‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 86 sur 236 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

que par ces deux puissants ennemis à la fois, et menacé dexcommunicalion par l'archevêqae de Reims, ne voulait pas se soumettre, prétendant n'avoir pris aucune part à l'assassinat, de fait ni d'intention. Bauduin alors marcha sur Avesnes ; et comme cette ville était entourée d'une forêt assez épaisse, nommée la haie d'Avesnes, il y fit pratiquer un chemin assez large pour que cent hommes pussent y passer de front. En même temps le comte de Flandre, agissant toujours de concert avec Bauduin, assiégea la ville de G-uise et la prit. L'obstination de Jacques d'Avesnes allait peut-être lui coûter cher ; il s'en départit, demanda grâce, et, sur le serment qu'il prêta de n'être point l'auteur ou le complice du meurtre de Robert, on la lui accorda.

Cette guerre terminée, Philippe d'Alsace se disposa à partir pour la Terre-Sainte; voyage qu'il avait depuis longtemps projeté, et qu'avaient seules retardé les affaires de France, d'Angleterre et de Hainaut. Rien ne le retenait plus en Europe, et la Flandre n'avait jamais été plus paisible et plus prospère. Pour se préparer dignement à ce pieux pèlerinage, Philippe se rendit, vers la mijanvier 1177, au tombeau de saint Thomas de Cantorbéry, qu'il avait connu, aimé et estimé durant sa vie, et qu'après sa mort il vénérait comme un martyr et comme un saint. Le roi d'Angleterre l'y vint trouver, et lui donna cinq cents marcs d'argent pour son expédition. S'étant rembarqué pour la Flandre, il y attendit la fin de la quinzaine de Pâques et s'occupa alors de régler l'importante affcdi'e de sa succession pour le cas où elle viendrait à s'ouvrir durant son absence. A cet effet, il convoqua une assemblée générale de' ses barons à Lille et, là, institua le comte Bauduin et sa femme, ses héritiers propres et naturels, et leur assura par serment le comté de Flandre, attendu la mort de Mathieu , comte de Boulogne , et celle de Pierre son frère ^

Philippe se mit enfin en route pour la Palestine avec un nombreux cortège, et aborda au port d'Acre vers le P'' aoùt^

(1) Gilb. Mont, chron. ap. J. d? G. xii, 228. {■2] GuiU. de Tyr., I. xxt, p, 1005.

Informé de sa venue, Bciuduin, roi de Jérusalem, lui envoya une ambassade d'honneur qui l'escorta jusqu'à la capitale de la Judée. Bauduin était en ce moment atteint de la lèpre, qui, faisant de rapides progrès, l'empêchait de veiller aux intérêts de son royaume. Ils étaient cependant plus que jamais compromis, et il devenait fort nécessaire de remettre les rênes du gouvernement enti^e des mains fermes et solides. Bauduin avait jeté ses vues sur le comte de Flandre, homme nouveau en Palestine , et par conséquent étranger aux jalousies ambitieuses et aux haines fatales qui depuis si longtemps divisaient les princes croisés, et ébranlaient le trône de Jérusalem en augmentant la force et l'audace des musulmans.

Mais Philippe qui connaissait la situation désastreuse du royaume, ne répondit pas aux vœux et aux prières du malheureux prince. Il allégua humblement qu'il n'était pas venu en Terre-Sainte pour y régner, mais bien pour s'y livrer aux œuvres de piété; qu'il voulait, d'ailleurs, retourner en Europe quand ses aff'aires l'y appelleraient, et qu'ainsi il ne pouvait accepter des fonctions qui le fixeraient en Asie. Bauduin le pria ensuite de prendre le commandement de l'armée qu'il dirigeait vers l'Egypte. Le comte refusa ce nouvel honneur et consentit seulement à passer dans la principauté d'Antioche, où il fit le siège d'Harenc de concert avec le prince Bohémond et le comte de Tripoli. Ils apportèrent à cette entreprise peu de vigueur et de résolution; de sorte qu'elle échoua, et qu'on fut obligé de lever le siège au bout de six mois. S'il faut en croire Guillaume de Tyr, l'historien des croisades, Philippe n'aurait pris pari à l'expédition que malgré lui, et par sa mollesse et son indiff'érence aurait jeté le découragement parmi les croisés. Quoi qu'il en soit, le comte de Flandre s'étant rendu à Jérusalem, y célébra les fêtes de Pâques, puis il alla rejoindre les vaisseaux qu'il avait fait équiper au port de Laodicée. Il partit, dit le même historien, ne laissant nullement sa mémoire en bénédiction dans le pays^.

