrance, où on le vit maintes fois déployer sa vigueur et sa bravoure.

L'union de Bauduin de Hainaut avec Marguerite de Flandre fut bénie en 117Û et en 1171 par la naissance d'une fille d'abord, puis par celle d'un fils qui vint au monde dans la ville de Valenciennes, résidence alors habituelle des souverains du comté. La fille, nommée Isabelle, devait s'asseoir sur le trône de France à côté de Philippe-Auguste; et le fils, appelé Bauduin comme son père, était également destiné à une haute fortune, ainsi que le démontrera la suite de cette histoire. Son berceau fut entouré de joie; mais bientôt le deuil succéda à tous les témoignages de 1 allégresse publique. En eftèt, dans le même mois, un affreux. incendie dévora la ville de Valenciennes presque tout entière. Plus de mille maisons furent réduites en cendres durant une seule nuit. Beaucoup de gens trouvèrent dans la naissance de Bauduin et dans cette grande calamité une coïncidence de sinistre augure.

Les dix premières années du règne de Philippe d'Alsace, le virent mêlé aux grands événements politiques qui s'accomplissaient en France. L'an 1172, au retour d'un pèlerinage qu'il avait fait à Saint-Jacques en

(2] Ibid. ISO.

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