‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 87 sur 236 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La iiouvc'Ue de cet artifice employé par le loi et des résultats qu'elle produisait parvint ^ comte de Hainaut tandis qu'il traversait les Ardennes en revenant de Mayence. Toujours fidèle à son alliance, et ne songeant nullement à s'en détacher, il avait ordonné à ses troupes de se tenir prêtes en son absence, afin qu'il pût, au retour, aller, comme de coutume, assister le comte de Flandre. 11 fut fort affligé de ce qu'il venait d'apprendre, et, sans plus tarder, dépêcha vers Philippe d'Alsace un message par lequel il lui demandait une entrevue prochaine, soit sur les limites du Hainaut, soit en Flandre, soit en Vermandois, au lieu qu'il lui plairait d'indi(iuer. Mais le comte, sous l'influence de son emportement, refusa de lui répondre. Il fit mieux : il résolut de se marier., afin que des enfants pussent lui. succéder et frustrer son beau-frère de toutes ses espérances.

C'était, en effet, la plus grande vengeance qu'il en put tirer. Sans plus tarder, il envoya à grands frais une ambassade solennelle au roi de Portugal, Sanche P"", qui avait plusieurs sœurs à marier, afin de lui demander la main d'une de ces princesses. Après les formalités d'usage, le roi lui accorda la jeune Thérèse, nommée depuis Mathilde, laquelle s'embarqua immédiatement pour la Flandre. Dans la traversée, le navire qui la portait fut attaqué par des pirates normands. Ils lui enlevèrent tous ses joyaux et ce qu'elle possédait de plus précieux. Philippe, à cette nouvelle, envoya contre les corsaires une flotte qui les prit et les amena en Flandre, où ils furent pendus au nombre de quatrevingts. Au mois d'août de la même année, les noces de Philippe d'Alsace et de Mathilde de Portugal furent célébrées à Bruges avec une royale magnificence. Le comte donna en douaire à sa femme dix-sept villes de Flandre; ce qui causa un vif chagrin à Bauduin de Hainaut et à Marguerite d'Alsace, qui n'avaient pas perdu tout espoir d'hériter un jour de leur frère.

Sur ces entrefaites , Godefroi duc de Brabant, revint d'outre-mer, et la trêve conclue par la médiation de Philippe d'Alsace se trouva expirée. Bauduin rassembla donc aus troupes pour marclicr contre Gode-

froi. En vertu de son traité d'alliance offensive et défensive avec le comte de Flandre, il requit l'assistance de ce dernier ; mais Philippe la refusa formellement, et enjoignit à Bauduin de proroger la trêve, puis de lui amener ses hommes d'armes en Vermandois, où il conlinuait la guerre contre Philippe-Auguste. Bauduin n'avait plus à garder de ménagements envers son beaufrère. Il n'accorda pas la trêve, et se mit aussitôt en guerre ouverte avec Godefroi de Brabant. Lorsqu'il fut arrivé à Tubise, où son armée était campée, prête à entrer en campagne, Jacques d'Avesnes vint, de la part du comte de Flandre, faire de nouvelles instances pour une suspension d'armes. Pendant la négociation et au moment où les Hainuyers attendaient le résultat des pourparlers, Hellin de Wavrin, sénéchal de Flandre, envoyé secrètement par Philippe d'Alsace avec trois cents chevaliers au secours de Godefroi, se jeta sur la ville de Lembeck, appartenant à Bauduin, et y mit le feu. Etonné d'une telle agression, Bauduin et ses barons coururent aux armes. Se précipitant avec rage sur les Flamands et les Brabançons, ils en firent un grand massacre et retinrent prisonniers beaucoup de chevaliers et d'écuyers ^ Le comte de Hainaut vil bien alors que non-seulement il ne devait plus compter sur l'appui du comte de Flandre, mais même encore que celui-ci se déclarait ouvertement son ennemi. Il alla sans délai trouver le roi Philippe-Auguste à Paris et de là se rendit, comme il en était convenu avec le roi, au parlement de Soissons, où fut conclu dans l'abbaye de Saint- Médard un traité d'alliance envers et contre tous^. Informé de ce traité, Philippe d'Alsace se mit en mesure de déclarer la guerre à son beau-frère et jura de tout exterminer en Hainaut par le fer^. Il attira dans son parti plusieurs princes et seigneurs puissants : tels que Philippe, archevêque de Cologne; le duc de Brabant et son fils; Jacques d'Avesnes, qui promit de livrer à ses hommes d'armes toutes les places qu'il possédait en Hainaut, et d'autres encore. De son côté,

(1) Gilb. Mont, chron. ap. J. de G. xii, 298.

(2) ma. (3) Ibid. 304.