Certains chroniqueurs font remonter l'ori-

G'ij Lib. XXI, cap. xxv.

PHILIPPE U ALSACE

gine des armes du comté de Flandre, qui sont d'or au lion de sable, à ce voyage du comte Philippe. Ils racontent que le prince, assailli à son retour par Nobilion, roi d'Albanie, homme d'une stature colossale, le tua et lui prit son écu, qu'il adopta comme sien en souvenance de cet exploit merveilleux; c'est là une fable. Comme toutes les armoiries, celles des comtes de Flandre remontent aux premières croisades et peut-être même à des temps plus reculés.

Philippe était revenu en Flandre dès le mois d'octobre 1178. Ce prince actif et intelligent avait eu hùte de quitter la Palestine; car il pressentait qu'un grand rôle politique lui était réservé tôt ou tard en France, et il ne voulait pas s'exposer par son éloignement à y faire défaut. Le comte avait tenu le fils du roi de France sur les fonts baptismaux, et lui avait donné son nom. Ces liens de consanguinité spirituelle appelaient Philippe d'Alsace à exercer un patronage sur l'héritier de la coui^onne ; et probablement depuis longtemps Louis VIT avait songé à donner à son fils un protecteur dans la personne du plus puissant et du plus digne de ses vassaux. Au retour de Philippe d'Alsace, la paralysie dont le roi de France était atteint avait fait do nouveaux progrès. On racontait alors partout les prodiges opérés au tombeau de saint Thomas de Gantorbéry. Louis VII et le comte de Flandre -y allèrent de compagnie ; mais cette dernière ressource ne produisit pas d'effet sur la santé du roi. Alors il résolut défaire sacrer son fils le jeune Philippe, et de l'associer à la couronne. La cérémonie eut lieu en grand appareil dans l'église métropolitaine de Reims; et ce fui le comte de Flandre qui porta devant son auguste filleul, Joyeuse, la célèbre épée de Charlemagne, et qui servit en outre les mets au festin royal en qualité de comte de Vermandois'.

L'année suivante, le roi, aux portes du tombeau, fit son testament et institua Philippe d'Alsace tuteur du jeune prince et régent du royaume pendant la minorité. Philippe comprit tout ce qu'une pareille mission avait do difiîcile au milieu d'une coût' où la

(1) HadiUphus de Diceto, ad ann. IISO.

haute faveur dont il venait d'être gratifié excitait déjà les haines jalouses et les intrigues. Pour accroître son influence et son autorité, le comte négocia très-habilement le mariage du jeune Philippe avec sa nièce, Isabelle, fille de Bauduin du Hainaut. Il rencontra d'abord de sérieux obstacles à l'exécution de ce projet. Le comte Bauduin, le premier, s'y opposait, malgré tout ce qu'une pareille alliance pouvait avoir d'honorable pour sa maison, parce qu'il avait fait naguère avec Henri, comte de Champagne, une convention par laquelle l'aîné des fils du comte de Champagne devait épouser Isabelle, et le fils aîné de Bauduin la fille du comte Henri. Il s'y refusait encore parce que Philippe d'Alsace avait promis des terres considérables en faveur de cette union, et qu'un semblable démembrement ne pouvait s'opérer qu'au préjudice de l'héritage que la maison du Hainaut avait en expectative.

De son côté; le comte de Champagne, irrité de voir ses desseins avortés et ses espérances détruites, mécontent aussi de la prépondérance du comte de Flandre dans les affaires du royaume, employait tous les moyens possiblespour empêcher le mariage. Il fut décidé cependant après de longues conl'érences, dans lesquelles Philippe d'Alsace eut le talent de vaincre toutes les répugnances en résolvant toutes les difficultés. L'on convint au contrat que le roi recevrait du comte de Flandre, comme dot assignée par ce dernier à sa nièce Isabelle, les villes d'Arras, de Saint-Omer, d'Aire, d'Hesdin, de Bapaume, et tout le pays au-delà du Fossé-Neuf, c'est-à-dire toute la province d'Artois; que si Isabelle n'avait point d'enfant mâle ces terres retourneraient à Bauduin son frère, fils aîné du comte de Hainaut, et que si Bauduin mourait sans postérité elles retourneraient aux héritiers du comte de Flandre^.

Le lundi après la Quasimodo de l'année suivante le roi Philippe vint à Bapaume, où la jeune Isabelle avait été conduite par son père' et par le comte de Flandre. Le mariage fut célébré dans cette ville au milieu des démonstrations de joie de chacun,

(2) Giib. Mont, nhroii, ap J. de G. xxn, 23S.

