CHAPITRE X
Galice, il s'entremit avec succès pour opérer un accommodement entre Louis VII et Henri II, roi d'Angleterre, lesquels étaient en guerre depuis longtemps à cause de la Bretagne, qu'Henri voulait faire passer au pouvoir de sa famille par l'union de son fils Geoffroi Piantagenet avec la fille de Conan IV; à cause aussi du meurtre de Thomas Becket, forfait dont toute l'Europe s'était vivement émue.
L'année suivante, Philippe se déclara pour le jeune Henri Piantagenet, révolté contre son père, et entra dans cette ligue formidable dont Louis VII était l'âme, et qui avait pour objet de renverser le monarque anglais du trône pour y substituer son fils. Tandis que les Ecossais attaquaient l'Angleterre, le roi de France dirigeait ses forces vers la Normandie. Son allié, Philippe d'Alsace, pénétra dans la même province à la tête des hommes d'armes flamands. Son frère Mathieu, comte de Boulogne, second fils de Thierri d'Alsace, l'accompagna avec les barons de son pays. Ils firent ensemble le siège du château d'Aumale, qu'ils prirent en peu de temps ; puis, ayant joint le jeune Piantagenet, ils allèrent au siège de Driencourt, dont ils se rendirent maitres par trahison. Quelques jours après, Mathieu de Boulogne tomba, sur la route d'Arqués, frappé à mort d'un coup de flèche parti d'une embuscade. Ce fut un grand sujet de désolation pour le comte de Flandre. Il se dirigea vers Paris, oîi déjà Louis VII était rentré ; car ses armes n'avaient pas été fort heureuses. Là, Philippe d'Alsace, devant le roi et devant toute sa cour, jura sur les saintes reliques que dans la quinzaine après la Saint- .Jean prochaine il ferait une descente en Angleterre, et emploierait toutes ses forces à soumettre le royaume au jeune Henri.
Encouragé par cette promesse, Piantagenet s'avança, le 4 juin 1174, jusqu'au port de Wissant, d'où il envoya en Angleterre Raoul de La Haye avec des troupes. D'un autre côté le comte de Flandre fit «embarquer trois cent dix-huit chevaliers d'élite et de nombreux sergents d'armes sous la conduite de Hugues du Puiset, comte de Bar- sur -Seine. Ils débarquèrent au port d'Airowel le 14 juin, et quatre jours après
prirent et pillèrent Norwich. Cependant le roi d'Angleterre, qui était alors occupé à se défendre en Normandie, apprenant cette invasion, se hâta de repasser la mer. Il tomba sur les Flamands, et, après leur avoir fait essuyer un rude échec à Saint-Edmond, les contraignit à rejoindre leurs vaisseaux. Henri II revint aussitôt en Normandie afin de secourir la ville de Rouen, assiégée depuis le 22 juillet par le roi de France, le jeune Henri et Philippe d'Alsace. Les assiégés reprirent courage à la nouvelle de son arrivée. Ils firent plusieurs sorties heureuses; Henri, d'un autre côté, affama le camp des assiégeants par l'enlèvement des convois : de sorte que bientôt l'on fut obligé de lever le siège.
Quelque temps après, Philippe d'Alsace assista à la conférence où Henri et Geoffroi Piantagenet conclurent la paix avec leur père, en présence du roi de France et de ses principaux barons, et renonça aux conquêtes qu'il avait pu faire durant cette guerre, c'est-à-dire, à quelques places et châteaux en Normandie qu'il lui aurait été fort difficile de conserver. Enfin le 22 avril 1175, il alla trouver à Caen le roi d'Angleterre et son fils, remit à ce dernier le traité qu'ils avaient souscrit ensemble, et renouvela les alliances existant entre les comtes de Flandre et les souverains de la Grande- Bretagne ^
Là se borna, pour le moment l'intervention de Philippe d'Alsace dans les affaires de France et d'Angleterre. Il revint en son pays, où un événement qui causa beaucoup de scandale signala son arrivée. Durant les fréquentes absences du comte, la comtesse Isabelle, sa femme, séjournait d'habitude en l'hôtel que les princes flamands avaient à Saint-Omer. Philippe, à son retour de Caen, entra sans se faire annoncer dans l'appartement de sa femme. Il y trouva un jeune chevalier flamand nommé Gautier des Fontaines, Il n'en fallut pas davantage pour exciter dans son cœur un violent accès de colère. Ne prenant conseil que de sa fureur, il fit saisir et fustiger Gautier, puis ordonna qu'on le pendit par les pieds au-
(1) Jean Bromton.
