‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 88 sur 236 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

lui avait promis un renfort de (rcupes ; mais ce renfort n'arrivait pas, car Bauduia de Hainaut s'opposait à ce qu'il passât sur ses terres. Le comte de Flandre s'avança donc au-devant du roi de France avec ses propres hommes d'armes, et ceux que le duc de Brabant et Jacques d'Avesnes lui avaient iburnis. Il se présenta d'abord devant Corbie et emporta le faubourg d'assaut; il ne put prendre la ville, et ne fut pas plus heureux quelques jours après au siège de Béthisy entre Senlis et Compiègne.

Le roi s'approchant avec des forces considérables, Philippe d'Alsace crut prudent de repasser la Somme, de rassembler ses gens et de se tenir dans l'expectative. Déjà le roi envahissait l'Amiénois, qu'il voulait conquérir. Il attaqua le château de Boves, donjon très-fort situé à une lieue et demie d'Amiens. Le sire de Boves tint bon contre l'armée royale, et donna ainsi le temps au comte de Flandre de venir à son aide. Philippe d'Alsace se trouvait alors avec tout son monde et capable de résister au roi. Il envoya défier aussitôt le monarque français. Une action décisive allait s'engager, quand Guillaume , archevêque de Reims , qu'on appelait aussi le cardinal de Champagne, l'évêque d'Albe, légat du Saint-Siège, et Thibaut comte de Blois, supplièrent le roi de ne pas accepter un défi d'où le sort de la monarchie devait dépendre. Par leur entremise, un armistice fut décidé ; et l'on négocia, sur-le-champ, pour obtenir enfin la paix.

Le comte de Flandre ne la désirait pas moins que les Français, surtout depuis que son allié le plus solide, c'est-à-dire le comte de Hainaut, l'avait délaissé. Il n'était pas non plus sans crainte pour la Flandre, que Bauduin pouvait envahir d'un moment à l'autre durant son "absence. Enfin il commençait à se fatiguer d'une guerre ruineuse qui le tenait éloigné de ses états, et l'empêchait de veiller aux intérêts plus positifs et plus sacrés du domaine paternel. Il consentit donc à faire sa soumission au roi et à lui remettre le Vermandois, qui, depuis plus de quatre ans, servait de prétexte aux hostilités entre l'oncle et le neveu. La ratification de la paix eut lieu le 10 mars 1I8G,

enti.î Senlis et Crépy, dans une assemblée solennelle où figuraient tous les princes qui avaient pris p.art à la guerre, et entre autres le comte Baudniu de Hainaut. Aux termes du trailé, Philippe d'Alsace garda en jouissance viagère les villes de Péronne et de Saint-Quentin, avec le titre de comte de Vermandois, qu'on rencontre dans ses diplômes jusqu'à l'époque de sa mort. Une réconciliation eut lieu dans la même circonstance entre Philippe d'Alsace et, le comte de Hainaut; mais leur amitié ne fut plus jamais aussi vive qu'auparavant.

Deux années s'écoulèrent sa,ns événements remarquables. La tranquillité inférieure de la Flandre n'avait pas été troublée un seul instant pendant tout le temps que son souverain, la plupart de ses barons et les milices de ses villes guerroyaient soit en France, soit en Hainaut, et sa prospérité commer- ! ciale et industrielle allait toujours croissant.

En 1188, les rois de France et d'Angleterre, auxquels de nombreux démêlés mettaient sans cesse les armes à la main, suspendirent tout à coup leurs querelles et assignèrent un parlement à Gisors. Une fatale nouvelle venait de jeter la terreur en Europe. Jérusalem était tombée au pouvoir des infidèles. Convoqué par Philippe-Auguste, ainsi que les autres grands feudataires de la couronne, le comte de Flandre se rendit à Gisors. Guillaume, archevêque de Tyr, prélat aussi célèbre par sa sainteté que par son savoir, et qui avait quitté l'Orient pour solliciter en Europe le secours des princes chrétiens, arriva bientôt à l'assemblée et y prêcha la guerre sainte. Il lut devant les rois et les seigneurs réunis sous un orme, dans la campagne, une relation détaillée de la prise de Jérusalem par Saladin, et de la situation désastreuse où se trouvaient les lieux saints ; puis il fit un touchant appel à leur courage et à leur piété. Les deux rois,- implacables ennemis jusqu'alors, s'embrassèrent en pleurant; ils prirent la croix, et leur exemple fut à l'instant suivi par tous les seigneurs présents.