CriAPITRE X.

et surtout des nobles flamands et hainuiers. Après les noces, Philippe conduisit sa jeune épouse à Saint-Denis et la flt couronner, le jour de l'Ascension, dans la vieille basilique dont les caveaux s'étaient depuis peu fermés sur les restes mortels de Louis VII.

Au décès de ce prince, et surtout après le mariage du nouveau roi avec Isabelle, toute l'influence politique était passée aux mains du comte de Flandre. Les actes de la suzei^aineté rojale ne s'exerçaient plus en France que sous son autorité. C'est lui qui accordait les concessions de fiefs , qui ordonnait la levée des impôts, les montres ou revues des hommes d'armes, enfin qui réglait tout ce qui se rattachait alors aux attributions du souverain pouvoir.

La reine-mère, Adèle de Champagne; ses frères Henri, comte de Champagne, et de Brie , Thibaut , comte de Chartres et de Blois, et Guillaume-Aux blanches mains, archevêque de Reims, conçurent une violente jalousie de cette omnipotence. Il se forma dès lors à la cour deux partis bien distincts et bien opposés : celui du comte de Flandre et celui de la reine-mère. On n'attendit plus qu'un motif pour entrer en lutte ouverte : il fut bientôt trouvé. A la mort du roi les villes, châteaux et domaiaes qui formaient le douaire de la reine devaient lui être délivrés suivant la coutume. Il paraît que Philippe d'Alsace fit quelques difficultés au sujet de cette délivrance, et ce fut prétexte à rupture. La reine-mère et ses frères quittèrent brusquement la cour, et allèrent implorer l'assistance du duc de Normandie, Henri, roi d'Angleterre, contre ce qu'ils appelaient l'usurpation du comte de Flandre. Henri II, qui avait plusieurs griefs envers le roi de France , leur promit son concours et les hostilités allaient commencer lorsque, sur les instances du cardinal de Saint-Chrjsogon, légat du Saint-Siège, les deux monarques se réconcilièrent et firent même entre eux un traité d'alliance ofl'ensive et défensive dans lequel le régent n'intervint en aucune façon. Le roi commençait à avancer en âge et à vouloir agir par lui-même ; il était entouré de serviteurs qui l'engageaient en secret à se confier à la sollicitude maternelle plutôt qu'à celle d'un prince

étranger et ambitieux, et puis son aff'ectioa pour Isabelle s'était un peu refroidie. Or, la jeune reine, entièrement dévouée à son oncle, avait puissamment contribué jusque-là au maintien du crédit de ce dernier : de sorte que, par toutes ces causes réunies, la faveur dont jouissait Philippe d'Alsace décrut peu à peu ; et il se vit à son tour obligé de quitter la cour, oîi il n'éprouvait plus que des dégoûts et des humiliations, après avoir perdu tout empire sur l'esprit du roi. Le titre de régent du royaume n'était plus pour lui qu'un titre illusoire, puisque la reine-mère s'en arrogeait déjà les prérogatives. Il partit donc eh emmenant sa nièce Isabelle, qui voulut le suivre dans sa disgrâce.

Mais le comte de Blandre avait résolu de se venger. Il suscita contre le roi Philippe bon nombre de barons français, publiant que ce prince avait l'intention de raser leurs châteaux ou d'j'' envoyer tôt ou tard ses chevaliers pour s'en emparer. Il fit alliance avec le duc de Bourgogne, le duc de Brabant, les comtes de Namur et de Sancerre, et d'autres seigneurs jaloux de l'autorité royale et désireux de reconquérir leur indépendance politique. Il s'entendit avec le comte de Hainaut, sur l'aide duquel il pouvait toujours compter ; enfin il organisa une ligue formidable, et se prépara à entrer en guerre aussitôt qu'une cause quelconque amènerait un conflit.

Or, à cette époque, comme de tout temps, il suffisait de vouloir la guerre pour l'avoir. Le comte de Sancerre avait enlevé le château de Saint-Brice sur l'un des vassaux du roi de France. De là premier sujet de querelle. D'autre part, Philippe d'Alsace élevait des prétentions de suzeraineté sur les terres de Marie et de Vervins, dans le Vermandois, appartenant au sire de Couci, et sur le château de Breteuil qui était à Raoul, comte de Clermont. Les sires de Couci et de Clermont avaient le plus contribué à ruiner le crédit du comte à la cour de France. Il parait même que la seule influence de ces deux seigneurs avait suffi pour perdre Philippe dans l'esprit du roi ' . On comprend que

tl) Johaii. TpcrU cliron. ap. B. xviii. 594.