PHILIPPE D ALSACE
dessus (l'an cloaque infect, où il expira au bout de quelques heures'. Le malheureux Gautier appartenait par les liens du sang aux plus hautes familles de la Flandre et de l'Artois. Elles se soulevèrent d'indignation quand elles surent avec quelle injustice et surtout avec quelle ignominie Philippe avait traité un de leurs membres. Elles prirent les armes et formèrent une coalition tellement menaçante, que, pour les apaiser et leur donner satisfaction, le comte de Flandre fut contraint d'avouer sa faute et de réhabiliter la mémoire de Gautier des Fontaines par tous les mojens alors en usage.
Outre Mathieu, comte de Boulogne, tué dans la guerre de Normandie, Philippe avait un frère appelé Pierre, et qui était le troisième fils de Thierri d'Alsace. Pierre avait été choisi pour succéder à Nicolas de Chièvres dans l'évêché de Cambrai, bien (ju'il n'eût pas même reçu les ordres inférieurs du sacerdoce ; mais le comte de Flandre, se voyant sans héritier, l'engagea à renoncer à son siège épiscopal et à se marier. C'est ce que fit Pierre en 1174, et l'année suivante il épousa la comtesse de Ne vers. Peu de temps après il mourut empoisonné. Philippe eut grand regret de cette mort du dernier rejeton mâle de sa famille, et dut alors porter ses vues sur sa sœur ainée Marguerite, et sur Bauduin de Hainaut, .qui devenaient héritiers présomptifs du comté de Flandre. A partir de cette époque, Bauduin et Philippe se rapprochèrent et s'unirent plus étroitement que jamais. U intervint même un traité qui, sans préjuger <a question d'hérédité, confirmait et resserrait l'alliance de deux princes dont les intérêts devenaient dès lors presque communs. Ils jurèrent de se défendre l'un l'autre envers et contre tous, excepté contre le roi de France de la part du comte de Flandre, et contre l'évêque de Liège de !a part du comte de Hainaut; de ne bâtir aucune forteresse sur les confins de leurs domaines respectifs ; de ne retenir d'un côté ou de l'autre les gens qui auraient été expulsés de leurs terres. Enfin les hommes du comté de Hai-
(t) BrnoH de PaterborowjJi, ap. Bouq. x\ii, 437-400. C. DE FL.
naut ne pouvaient jamais porter les armes contre le comte de Flandre et réciproquement^.
L'engagement de se prêter mutuellement assistance reçut bientôt son application. A Pierre d'Alsace avait succédé sur le siège épiscopal de Cambrai Robert, prévôt d'Aire et chancelier du comte. Dès son entrée en fonctions, Robert s'était fait présenter les chartes xles biens de l'évêché; et comme plusieurs de ces biens situés en Hainaut se trouvaient injustement détenus par divers seigneurs, il ordonna des recherches et des enquêtes pour se les faire réintégrer. Ces investigations déplurent aux détenteurs, et entre autres à Jacques d'Avesnes. Jacques nourrissait déjà contre Robert une grande auimosité; car le chancelier s'était permis jadis, au siège de Rouen, et tandis qu'ils combattaient ensemble, des propos injurieux sur son compte^. Robert connaissait la haine que lui portait Jacques d'Avesnes et en redoutait les effets. Aussi, étant près d'Ath dans une terre de l'évêché, et voulant se rendre à Cambrai, il réclama prudemment un sauf-conduit du comte Bauduin pour traverser le Hainaut. Bauduin lui donna Louis de Frasnes, chevalier, pour l'escorter et le défendre. Arrivé à Condé-sur-l'Escaut, dont le château appartenait à Jacques d'Avesnes, Robert fut assailli par les vassaux de ce dernier, qui, tombant sur son escorte et sur lui à la descente d'Écaupont, le massacrèrent sans pitié.
A la nouvelle de cet attentat, Bauduin cita Jacques d'Avesnes à comparaître devant lui et, sur son refus, lui confisqua les terres de Leuze et de Landrecies ; il fit même, dit-on, mettre le feu à la ville et au château de Condé, dont il renversa les tours et les murailles. De son côté, le comte de Flandre prévenu par son beau-frere, et non moins désireux que lui de venger la mort de l'évêque de Cambrai , qu'il aimait beaucoup , s'empara de toutes les seigneuries que le sire d'Avesnes possédait en Vermandois du chef de sa femme. Cependant Jaciques, atta-
(2) Archives des comtes de Flandre à Lille, prem. cartul. de Hainaut, pièce m. — Marten. Thés, anecd. 1, col. 585.
(3) Gild. Mont, chron. ap. J. de G., xri, 230,