PHILIPPE D ALSACE

Bauduin prépara'ses villes et châteaux pour une vigoureuse défense; comptant fermement sur les secours du roi de France, son récent allié. Il mit en état de défense la ville de Valenciennes, les châteaux de Bouchain, Villers, Lalaing, Raismes, Beaufort, Solre, Binche et toutes les forteresses du pajs. Il envoya à Thuin ses trois fils, Bauduin, Philippe et Henri, afin qu'ils fussent en sûreté dans cet imprenable donjon. Sur les frontières du Cambrésis, Bauduin deWalincourt gardait avec ses vassaux Walincourt et Prémont, Gérard de Saiut-Aubert les châteaux de Saint-Aubert et dj Busignies, Euslache de Rœulx et son fils celui de Morlanwez. Quant au comte de Hainaut, il se tenait dans Mons avec trois cents chevaliers éprouvés. Bientôt le comte de Flandre et Jacques d'Avesnes, après s'être emparés successivement en Cambrésis de Vieslj, Solesmes, Saint-Pithon, Haussy, dont ils avaient renversé les murailles et les fortifications, pénétrèrent dans le Hainaut et s'avancèrent jusqu'au Quesnoi, ne laissant derrière eux qu'une longue trainée de flammes'.

D'autre part, l'archevêque de Cologne, le duc de Brabant et son fils faisaient leur entrée en tète de dix-sept cents chevaliers, dont treize cents avaient été amenés par le prélat et de soixante-dix mille hommes de pied. Cette puissante armée traversa les bois de Carnières, brûla Rœulx, et, passant ensuite auprès de Binche, incendia Brai, Estines, tout le pays environnant, et s'approcha de Mauheuge; là elle fit sa jonction avec le comte de Flandre, qui venait d'arriver sous les murs de cette ville. Tandis que le Hainaut était en proie à la plus redoutable agression qu'on eût vue depuis l'envahissement des barbares du Nord, le comte Bauduin, obligé de se tenir sur la défensive, ne perdit pas ce calme et ce sang-froid dont il avait puisé le secret dans les études philosophiques de sa jeunesse. II était un jour accoudé à une des fenêtres du château de Mons, raconte un historien du temps ; pensif, il regardait les flammes s'élever au loin dans les campagnes du Hainaut et les troupes ennemies se développant sur une vaste

(1) Gilb. Mont, cliron. ap. J. de G. xin. 304.

étendue. Eustache de Rœulx s'approcha de lui et lui dit : « Sire, que pensez- vous? Ne vous émouvez pas de voir ainsi votre terre brûler : mais réconfortez-vous à vos prud'hommes qui sont autour de vous. " Le comte le regarda et lui répondit : « Apprenez, Eustache, que je ne m'émeus pas. Je sais bien que les seigneurs qui sont entrés en ma terre en avaient le pouvoir, et ce n'est pas une honte pour moi si je ne les combats point; tous ensemble contre moi, ils sont les plus forts. Mais je vais vous dire à quoi je songeais. — Je vois là-bas le comte Phili[>pe de Flandre, qui est mon voisin . de celui-là j'espère me venger; je n'ai qu'à entrer de ma terre dans la sienne. Il en est de même du due de Louvain. De monsieur Jacques d'Avesnes, je ne m"'en occupe pas; car c'est un pauvre homme qu'il me sera toujours facile d'écraser. — Mais je me demandais comment je pourrais atteindre ce prêtre de Cologne. Il demeure si loin de moi que je n'ai pas encore trouvé !a voie par où je l'aborderai, et voilà ce à quoi je réfléchis à cette lieure-. «

En ravageant le Hainaut, les confédérés ne s'étaient établis dans aucune place importante ; et, comme ils avaient tout brûlé et que l'hiver approchait, ils ne trouvèrent bientôt plus de quoi subsister. Ils furent alors forcés de songer à la retraite. D'ailleurs le but que se proposait le comte d.) Flandre n'était-il pas complètement atteint ? L'archevêque de Cologne se retira le premier avec tout son monde. Puis le duc do Brabant retourna à Louvain avec son fils ; enfin Philippe d'Alsace revint à Bruges auprès de sa jeune épouse, dont il avait presque toujours été séparé par les événements depuis son mariage.

Il n'y resta pas longtemps, les hostilités avec la France n'étant suspendues que par une trêve. Quand elle fut expirée, la guerro recommença de plus belle. Après s'être vu abandonné de son beau-frère le comte do Hainaut, Philippe s'adressa, pour la ooniinuer avec des chances de succès, à l\'mp<^reur Henri VI, fils de Frédéric I-''. Henri

(2) Cliroii. nianusrr. cla la Dihl. rlr Saiat-CrfrmaUi' des-Prés, n° 139, cité dans VArt de vérlper les dates.

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