PHILIPPE D ALSACE

le comte de Flandre devait les haïr, et choisir de préférence leurs domaines pour le but de ses réclamations et de ses attaques.

Il menaça de les forcer par les armes à reconnaître sa suzeraineté; mais ceux-ci, forts de l'appui du roi de France, ne voulurent point accéder à ses prétentions. Le roi comprit que la guerre avec le comte de Flandre devenait inévitable; mais entouré de vassaux rebelles et orgueilleux, disposés à prendre fait et cause contre lui, il eut recours à son allié le roi d'Angleterre. Henri II lui envoya ses trois fils avec de nombreux barons anglais et dix mille routiers ou Brabançons, comme on les appelait alors, gens nomades, vivant de brigandages le plus souvent, et se mettant à la solde des princes qui voulaient bien les employer. Aidé de ce renfort, Philippe-Auguste envahit d'abord les terres du comte de Sancerre, qu'il n'eut pas de peine à faire rentrer sous son obéissance; puis il attaqua le duc de Bourgogne, Hugues III, contre lequel il avait de graves sujets de plainte, car, outre son alliance récente avec le comte de Flandre, Hugues, très-jaloux de ses droits et non moins avide d'étendre son domaine, se livrait à de continuelles vexations contre les seigneurs voisins de la Bourgogne, ne respectant pas même les propres terres du roi.

Philippe prit sans efforts Beaune et Flavigny; ensuite il vint assiéger Châtillon-sur- Seine défendu par Eudes, fils aine du duc, et retint prisonnier le jeune prince, après avoir emporté, saccagé et livré aux flammes la ville que Hugues regardait comme la plus forte de ses états. Des succès aussi prompts décidèrent la soumission du duc de Bourgogne. Mais restait le comte de Flandre, à lui seul si puissant et si redoutable. Le roi et son conseil auraient bien voulu éviter la guerre avec ce prince ; et l'on tenta même des moyens de conciliation.

Ils échouèrent tous devant l'obstination de Philippe d'Alsace. Il est vrai que, d'un autre côté, le roi montrait des prétentions exorbitantes. Ce n'était rien moins que le Vermandois tout entier qu'il voulait faire rentrer sous sa souveraineté immédiate.

L'historien-poète Guillaume-le-Breton , lequel, comme on sait, composa en vers latins un long panégyrique de Philippe-Auguste, expose sous forme de dialogue le sujet de la guerre qui allait s'allumer.

« Le roi ajouta la menace à ses paroles royales et pacifiques, s'écriant qu'il ne pourrait être l'ami de celui qui voudrait ravir à son domaine un bien qui lui appartenait en propre.

— Ton père m'a donné ce pays, répondait le comte, et toi-même, tu dois t'en souvenir, tu as confirmé ce don de ton sceau royal. Tels sont les titres qui ont fondé mon droit sur la chose que tu réclames. Ne cherche donc pas à troubler la paix du royaume, afin que ceux qui sont tes fidèles ne devjennent pas tes ennemis.

— Mon père ne t'a cédé ces terres que pour un temps. Une si courte prescription ne peut perpétuer cette propriété entre tes mains ; et i^uant à ce que tu te vantes que j'ai moi-même confirmé ce don, la concession accordée par un enfant n'est d'aucune force.

— Sire roi, il ne serait pas convenable que la promesse du suzerain fût si peu solide, que sa parole pût être ainsi reprise à volonté. Quand même je n'aurais aucun droit ancien sur ces choses, je les possède cependant par ton fait et celui de^ton père. Un juste litre fonde donc mes droits et me disculpe de tous reproches. Tu ne devrais pas ignorer que nul ne doit perdre ce qu'il tient de son suzerain, s'il n'a point commis de faute.

— Comte, un vassal demandait naguère devant ta cour, et par tes propres conseils, la restitution d'un fief paternel. Le possesseur répondait que ce fief lui avait été cédé par le réclamant dans sa jeunesse : tu jugeas que la donation faite pendant l'enfance était de nulle valeur, de sorte que ton homme s'en alla remis en possession. Aurais-tu la prétention d'avoir deux règles : une pour toi, une pour les autres? Cesse donc tes propos. Veux- tu restituer le Vermandois k mon domaine? je te reçois en amitié ; autrement, je m'avance en armes et l'on verra ce que la force peut donner de supériorité au suzerain qui demande une chose juste.

CIIAPITriE X.

— Jeune roi, je n'ai pas peur, j'attends tes hommes et tes batailles ^ »

En effet, le comte de Flandre s'était, de longue main, préparé à soutenir la lutte vigoureusement.