Mais cette belle résolution, formée dans un moment d'enthousiasme, ne fut pas exécutée sur-le-champ comme on l'avait juré; la guerre recommença entre Phillppe-Au-

niILIPPE D ALSACE.

guste et le roi d'Angloterro, et retarda les préparatifs d'une nouvelle croisade. Pour ce qui concerne le comte de Flandre, il ne partit que deux ans plus tard ; c'est-à-dire en 1190. Durant cet espace, il avait été obligé d'intervenir souvent dans les dissensions sans cesse renaissantes du comte de Hainaut et du duc de Brabant. Puis d'autres affaires nécessitaient sa présence en Flandre.

En 1187, Bauduin avait marié son fils aîné, alors âgé de treize ans, à Marie, sœur du comte de Champagne, laquelle atloignait sa douzième année. C'était encore un des résultats de la paix générale, conclue entre les princes l'année précédente. Le roi de France et le comte de Flandre assistèrent à ce mariage, qui fut solennellement célébré à Valenciennes devant une foule de dames, de chevaliers et de personnes de loute qualité. Philippe-Auguste alla ensuite visiter Tournai, dont les habitants se mirent sous sa protection et auxquels il accorda des franchises très-élendues, sans opposition de la part de l'évêque souverain ni des princes voisins, chose qui parut fort étonnante a tout le monde.

Du reste, le comte Philippe d'Al>ace n'avait pas attendu qu'il pût se mettre luimême en route pour envoyer des secours on Orient. A son retour des conférences de Gisors, il avait fait équiper dans les ports de Flandre trente-sept navires sur lesquels s'étaient embarqués pour l'Orient de nombreux chevaliers flamands, brabançons et hainuj-ers sous la conduite de Jacques d'Avesnes alors réconcilié avec le comte do Hainaut. Ce seigneur conquit dans la guerre sainte une illustration qui rejaillit pendant des siècles sur sa famille. A la bataille d'Antipatride, mutilé, haché par les Sarrasins, sur lesquels il avait chargé trois fois, il brandissait encore son épée du seul bras qui lui restât, et criait, expirant, à Richard Cœur-de-Lion : Brave roi , viens venger ma mort !

Ce fut au mois de septembre que Philippe d'Alsace, pour employer l'expression d'un vieil historien, prit la besace et le bâton'

dans la ville de Gand, en présence de toute la noblesse flamande dont une grande partie le suivait, du comte de Hainaut, de la comtesse Marguerite et de leurs enfants. Il confia la garde et protection de ses états à Mathilde son épouse; et prenant dans son trésor cinquante mille marcs d'argent, il en remit quarante mille à la comtesse de Flandre et garda le reste pour les besoins de l'expédition^.

Lorsque Philippe arriva en Orient , les débris des armées chrétiennes assiégeaient Ptolémaïde ou Saint-Jean-d'Acre avec les renforts qui leur étaient envoyés d'Europe. Cent mille hommes de diverses nations se pressaient autour de cette place, qui , depuis longtemps , résistait à leur courage mal ordonné, à leur zèle plus enthousiaste que bien entendu. La famine et les maladies les décimaient. Le comte de Flandre prit sa part de toutes ces misères et de toutes ces gloires; mais, le l®'" juin 1191, il mourut atteint de la peste qui infectait l'armée, et qui emporta également les plus braves et les plus valeureux d'entre ses compagnons d'armes flamands.

Philippe d'Alsace a été diversement jugé. Des uns, il a reçu d'emphatiques éloges; des autres , les plus amers reproches. Il convient de lui rendre ici la justice qui lui est due, en jetant un rapide coup d'œil sur ce qu'il a fait de bien et de mal. L'abandon du vaste comté de Vermandois, tout regrettable qu'il est, fut encore moins fatal à la puissance flamande que la cession de l'Artois accordée par Philippe au roi de France, quand il lui donna sa nièce en maringe, et surtout que le douaire assigné à Mathilde de Portugal, lequel comprenait la majeure partie de la Flandre wallonne et plusieurs villes de la Flandre tudesque. La donation de l'Artois, province intégrante, pour ainsi dire, du comté de Flandre, fut un véritable démembrement; le douaire de Mathilde pouvait en opérer un second. Ce sont là deux grandes fautes politiques. Il semble que Philippe, n'espérant pas d'enfants, ne se souciait point de conserver intacte une domination qui ne devait plus appartenir à sa

[\) C,i:b. Mont. tltr. up. J. do G. xiii. 2S.

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