« L'amour de la guerre fermente dans tous les cœurs! » s'écrie le chantre de Philippe- Auguste; et à cette occasion, il trace un tableau poétique et animé de la Flandre et do ses habitants. « La commune de Gand, fière de ses maisons ornées de tours, de ses trésors et de sa population, donne au comte, à ses propres frais , deux fois dix mille hommes habiles à manier les armes. Après elle, vient la commune d'Ypres, non moins renommée, dont le peuple est célèbre pour la teinture des laines et qui fournit deux légions à cette guerre exécrable. La puissante Arras, ville très-antique, remplie de richesses, avide de gain et se complaisant dans l'usure, envoie des secours au comte avec d'autant plus de zèle qu'elle est la principale ville du pays et le siège du gouvernement; Arras, qui déjà obéissait à Comius lorsque Jules-César porta ses armes contre les peuples de la Gaule. Au milieu de tant de fracas, Bruges ne manqua pas non plus d'assister le comte de plusieurs milliers d'hommes choisis entre les plus vigoureux de ses enfants; Bruges, qui fabrique des bottines pour couvrir les jambes des puissants seigneurs; Bruges, riche de ses grains, de ses prairies et du port qui l'avoisine. Dam aussi, ville funeste. Dam véritablement et de fait et de nom 2, Dam qui devait, par la suite, être fatale à nos vaissaux, aida nos ennemis selon ses moyens. Après toutes ces cités, Lille déploie pareillement ses armes ennemies, et ce n'est pas pour envoyer à la guerre un petit nombre de phalanges : Lille, ville agréable, dont le peuple poursuit sans cesse la fortune i Lille, qui, se parant de ses marchands somptueux, fait briller dans les royaumes étrangers les étoffes qu'elle teint et en rapporte les richesses dont elle s'enorgueillit. Le peuple qui révère saint Orner, lié aussi par serment à

(1) WiVielmi Armorici Philippeidos. chant 2", vers 25 et suiv,

(2) L'auteur joue ici sur le mot dam, qui, diins le langage du temps, signifiait dommaçje, de (iamnum.

la cause du comte', lui donne également plusieurs milliers d'hommes, jeunes geua illustres par leur valeur. Hesdin, Graveli nés, Bapaume et Douai, Douai ville riche et puissante par ses armes, remplie de citoyens célèbres, envoyèrent chacune des bataillons armés. Leurs antiques querelles ne séparent plus les Isengrins et les Blavotins^; les-fureurs intestines qui les divisent et les^ déchirent tour à tour ne les empêchent pas de rester fidèles à leurs serments et de se précipiter à la guerre. Pour combattre les enfants de la France, ils sont heureux de suspendre leurs vieilles inimitiés. — Mais pourquoi m'arrêler ainsi à désigner chaque ville par son nom? La Flandre entière lança spontanément au combat ses belliqueux enfants ; car ils détestaient en secret les Français, et la récente colère du comte les avaii indignés contre le roi. — La Flandre abonde en productions variées et en toutes sortes de biens. La population, fatale à elle-même par ses querelles intestines, est facile, ex pansive , sobre pour la nourriture et la boisson ; elle brille par ses vêtements, possède une taille élevée et une grande beauté de formes, elle porte une riche chevelure, a le teint coloré et la peau blanche. Le pays est couvert d'un grand nombre de rivières poissonneuses, et d'une quantité de fleuves et de fossés qui obstruent tellement les routes que l'accès en est fort difficile à l'ennemi; aussi la contrée serait-elle suffisamment garantie des invasions, si à l'intérieur elle renonçait à ses discordes civiles. Ses champs l'enrichissent de grains, ses navires de marchandises, ses troupeaux de lait, son gros bétail de beurre, l'Océan de poissons. Sa terre la plus aride est réchauffée par les herbes marines desséchées dont on la couvre. De rares forêts répandent l'ombre dans les plaines, et nulle vigne ne s'y trouve. A la place du vin, les indigènes se font une boisson avec un mélange d'orge et d'eau préparée à grand'peine''. »

Le comte de Flandre commença les hostilités en parcourant le pays de Noyon le fer et la flamme à la main, et en brûlant tout

(3) Les deux factions dont nous avons parlé et qui, en ce temps-là, se faisaient la guerre en Flandre.

(4) Wilh. Armor: ut su2}ra.

PHILIPPE D ALSACE

jusque sous les murs de la ville'. Ensuite, ayant fait sa jonction avec Bauduin de Hainaut, qui lui amenait deux cent vingt chevaliers et cent sergents à cheval, il se rendit à Montdidier pour attendre les représailles du roi de France. Celui-ci, à la nouvelle de l'agression du comte, avait rassemblé son armée à Senlis, et se disposait à entrer dans le Valois, pays appartenant alors à Philippe d'Alsace. Avant qu'il se fût mis en marche, Hellin de Wavrin, sénéchal de Flandre, qui était à Crespy avec un corps de chevaliers flamands, pilla et brûla le pays d'alentour comme pour braver l'armée française. Il entra à Dammartin-en-Goèle, y mit le feu, fit prisonniers un grand nombre de chevaliers et d'hommes de guerre, et par cette audacieuse expédition, jeta l'épouvante jusque dans Paris ^. Cependant le comte de Flandre, laissant à Montdidier le comte de Hainaut avec des forces suffisantes pour garder la ville, partit lui-même à la tête de son armée, et, passant par son château de Choisy-au-Bac et par celui de Pierrefonds, doni le seigneur, Hugues d'Oisy, était dans son alliance, il arriva- au château de Crespy. Bientôt il y fut rejoint par le jeune Henri, fils de Godefroi, duc de Brabant, que son père envoyait avec trente chevaliers et autant de sergents à cheval pour renforcer l'armée flamande.

Tandis que Philippe d'Alsace se portait ainsi en avant, Bauduin de Hainaut, pour ne pas rester inactif à Montdidier, incendiait la- terre de Saint-Just, domaine de l'évêque de Beauvais, et celle de Breteuil, appartenant, comme on l'a dit, au comte de Clermont. De son côté, le roi Philippe, qui avait en sa compagnie le jeune Henri, duc de Normandie, et une grande partie de la noblesse française s'avançait pour combattre le comte de Flandre. L'ayant appris par ses éclaireurs, ce dernier manda en toute hâte au comte Bauduin de venir le trouver. Bauduin se mit en route aussitôt; mais à Tourei il fut arrêté par une inondation. H eut beaucoup de peine à passer l'eau; il y réussit enfin, alla coucher le même soir à Choisy, et le lendemain matin il arriva à Crespy, où

(1) GUb. Moiil. chr. np. J. de G. xii. 252, (2) Itid.

Philippe d'Alsace l'aUen lait. L'armée du roi s'approchant, les deux princes se préparèrent à livrer bataille; il fut convenu que Bauduin commencerait l'attaque avec les chevaliers du Hainaut. Bauduin se revêtit de ses armes, se confessa, et donna sa bannière à porter au sire Hugues de Croix, sage et intrépide chevalier.

Les armées restèrent en présence pendant deux jours sans que l'attaque eût lieu. Du côté du roi, on parai^ait redouter d'ea venir aux mains ; du moins les gens de son conseil le détournaient-ils d'engager une lutte qui allait être décisive et peut-être funeste, car, s'il perdait la bataille, il se trouvait dans le cas de subir la loi d'un vassal. On finit par entamer des conférences; mais le comte de Flandre était encore trop irrité pour qu'elles pussent aboutir à un bon résultat. On conclut toutefois une trêve à cause des fêtes de Noël, qui approchaient. La trêve devait durer jusqu'après l'octave de l'Epiphanie, c'est-à-dire environ quinze jours. Lorsqu'elle fut expirée, les hostilités recommencèrent ; mais, le roi s'étant replié vers Paris, il n'y eut point d'action sérieuse. Les comtes de Flandre et de Hainaut se bornèrent à faire des courses sur les terres du roi, brûlant tout ce qu'il y avait à brûler, pillant tout ce qu'il y avait à prendre. C'est ainsi qu'ils portèrent la terreur jusqu'à Compiègne et Beauvais, où ils détruisirent même une maison royale de fond en comble.

Philippe d'Alsace trouvait plaisir à se venger enfin du roi et des seigneurs dont il avait eu tant à se plaindre; et sa colère s'exhalait d'autant plus volontiers qu'elle avait été plus longtemps comprimée : « Il n'y a rien de fait, disait-il, si je ne brise les portes de Paris avec mes hommes d'armes fiamands, si je ne plante leurs étendards sur le Petit-Pont et ma propre bannière dans la rue de la Calandre^, »

Néanmoins, vers le carême, une nouvelle trêve suspendit les hostilités jusqu'après. Pâques. Elles allaient probablement se continuer avec une fureur nouvelle , lor-sque Bauduin de Hainaut dut se séparer du comte de Flandre pour veiller à la défense

(3) Philippide , chant 2.

isn

CIIA[>ITRE X.

de ses propres étals envahis par le duc de Brabant. Cette diversion avait été habilement suscitée, à ce que l'on crut, par le roi de France. Bauduin partit donc, emmenant ses chevaliers, et rentra en Hainaut. Philippe d'Alsace ne tarda pas à l'y suivre, ne voulant point que la guerre s'allumât si près de ses frontières, et entre deux princes qui jusque-là avaient été ses alliés et ses amis, sans y intervenir lui-même en armes. Il s'avança vers Enghien, pour secourir en apparence le comte de Hainaut, mais en réalité avec l'intention d'opérer un accommodement s'il était possible.

Un armistice eut lieu à son arrivée; aussitôt qu'il fut expiré, les troupes entrèrent en campagne de part et d'autre. La chevalerie du Hainaut se rassembla près de Lembeck, témoignant la plus vive ardeur d'en venir aux mains avec les Brabançons qui campaient non loin de là. Pendant ce temps, le comte de Flandre s'était rendu à Mons, où il avait de fréquents entretiens avec Bauduin et sa sœur Marguerite. Toute sa crainte était de voir s'engager sérieusement une lutte dont le bénéfice eût été en définitive pour le roi de France, car le comte de Flandre ne. pouvait songer à continuer la guerre à lui tout seul. Il redoutait aussi de voir le duc de Brabant écrasé par le comte Bauduin, dont les forces étaient beaucoup plus considérables. Il parla, sinon d'une paix définitive, au moins d'une suspension d'armes jusqu'à ce que le duc Godefroi, père de Henri, fût revenu de Jérusalem, où il était en ce moment-là. Le comte de Hainaut, plein de confiance dans le succès de l'entreprise, n'était pas disposé à écouter cette proposition, et il fallut que le comte de Flandre le menaçât de prendre immédiatement le parti du Brabançon, pour qu'il consentit à ne pas engager le combat et à rappeler ses chevaliers.

Tandis que ceci se passait, la comtesse de Flandre tomba malade à Arras et y mourut pendant la Semaine-Sainte. Outre la perte d'Isabelle, Philippe d'Alsace se vit bientôt menacé de perdre aussi le Vermandois qu'il tenait du chef de cette princesse ^

(i; Clib. Mont, chron. ap. J. de G. xii, 27S.

En effet, Eiéonore, sœur d'Isabelle, ne tarda pas à faire valoir des prétentions sur le domaine de ses pères. Eiéonore, fille puinée du comte de Vermandois, avait été la seconde épouse de Mathieu de Boulogne, frère de Philippe d'Alsace; mais, après la mort de Mathieu, elle s'était remariée au comte de Beaumont-sur-Oise. Depuis longtemps elle intriguait de concert avec son mari auprès du roi, pour obtenir la possession du Vermandois, après la mort de sa sœur qui n'avait pas d'héritiers directs, comme on le sait. Elle avait même fait avec Philippe-Auguste un traité secret par lequel elle abandonnait au roi la moitié de cette province, en cas qu'elle mourût elle-même sans enfants. Au décès de la comtesse de Flandre, Philippe-Auguste réclama de rechef la restitution du Vermandois; et ce devint nouveau motif de guerre, car, si le roi montrait de l'obstination dans ses exigences, le comte ne mettait pas moins de persévérance à défendre ses droits. Philippe d'Alsace manda Bauduin de Hainaut à son château de Beauquesne : et là les deux princes concertèrent leurs moyens. Tout ce que la Flandre et le Hainaut possédaient alors de chevaliers et d'hommes capables de porter les armes vint se ranger sous la bannière des deux comtes. Les plaines du Vermandois, du Valois, de l'Ile-de-France et des paj'S adjacents furent ie théâtre d'une nouvelle guerre non moins désastreuse que la première. Elle dura quatre ans pendant lesquels il n'y eut pas une seule bataille décisive, mais plusieurs incidents dont i] convient de parler.

Le roi Philippe-Auguste, irrité des secours que Bauduin de Hainaut, son beaupère, prêtait à Philippe d'Alsace, en conçut contre sa femme Isabelle un tel ressentiment qu'il fut sur le point de la répudier. Les princes de la maison de Champagne, excitant de leur mieux la colère du monarque, l'y engageaient fortement. Jaloux do la puissance des comtes de Flandre et de Hainaut, ils ne pardonnaient pas à ce dernier d'avoir donné sa fille au roi de préférence à un des leurs qui avait eu d'abord Isabelle pour fiancée. Il fallut l'influence des plus sages prélats du royaume pour

PIIILirPE 1> ALSACE.

empêcher Philippe -Auguslo c!c renvojei' tout à fait sa jeune, épouse reléguée comme en exii a la maison royale de Senlis. Cependant Bauduin de Hainaut se tenait presque à contre-cœur dans le parti flamand, surtout depuis que Philippe d'Alsace l'avait menacé h Mons de tourner ses armes contre lui, s'il iie se pliait pas à sa volonté; mais Bauduin craignait d'oiffenser son beau-frère qui l'avait naguère institué héritier du riche et beau comté de Flandre, et qui pouvait, en se remariant, anéantir l'effet de ce legs. Le roi d'Angletei^re s'étant rendu médiateur des différends entre Philippe-Auguste et le prince flamand, Bauduin accompagna celui-ci aux conférences qui eurent lieu près de Rouen dans le temps pascal de l'année 1184 et durant l'intervalle d'une trêve.

Les pourparlers n'eurent aucun résultat, au grand déplaisir du comte de Hainaut, jiomme sage et prudent, quoique plein de vaillance, comme on a pu s'en convaincre, mais dont toute la joie eût été de rester en paix avec sa famille. Une se rebuta point, et tenta personnellement de nouvelles démarches pour rétablir la concorde. Il alla d'abord trouver le roi son gendre au château de Béthisy ; puis se rendit auprès de la reine, sa fille, qui était alors à Pontoise : " La reine, dit Gilbert de Mons, supplia son père, les larmes aux yeux, d'avoir pitié d'elle et de lui-même en cessant de favoriser le comte de Flandre ; ce qui fournissait contre elle des armes aux envieux. Bauduin répondit à sa fille qu'il ferait, pour lui complaire, tout ce qui dépendait de lui, sauf la foi qu'il devait à son allié, et la chose en resta là '. « En quittant sa fille, le comte de Hainaut, sans abandonner la cause de Philippe d'Alsace, retourna dans ses états. Il avait alors un prétexte sérieux pour déposer son armure. Henri, comte de Namur, prince vieux et aveugle, n'ayant pas d'enfants et n'en espérant point, avait institué son neveu Bauduin héritier de ses domaines. Or, le comté de Namur était fief d'empire, et il fallait que la transmission fût eonfirraéo par l'empereur, Bauduin la réclama de Frédéric ^^ qui portait alors le sceptre des

Césars. Frédéric pi'omitdo l'ji délivrer cett:; onfirmation d'une manière solennelle dan.^ la prochaine diète qu'il devait tenir à Mayence aux fêtes de la Pentecôte. C'était pour so préparer à figurer dignement à cette cérémonie que Bauduin revenait en Hainaut. A l'époque indiquée, il partit avec une suite de dix-sept cents chevaliers. La diète fut tenue par l'empereur avec le plus magnifique éclat, sous des tentes dressées au bord du Rhin, dans une prairie vis-à-vis de Mayance. Ou y comptait soixante-dix mille chevaliers, sans parler d'une foule prodigieu-ïe de prélats, d'ecclésiastiques et de personnages de tout état. Le jour de la fêle, le comte do Hainaut reçut de Frédéric l'insigne honneur de porter l'épée devant la majesté impériale ; ce a rjuoi tout le inonde applaudit, bien que le comte fût nouveau à la cour et qu'il s'y trouvât beaucoup de princes du sang de l'empereur. Mais la renommée de Bauduin l'avait déjà devancé en Allemagne, et l'on se plaisait à reconnaître qu'il ny en avait point alors de plus pure et da plus belle parmi tant de barons fameux'^.

Il reçut des mains de l'empereur le diplôme confirraatif de la donation que' son oncle Henri de Namur lui avait fiiite, et repartit pour le Haiiiaut L- vendredi après la Pentecôte.

Pendfint que Bauduin était deTauire côté du Rhin, le comte de Flandre avait eu avec Philippe-Auguste une entrevue, entre Coaipiègne et Chauny, où ils étaient convenus d'une trêve, en nommant, chacun de son côté des auxiliaires, pour en assurer l'exécution. Philippe d'Alsace choisit pour sa caution Etienne comte de Saneerre, et Philippe-Auguste prit comme garant le comte Bauduin de Hainaut, et cela en vue de le rendre suspect au comte de Flandre et de le détacher de sa cause. La ru^e produisit tout l'effet que le roi en attendait ; et le comte de Flandre entra dans une grande colère lorsqu'il sut que le roi venait de prendre pour auxiliaire son propre allié, le mari de sa sœur et le successeur futur au comté (le Flandre. Il soupçonna dès lors quelque trahison, et n-o dis^iuiula pus son courroux.

(l; GUi). Moût, chro.i. r^>. J. da G. xii, 17j.

(2) Ibki. 282.

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